Chère
amie
J’entends
bien vos remarques : l’instrumentalisation de son propre
corps, de son propre
sexe
par le masochisme et la duplicité « passive-féminine » — qui
contrairement à ce que laisse entendre cette expression n’est pas
réservée aux femmes —, cette instrumentalisation, donc, à des
fins de survie — mais aussi et surtout de domination de la
jobardise et du sadisme phalliques-narcissiques
— est une technique de survie et de
combat
des femmes et des homosexuels passifs au moins aussi vieille que le
patriarcat esclavagiste
:
ce n’est évidemment pas d’aujourd’hui que les femmes et les
homosexuels passifs ont remarqué que la fureur du
mâle
phallique pouvait être facilement annihilée pour peu que l’on se
soumît à ses ardeurs, qui ne sont jamais bien longues. Cette
technique de la « morte sous l’homme », parfois améliorée
d’une simulation appropriée accompagnée de cris et d’agitation
désordonnée, a sauvé la vie de
plus d’une, et de
plus d’un, (et aussi de
plus
d’un « ménage »), tout au long de la déjà longue
histoire du patriarcat ; elle a permis également à de
nombreuses femmes, durant toute cette histoire du patriarcat, de
phagocyter le cerveau, et de prendre les commandes des facultés intellectuelles, de mâles
phalliques — qui n’en ont
souvent
pas beaucoup.
C’est un fait avéré — déjà connu des taoïstes
qui, envisageant – lucidement, dans une société où il était
courant de vendre sa femme – les rapports entre les sexes comme une
guerre, conseillaient à l’homme (yang)
de se servir adroitement de ses « armes », et lui
préconisaient de ne surtout pas éjaculer (ne
pas être vaincu et dissout par le yin, la femme) —,
c’est un fait avéré, disais-je, que l’éjaculation et la
détumescence, même obtenues du simple spasme masturbatoire, annihilent
la puissance intellectuelle souvent faible chez le mâle phallique
: vous me direz la plupart des gourous, des penseurs, des porteurs de
bonnes ou de mauvaises nouvelles philosophiques sont des hommes ;
mais ils
sont plutôt
du genre
injouissants travaillés par la castration,
donc par la peur de leurs désirs homosexuels passifs, et qui
cherchent une échappatoire à cela dans
une
agressivité théorique
qui
se fantasme comme omnipotente (parfois nihiliste, le plus souvent
rédemptrice), et
qui
peut produire
des œuvres
plus
ou moins monumentales : mais
est-ce cela que l’on appelle l’intelligence ?
Mis à part
ces
types plus ou moins
paranoïaques, puisque c’est d’eux dont il s’agit, qui
constituent le gros de la troupe des prophètes médiatiques de
l’époque — et qui ne devraient pas être blâmés du
fait
qu’ils abusent leurs adeptes, puisque le but premier de leur
activité théorique est bien de s’abuser eux-mêmes, en tout
premier lieu —, mis à part ceux-là,
qui
peuvent utiliser les femmes pour leur faire subir les sévices
sexuels qu’ils désirent et redoutent, tout à la fois, subir eux-mêmes, et que leur
inspirent leurs désirs homosexuels passifs refoulés,
mis à part ceux-là,
donc,
et les
invertis déclarés,
qui ne menacent pas les femmes, du moins pas physiquement ou
sexuellement, la plupart des mâles dominants ont des cerveaux de
moineau faciles à manipuler par des individus qui acceptent et
recherchent la brutalité et la domination sexuelles
parce que la
seule
forme d’attention qu’ils
ont connue
dans leur enfance est
justement
celle qui accompagnait et suivait la brutalité et
la domination sexuelles : les
enfants,
on le sait, craignent plus l’abandon que les mauvais traitements.
À
l’époque où j’étais engagé dans l’analyse, j’ai découvert
qu’une de mes amies, qui avait été violée par son oncle à onze
ans, ne pouvait avoir de relations avec les hommes que sur ce mode de
l’excitation : sa demande masochiste extrême était liée
dans son esprit à cette expérience qu’elle avait faite, contre
son bourreau, qu’elle pouvait facilement avoir raison de lui,
sexuellement, en l’épuisant. Le yin dissout le yang en supportant
ses assauts, et danse sur son cadavre (« la petite mort »).
Pour elle, faire l’amour consistait à provoquer le sadisme de son
partenaire afin de finalement l’épuiser et de le soumettre ;
un camarade, d’origine extrêmement modeste, avait été violé
oralement, tout au long de son enfance, comme sa sœur d’ailleurs, par son père,
avec la complicité de sa mère puisqu’ils habitaient un
logement minuscule : il voulait que les hommes le brutalisent et
le maltraitent, et certainement pas (ainsi que les femmes le
réclament en ce moment) qu’ils évitent de l’injurier
sexuellement ou de lui mettre la main aux fesses : il méprisait
les femmes comme il avait méprisé sa mère, qui ne l’avait jamais
défendu ; et recherchait la seule attention qu’il eût jamais
connue : celle d’un homme, attention qui était associée pour
lui au viol et aux coups. C’était ça, pour lui, l’amour.
On
dit : la libération sexuelle fut la libération des désirs,
l’épanouissement de l’être humain.
Quelle
libération ? Quels désirs ? Quel épanouissement ?
Quel être humain ?
Plutôt
l’asservissement à des souffrances prototypiques (jusque là
refoulées et sublimées), conditionnant de façon quasi-pavlovienne,
et à jamais, toute la vie affective et sexuelle.
Plutôt
un désir définitivement façonné par ces
souffrances
prototypiques,
maintenant
désublimées.
Plutôt
un enfermement dans des comportements addictifs sous lesquels
bouillonne la rage — destructrice, vengeresse, et autodestructrice
— jamais comprise, toujours refoulée.
Plutôt
un être humain rabougri par la violence familiale, sociale,
historique jamais dépassée.
Bien
sûr, si on considère qu’on est libéré lorsqu’on n’a plus à
reproduire un comportement social imposé de
l’extérieur
mais seulement afin
de
pouvoir être possédé plus totalement par des addictions imposées
de
l’intérieur,
par
un passé fait de violences et de frustrations, plus ou moins
inévitables,
alors, oui,
dans ce cas, on peut parler de « libération » :
libération sexuelle de la misère, et de la misère sexuelle ;
mais non dépassement de la misère en général, et de
la misère sexuelle
et
sentimentale,
en particulier.
Nous,
nous voulions nous affranchir et des diktats sociaux et des diktats
de cette misère de la vie quotidienne que nous avions dû supporter
en plus des traumatismes périnataux, de la Mère archaïque
castratrice, de l’Œdipe et du reste : nous voulions
apprendre, ou réapprendre, à aimer. Où voit-on aujourd’hui que
l’on apprend aux enfants et aux adolescents à aimer. Pour les plus
« chanceux », ceux
qui possèdent ce monde et cette
époque leur servent
ce qu’ils demandent pour avoir la paix, pour les dominer et
les instrumentaliser dans leur poker géo-politico-religieux.
Et pour s’enrichir. En satisfaisant et en excitant leurs addictions.
C’est
tout.
…
Donc,
les femmes qui s’étonnent que d’autres femmes veuillent se
priver de cette
arme de domination qu’est la passivité sexuelle
ont en quelque sorte raison, de leur point de vue, — et leurs
positions sociales avantageuses sont là pour le prouver :
parties de rien, elles sont arrivées très vite à la misère
sentimentale — qui est le lot commun — mais elles ont obtenu les
compensations narcissiques ou financières qui seules les
intéressaient : l’injouissant ne veut pas jouir ;
l’injouissant méprise la jouissance ; l’injouissant est
terrorisé par la jouissance : la jouissance implique la
confiance et l’abandon : l’injouissant méprise la confiance
et l’abandon ; l’injouissant est terrorisé à l’idée de
faire confiance ou de devoir s’abandonner. Jamais un être
maltraité, abandonné, foudroyé d’une façon ou d’une autre par
la vie ne pourra désirer la confiance et l’abandon : toute sa
vie s’y oppose. Sans identité propre, il s'identifie à un groupe,
philosophique, politique, religieux, racial : et toute l'histoire de ce
groupe s'oppose également à cela. L’analyse est justement ce travail qui
permet de
dissoudre
cette résistance, tout à fait légitime et tout à fait adaptée à
la vie et au monde tels que les a expérimentés l’injouissant.
L’injouissant est totalement réaliste. De son point de vue, il a
tristement raison. Vous avez vu, comme
moi,
le monde !
Mais,
heureusement, il y a les
gentilshommes de (bonne) fortune. Souvenez-vous
de ce que j’écrivais : « On trouve, dans les
Mémoires
de Guy Debord, cette phrase : "— Les gentilshommes de fortune se
fient généralement peu les uns aux autres, et ils ont raison",
pourtant il arrive que, parmi eux, des dames accordent leur confiance
à des hommes : ces Poésies
en sont la manifestation. »
Ne
comparez-pas ce qui ne peut l'être : cette forme de l'amour qui
nous a souri
est la nôtre ;
elle est unique, et il n'y en aura pas d'autre parce que l'on ne se
baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Bien
sûr, ici et là dans le monde, des hommes et des femmes ont
et auront
la chance et les possibilités pratiques de redécouvrir spontanément
« la génitalité » et l’ouverture sentimentale et
poétique qu’elle offre, mais les
hommes resteront encore longtemps une menace pour les femmes. Et,
d’un autre côté (si l’on veut bien accepter « religare »
((relier)) comme étymologie du mot « religieux »), les
hommes risqueront encore longtemps de trouver plus
souvent
la mante religieuse, plutôt que l’amante religieuse : celle
qui se relie à vous, vous relie à elle,
à vous-même,
et au Monde.
C’est
un point —
cet
abandon et
cette union poétiques ou mystiques
au monde —
qui a d’ailleurs beaucoup effrayé les freudiens orthodoxes :
que l’on puisse poser
l'état
mystique
comme le nouveau
sentiment de la puissance ;
— le rationalisme le plus
clair, le plus
hardi,
ayant servi de chemin pour y parvenir, et qu’ensuite, après avoir
dégagé le Je
du Ça,
on
dissolve
ce Je,
tout nouveau, et comme par jeu, de nouveau dans l’abandon
béatifique à un Ça
devenu
du coup, du fait de ce dégagement du Je
—
par
le revécu des traumatismes refoulés
—
moins terrible et moins terrifiant, leur a paru et leur paraît
inconcevable. Ils
me font penser à
quelqu’un qui, une fois éveillé, aurait peur de s’abandonner au
sommeil : mais il y a des sommeils de la raison qui sont des
éveils éblouissants
de l’Homme-Dieu.
En fait, on s’abandonne —
ou on est saisi —
par le Sans-Nom, et puis on retrouve le monde furieux et bavard, ou,
plus agréablement, une intelligence éclairée du monde. C’est
tout. Personne
ne reste dans l’éblouissement poétique de façon permanente. Et
on doit plus craindre de ne plus jamais le connaître que de s’y
abandonner.
…
Sans
doute,
cet
art d'aimer et
ses manifestations poétiques
peuvent-ils
être d'une certaine
utilité à d'autres, même si, bien sûr, je ne peux guère
l'imaginer. On aime poétiquement et en s'abandonnant à la puissance
de l'amour parce qu'on le peut, et parce que cela passe tout ce qu'on
connaît ou que l'on a connu, et que, comme je l’écrivais dans le
Manifeste
sensualiste,
rien, ni les consolations des bouddhismes, les calculs du tantrisme,
les blasements de l’alcoolisme, les absences excitées de
l’échangisme, les terreurs du conformisme, ni non plus les
stupéfiances des substances hallucinogènes, pas plus que les
ivresses de la cocaïne, de la gloire, du succès, de la puissance de
l’argent, le calme de l’étude, les joies aigres de la
misanthropie et celles des collections patiemment assemblées, ni non
plus la jouissance du pouvoir pas plus que les défoulements
athlétiques ou les agencements méticuleux des utopismes et tout le
reste que je ne nomme pas, ne peut se comparer au charme de
l’humanité réalisée que l’on a enfin rencontrée.
Mais
c'est le fruit d'une vie tout entière consacrée à l'art de vivre
et à l'art d'aimer —
« à la française »,
pour
le dire plaisamment, je
veux dire ni tantrique ni taoïste ni rien d’exotique et de
non-sentimental
—,
et dans la nuit du monde actuel où
tous les chats du nihilisme —
religieux,
philosophique, politique —
se ressemblent —
qui
en a entendu un, les a tous entendus —, les Contemplatifs — Galants sont uniques : c'est le club le
plus fermé du monde. Avant nous, il n'y en avait pas. Après nous,
il n'y en aura plus. C’est comme Vivaldi.
Les
enfants battus peuvent dire : n'essayez pas ; les enfants
qui ont été gâtés n'ont même pas besoin de le préciser :
la plèbe d'en-haut se détruit à petit feu par l'alcool, les
drogues, le jeu de la guerre, le sadisme ou le masochisme sexuels, l'ennui ; la plèbe d'en-bas, idem, — et
doit subir en plus l'exploitation. Elle la mérite sans doute : on réduit
ses salaires de moitié, on revient sur les conditions de cette
exploitation : les rues sont vides. Un anti-Robin-des-bois —
ayant toute sa vie pris l’argent des pauvres pour le donner aux
riches, dans leurs Paradis Fiscaux — disparaît, les rues sont
bondées d’une foule de pauvres —, motorisés. L’américanisation
de ce coin du monde est un succès.
Mais
ce n’est déjà plus ce qui compte : ce
qui importe vraiment, pour le moment, c’est la tectonique des
plaques géopolitiques
où
chacun instrumentalise les femmes et l’amour, à
sa façon, et où l’on voit s’affronter la Chine, l’Iran, la
Turquie, la Russie, d’un côté, et, de l’autre, le « bloc
euro-atlantique »,
se lézardant plus ou moins : dans ces mouvements fabuleux, les
Libertins-Idylliques,
les
Contemplatifs — Galants, les amants sont de passage, dans un jeu
qui a commencé à se jouer bien avant eux, et qui se continuera bien
après eux : que les « amants, les poètes, les philosophes, les
aventuriers » puissent finalement infléchir le cours du monde,
c’est ce que pensait Napoléon, qui affirmait : « Il n'y
a que deux puissances au monde : le sabre et l'esprit [… ], à la
longue le sabre est toujours vaincu par l'esprit »
Qui
vivra, verra.
…
Enfin,
pour en revenir au Sans-Nom, le langage poétique ne peut que trahir
l'expérience mystique, qu'elle soit le fait de la jouissance
amoureuse ou d'autre chose. Y a-t-il une « Pulsation
Princeps » ? Lorsqu'on en parle, on ne vit pas ce que l'on
a traduit ainsi, et lorsqu'on le vit, il n'y a bien sûr pas de
« Pulsation Princeps » : ce sont des mots qui
viennent après,
de-ci, de-là, qui ne peuvent traduire l'indicible, mais c'est le
chant qui jaillit
et qui naît
de
l’exaltation, de
l’illumination
de l'âme du poète, et qui peut résonner chez la lectrice ou chez
le lecteur qui aura déjà
connu cet état au préalable ; ce sont cette musique du poème
et les
réminiscences qu’elle provoque, au
plus profond du cœur et de la mémoire — ou au plus près, si on
est chanceux et
dans une phase heureuse de sa vie
— qui
offrent à la lectrice, ou au lecteur, dans le calme de son intimité,
peut être… , pour des personnes sensibles au verbe… , une source
de plaisir… ; — enfin,
j'imagine…
Pour
moi, j’eusse préféré que mes éblouissements contemplatifs et
galants se fussent traduits en musique car je sais qu’Héloïse est
charmée,
envoûtée, médusée par la musique…
Compositeur,
ou même seulement virtuose, j’eusse
pu lui faire ressentir encore
davantage l’intensité de mes émotions. Hélas, bien qu’ayant
commencé l’apprentissage du piano à quatre ans, je n’ai jamais
beaucoup persévéré…
Et
puis, bien
sûr, je n'eusse sans doute pas été Vivaldi…
Avec
mes respectueux hommages,
R.C. Vaudey
Le 28 février 2018

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire