mardi 5 juin 2018

La Vie — et le bel art amoureux










Héloïse Angilbert
Croquis préparatoire à La Vie
2001







Chère amie,




Voici, comme promis, le texte que j’écrivais, le 10 février 2001, en forme de Présentation de La Vie, pour l'exposition Prolégomènes à un troisième millénaire sensualiste ou non… ; j’y joins la description de cette exposition, où il est question de labyrinthe et de beaux-arts amoureux. Et de quelques autres choses.


Avec mes respectueux hommages,






À propos d'Héloïse Angilbert et de son art…


Héloïse Angilbert a un parcours atypique dans l'art du moment. Se situant elle-même dans la lignée de ceux qui de Marcel Duchamp à Arthur Cravan, et quelques autres, ont fait « en passant » de la vie le « huitième art » (selon l'expression des lettristes internationaux), elle ne croit pas que l'activité de l'artiste doive être nécessairement toujours publique. [… ]

Aujourd'hui cependant, au tournant d'un millénaire et à l'achèvement d'un siècle dont tout le monde peut mesurer aisément tout ce qu'ils n'en finissent pas d'apporter de monstrueux à l'histoire des Hommes, elle se décide, forte de quelques amitiés à travers le monde et d'une dizaine d'années de vie consacrée à absolument rien d'autre qu'aux aventures théorico-poétiques liées à la tentative qui est la sienne de définition de la richesse (c'est-à-dire du sens même de l'existence) et liées également à cette volonté compréhensible chez cette jeune femme de dégager de la barbarie du siècle écoulé les éléments qui pourraient servir à une humanisation éventuelle des Hommes et de leur histoire, elle se décide, dis-je, à se connecter ou à se reconnecter avec les réseaux de la communication publique de l'art, nonobstant les discours sur la prééminence des réseaux, pour y faire résonner quelques pertinentes questions et quelques belles réponses qui, selon elle, seules resteront quand tout aura été oublié des conditions présentes faites à l'art et à la vie.

Se plaçant très au-delà des conditions présentes de la misère et de l'inhumanité, elle envisage la question de la richesse c'est-à-dire, encore une fois, la question du sens de l'existence en supposant résolues les questions liées à la juste répartition des ressources, aux conditions matérielles de la survie des Hommes, et même celles liées à leur réduction à ce presque-rien statistique par l'économisme déchaîné.

Très clairement, alors que l'Histoire engloutit les Hommes dans les charniers des guerres (religieuses, secrètes, économiques, militaires…), leurs ruines et leurs décombres, tout en en préparant sous nos yeux toujours de nouvelles et de plus barbares encore, alors que les famines emportent les plus pauvres d'entre eux (comme elle a pu le constater au cours de ses voyages à travers le monde) pendant qu’une abondance frelatée et mortifère en menace d'autres ailleurs (c'est ici…), et tandis que toute la violence et la haine héritées de la barbarie des siècles précédents et que le chaos du temps présent ne manque pas d'exciter encore davantage s'insinuent et se débondent dans toutes les relations sociales, familiales, amoureuses ou ce qu'il en reste, et que les conditions mêmes de la poursuite d'une si misérable inhumanité sont plus généralement remises en question, Héloïse Angilbert, à l'avant-garde d'un temps qui pourrait tout aussi bien ne jamais voir le jour, refusant de réduire le sens de la richesse à la résolution de ces problèmes, qui ressortissent plus à la barbarie qu’à l'humanité, redéfinit la richesse comme pratique tendre, puissante, élégante et raffinée de l'humanité. Pas moins.

Parmi toutes les conditions préalables à cette exploration éventuelle et à venir de l'Humanité par elle-même, qu'elle appelle de tout son art, et outre bien entendu la résolution des si difficiles questions que j'évoquais précédemment, et à laquelle elle essaie comme tout un chacun de participer, je sais qu'elle est particulièrement sensible à la question de l'établissement d'un rapport également raffiné, tendre, élégant, intelligent, poétique et déclanisé entre les hommes et les femmes, et que, plus généralement, elle comprend son travail comme devant participer à cette indispensable amélioration des mœurs partout où elle est nécessaire. On peut être certain qu'elle utilisera tous les moyens à sa disposition pour que, par-delà les nécessaires connexions encore à créer entre les êtres, s'impose l'idée de la belle, délicate et raffinée rencontre (celle de l'intelligence, de l'amitié ou de l'amour) dont elle parle. Et elle aura raison. 

C'est à la lumière de ces étranges considérations mais qui sont pourtant bien dans la lignée de celles d'un certain nombre d'aventuriers de l'art et de la vie du siècle écoulé qu'il faut considérer cette installation intitulée La Vie qu'elle déploie ici.


R.C. Vaudey. Le 10 février 2001.









Description de : LA VIE
et de l'installation-vidéo-théorique :  Manifeste sensualiste


(Exposition : Prolégomènes à un troisième millénaire sensualiste ou non. Juin 2001.)

 



L’Avant-garde Sensualiste, qui redéploie le genre du manifeste et ceux de la théorie et de la poésie, redéploie également celui des arts qui doivent chanter les très riches et très “grandes heures de l'Homme”, pour parler comme Nietzsche

Ainsi le Manifeste sensualiste n'a-t-il pas attendu plusieurs années après avoir été écrit pour se retrouver au centre d'une nouvelle forme d'art. À peine avait-il été rédigé qu'aussitôt nous en fîmes, dans l'esprit de celui de qui avait fait Critique de la séparation, un montage vidéo qui se présentait  ainsi :  un écran noir avec une voix off, celle d'Héloïse Angilbert, lisant le Manifeste avec, de temps en temps, apparaissant sur cet écran, des cartons (“Pour en finir avec la Séparation” etc.), quelque chose entre Hurlements en faveur de Sade (que, cette fois, l'on aurait pu nommer Feulements d'amour en défaveur de Sade), et le film La société du spectacle, ce qui était une façon, avec le titre de l'exposition — pour Breton —, de saluer ceux à qui nous devions en quelque sorte ce beau voyage.


Mais cette installation vidéo théorique — puisqu'il faut la nommer ainsi — qui était jouée dans une salle sombre était elle-même partie d'un tout — qui est la vraie, et absolument inédite, réalité du Manifeste sensualiste — qu'elle composait avec une autre forme d'installation réalisée, elle, d'un cube de lin écru de 3 m de côté, dans une pièce contiguë, sombre elle aussi, cube à l'intérieur duquel on apercevait — par un œilleton — le lit et les draps blancs défaits d'amour, éclatant de  l'extraordinaire  blancheur que leur donnait la lumière, noire, et les lettres : LA VIE (en rose, fluorescent, bien sûr) qui montaient et descendaient et qui semblaient être responsables du grincement significatif — de ce lit — que l'on entendait, installation qui est un poème, (comme le Manifeste) mais en trois dimensions, d'une jeune femme, à l'amour, et aussi à l'amour charnel, et à leurs émerveillements ; et ce sont ces deux éléments : l'humour et la poésie du lit qui grince et de LA VIE qui danse, associés aux propos que je tiens dans le Manifeste et avec, pour y accéder (ce qui dans la réalité n'avait pas pu être vraiment réalisé), un long labyrinthe composé de draps blancs, qui constituaient une situation tout à fait neuve et poétique — au-delà des bêlements sur la fin de tout — et qui, pour ceux qui auraient pu en comprendre la portée, manifestait, chargée d'un tout nouveau sens, et tout à fait inédite par la  forme de vie et d'association qui avait présidée à son inspiration, cet art neuf — après tant d'années de famine poétique — où s'allient le très personnel et l'impersonnel dont je parlais dans les Précisions, où se déploie le style de chacun pour célébrer ce qui en même temps dépasse l'un et l'autre, et qui est — en même temps qu'un hymne à l'amour — un appel à la vie, à l'amour, et à leur belle révolution historique nécessaire. Un art de la longue vue. Un art de la longue vie.


Je peux décrire facilement ce à quoi ressemble l'art des sensualistes puisqu'il n'a été montré que très rarement au public.  Mais, puisque je l'ai décrit, on ne pourra pas dire plus tard qu'il était impossible de faire en ce début de troisième millénaire une forme d'art vraiment neuve, puisqu'on a vu qu'en reprenant des éléments de l'ancienne avant-garde du cinéma, ou de sa destruction, du milieu du siècle dernier, la vieille image familière et poétique du labyrinthe, le principe de l'installation — qui n'est rien si l'on n'y met pas un sens historique et personnel — et aussi, tout simplement, l'écriture, bref en combinant quelques éléments que l'on connaissait déjà, et seulement par l'interaction de ces éléments placés dans cette perspective personnelle, historique et philosophique-là, et évidemment grâce à la conjonction particulière de ceux qui les avaient réunis (conjonction qui avait d'ailleurs présidé à la création de ces éléments), on pouvait faire quelque chose d'aussi poétique qu'un koan ou qu’une calligraphie zen — que l'on devait faire, également, au sortir d'un moment de grâce ; et beaucoup dans ce que j'ai décrit de ces combinaisons d'éléments théoriques et visuels avait été fait au sortir d'un instant de grâce amoureuse —, mais placés là aussi dans un esprit de bouleversement tendre du monde.


Ceux qui voudront de leur côté s'essayer à l'existence des Libertins-Idylliques telle que je l'ai décrite dans les Précisions (“Jeunes gens, jeunes filles, quelque aptitude à l'amour abandonné et à la poésie, si beaux ou intelligents, vous pouvez donner un sens à l'Histoire, avec les sensualistes… Vivez, aimez, écrivez, créez !”), si la chance des rencontres leur sourit, et s'ils parviennent à s'en donner les moyens, trouveront eux aussi, très facilement, ces phrases de réveil d'un genre particulier dont  je parlais, dont ils pourront faire une très nouvelle et  très ancienne poésie, et aussi l'inspiration de nouvelles formes d'art pour marquer les très riches et très grandes heures de leur propre humanité et de leur propre histoire, en combinant ou non les éléments de l'ancien art du XXe siècle, qui avait commencé avec Dada sur la base du : Rien n'est vrai tout est permis (qui sous-entendait quelque chose de violent et de négatif), XXe siècle dont nous avons marqué le terme en retournant cette proposition en un : Rien n'est vrai tout est possible, où le possible est chargé cette fois de toute notre puissance et de tout notre désir poétiques créateurs positifs, XXe siècle enfin qui a donné à l'art la plus grande liberté. 


Ils pourront ainsi enrichir l'histoire encore balbutiante de l'individu et faire en sorte que l'on ne puisse plus dire que ce qui aura été important dans leur vie n'aura pas laissé de traces, et qu'elle aura été marquée, uniquement, par le Spectacle régnant; et ainsi, de proche en proche, il est possible que l'intelligence de l'Histoire et le feu de la passion et des beaux sentiments, les beaux-arts amoureux, qui améliorent si bien les mœurs, gagnent.



R.C. Vaudey. Le 12 mars 2002.






Héloïse Angilbert
Croquis préparatoire à La Vie
2001







I



Un labyrinthe de lourds draps de lin blancs
Brodés de votre monogramme
Oscillant dans un vent léger
En haut d’une colline
Qui surplombe la plaine
Un labyrinthe qui débouche sur La Vie
Tandis que l'on entend celui de Marin Marais
Et le grincement
Significatif
D’un lit
Que l'on connaît :
Il aura fallu 17 ans
Pour que ces deux labyrinthes se rencontrent
Enfin
Que séparent près de 300 ans




L'art sensualiste est la négation de l'art contemporain
Non pas techniquement mais sensiblement —  :
Contrairement à ceux qui le dénigrent pour des raisons de savoir-faire
Nous le révoquons pour des raisons de savoir-vivre


L'art sensualiste diffère en ceci qu'il est contemplatif — galant 
Tout le restant l’indiffère  :
Toutes les formes de la Figuration
De l’Abstraction
Du Minimalisme
Du Réalisme
De l’Hyper-Réalisme
Et cætera


L’art sensualiste est, et sera, l’appropriation
Des moyens de l’art
Par ceux que Nietzsche appelait les aristocrates-nés de l’esprit 


(Nietzsche qui écrivait  :


Fécondité tranquille


Les aristocrates-nés de l’esprit ne sont pas trop pressés 
Leurs créations paraissent et tombent de l’arbre par un tranquille soir d’automne
Sans qu’ils soient hâtivement désirés
Sollicités
Pressés par la nouveauté


Le désir incessant de créer est vulgaire
Et témoigne de jalousie
D’envie
D’ambition


Si l’on est quelque chose
On n’a réellement besoin de faire rien
Et pourtant l’on agit beaucoup
Il y a au-dessus des hommes « productifs » une espèce encore supérieure.)






Le 31 mai 2018





II



(Le jour suivant)


Sous la pluie, l’Etna
Le magma en fusion
Le jaillissement plasmatique



R.C. Vaudey
Le 1er juin 2018
Encre sur papier





III



(Le jour suivant ce jour suivant)



Seul
Sous la voûte du tilleul
Qui bruisse des abeilles
Illuminée du dernier rayon de soleil
Que nous offre ce jour d'été
Je ressens l'ivresse fébrile
Que traduit cet immense
Et beau bourdonnement
L'exubérance
La joie de se plonger
Corps et âme
Dans le nectar
Loin des passions
Bibliophiles
La fusion
À perdre haleine
Dans la propolis et le pollen
L'extase du coquillard
Comme au temps de Villon
Le velours de délice
Des calices
La corolle
Qui affole
L’androcée et le gynécée
Mêlés
La frénésie des ardeurs
Des senteurs


Le bonheur





Le 2 juin 2018
R.C. Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018 




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