mercredi 28 février 2018

Et les gentilshommes de fortune d’interroger : monde charmant — engraissé de carnage et fertile en tyrans — seras-tu un jour propice au sensualisme le plus contemplatif, — le plus galant ?













 
Antoine Watteau
La Gamme d’amour
 1717










Chère amie


J’entends bien vos remarques : l’instrumentalisation de son propre corps, de son propre sexe par le masochisme et la duplicité « passive-féminine » — qui contrairement à ce que laisse entendre cette expression n’est pas réservée aux femmes —, cette instrumentalisation, donc, à des fins de survie — mais aussi et surtout de domination de la jobardise et du sadisme phalliques-narcissiques — est une technique de survie et de combat des femmes et des homosexuels passifs au moins aussi vieille que le patriarcat esclavagiste : ce n’est évidemment pas d’aujourd’hui que les femmes et les homosexuels passifs ont remarqué que la fureur du mâle phallique pouvait être facilement annihilée pour peu que l’on se soumît à ses ardeurs, qui ne sont jamais bien longues. Cette technique de la « morte sous l’homme », parfois améliorée d’une simulation appropriée accompagnée de cris et d’agitation désordonnée, a sauvé la vie de plus d’une, et de plus d’un, (et aussi de plus d’un « ménage »), tout au long de la déjà longue histoire du patriarcat ; elle a permis également à de nombreuses femmes, durant toute cette histoire du patriarcat, de phagocyter le cerveau, et de prendre les commandes des facultés intellectuelles, de mâles phalliques — qui n’en ont souvent pas beaucoup. 

C’est un fait avéré — déjà connu des taoïstes qui, envisageant – lucidement, dans une société où il était courant de vendre sa femme – les rapports entre les sexes comme une guerre, conseillaient à l’homme (yang) de se servir adroitement de ses « armes », et lui préconisaient de ne surtout pas éjaculer (ne pas être vaincu et dissout par le yin, la femme) —, c’est un fait avéré, disais-je, que l’éjaculation et la détumescence, même obtenues du simple spasme masturbatoire, annihilent la puissance intellectuelle souvent faible chez le mâle phallique : vous me direz la plupart des gourous, des penseurs, des porteurs de bonnes ou de mauvaises nouvelles philosophiques sont des hommes ; mais ils sont plutôt du genre injouissants travaillés par la castration, donc par la peur de leurs désirs homosexuels passifs, et qui cherchent une échappatoire à cela dans une agressivité théorique qui se fantasme comme omnipotente (parfois nihiliste, le plus souvent rédemptrice), et qui peut produire des œuvres plus ou moins monumentales : mais est-ce cela que l’on appelle l’intelligence ? 

Mis à part ces types plus ou moins paranoïaques, puisque c’est d’eux dont il s’agit, qui constituent le gros de la troupe des prophètes médiatiques de l’époque — et qui ne devraient pas être blâmés du fait qu’ils abusent leurs adeptes, puisque le but premier de leur activité théorique est bien de s’abuser eux-mêmes, en tout premier lieu —, mis à part ceux-là, qui peuvent utiliser les femmes pour leur faire subir les sévices sexuels qu’ils désirent et redoutent, tout à la fois, subir eux-mêmes, et que leur inspirent leurs désirs homosexuels passifs refoulés, mis à part ceux-là, donc, et les invertis déclarés, qui ne menacent pas les femmes, du moins pas physiquement ou sexuellement, la plupart des mâles dominants ont des cerveaux de moineau faciles à manipuler par des individus qui acceptent et recherchent la brutalité et la domination sexuelles parce que la seule forme d’attention qu’ils ont connue dans leur enfance est justement celle qui accompagnait et suivait la brutalité et la domination sexuelles  : les enfants, on le sait, craignent plus l’abandon que les mauvais traitements.


À l’époque où j’étais engagé dans l’analyse, j’ai découvert qu’une de mes amies, qui avait été violée par son oncle à onze ans, ne pouvait avoir de relations avec les hommes que sur ce mode de l’excitation : sa demande masochiste extrême était liée dans son esprit à cette expérience qu’elle avait faite, contre son bourreau, qu’elle pouvait facilement avoir raison de lui, sexuellement, en l’épuisant. Le yin dissout le yang en supportant ses assauts, et danse sur son cadavre (« la petite mort »). Pour elle, faire l’amour consistait à provoquer le sadisme de son partenaire afin de finalement l’épuiser et de le soumettre ; un camarade, d’origine extrêmement modeste, avait été violé oralement, tout au long de son enfance, comme sa sœur d’ailleurs, par son père, avec la complicité de sa mère puisqu’ils habitaient un logement minuscule : il voulait que les hommes le brutalisent et le maltraitent, et certainement pas (ainsi que les femmes le réclament en ce moment) qu’ils évitent de l’injurier sexuellement ou de lui mettre la main aux fesses : il méprisait les femmes comme il avait méprisé sa mère, qui ne l’avait jamais défendu ; et recherchait la seule attention qu’il eût jamais connue : celle d’un homme, attention qui était associée pour lui au viol et aux coups. C’était ça, pour lui, l’amour.


On dit : la libération sexuelle fut la libération des désirs, l’épanouissement de l’être humain.

Quelle libération ? Quels désirs ? Quel épanouissement ? Quel être humain ?

Plutôt l’asservissement à des souffrances prototypiques (jusque là refoulées et sublimées), conditionnant de façon quasi-pavlovienne, et à jamais, toute la vie affective et sexuelle.

Plutôt un désir définitivement façonné par ces souffrances prototypiques, maintenant désublimées.

Plutôt un enfermement dans des comportements addictifs sous lesquels bouillonne la rage — destructrice, vengeresse, et autodestructrice — jamais comprise, toujours refoulée.

Plutôt un être humain rabougri par la violence familiale, sociale, historique jamais dépassée.


Bien sûr, si on considère qu’on est libéré lorsqu’on n’a plus à reproduire un comportement social imposé de l’extérieur mais seulement afin de pouvoir être possédé plus totalement par des addictions imposées de l’intérieur, par un passé fait de violences et de frustrations, plus ou moins inévitables, alors, oui, dans ce cas, on peut parler de « libération » : libération sexuelle de la misère, et de la misère sexuelle ; mais non dépassement de la misère en général, et de la misère sexuelle et sentimentale, en particulier.


Nous, nous voulions nous affranchir et des diktats sociaux et des diktats de cette misère de la vie quotidienne que nous avions dû supporter en plus des traumatismes périnataux, de la Mère archaïque castratrice, de l’Œdipe et du reste : nous voulions apprendre, ou réapprendre, à aimer. Où voit-on aujourd’hui que l’on apprend aux enfants et aux adolescents à aimer. Pour les plus « chanceux », ceux qui possèdent ce monde et cette époque leur servent ce qu’ils demandent pour avoir la paix, pour les dominer et les instrumentaliser dans leur poker géo-politico-religieux. Et pour s’enrichir. En satisfaisant et en excitant leurs addictions. C’est tout.




Donc, les femmes qui s’étonnent que d’autres femmes veuillent se priver de cette arme de domination qu’est la passivité sexuelle ont en quelque sorte raison, de leur point de vue, — et leurs positions sociales avantageuses sont là pour le prouver : parties de rien, elles sont arrivées très vite à la misère sentimentale — qui est le lot commun — mais elles ont obtenu les compensations narcissiques ou financières qui seules les intéressaient : l’injouissant ne veut pas jouir ; l’injouissant méprise la jouissance ; l’injouissant est terrorisé par la jouissance : la jouissance implique la confiance et l’abandon : l’injouissant méprise la confiance et l’abandon ; l’injouissant est terrorisé à l’idée de faire confiance ou de devoir s’abandonner. Jamais un être maltraité, abandonné, foudroyé d’une façon ou d’une autre par la vie ne pourra désirer la confiance et l’abandon : toute sa vie s’y oppose. Sans identité propre, il s'identifie à un groupe, philosophique, politique, religieux, racial : et toute l'histoire de ce groupe s'oppose également à cela. L’analyse est justement ce travail qui permet de dissoudre cette résistance, tout à fait légitime et tout à fait adaptée à la vie et au monde tels que les a expérimentés l’injouissant. L’injouissant est totalement réaliste. De son point de vue, il a tristement raison. Vous avez vu, comme moi, le monde !


Mais, heureusement, il y a les gentilshommes de (bonne) fortune. Souvenez-vous de ce que j’écrivais : « On trouve, dans les Mémoires de Guy Debord, cette phrase : "— Les gentilshommes de fortune se fient généralement peu les uns aux autres, et ils ont raison", pourtant il arrive que, parmi eux, des dames accordent leur confiance à des hommes : ces Poésies en sont la manifestation. »


Ne comparez-pas ce qui ne peut l'être : cette forme de l'amour qui nous a souri est la nôtre ; elle est unique, et il n'y en aura pas d'autre parce que l'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Bien sûr, ici et là dans le monde, des hommes et des femmes ont et auront la chance et les possibilités pratiques de redécouvrir spontanément « la génitalité » et l’ouverture sentimentale et poétique qu’elle offre, mais les hommes resteront encore longtemps une menace pour les femmes. Et, d’un autre côté (si l’on veut bien accepter « religare » ((relier)) comme étymologie du mot « religieux »), les hommes risqueront encore longtemps de trouver plus souvent la mante religieuse, plutôt que l’amante religieuse : celle qui se relie à vous, vous relie à elle, à vous-même, et au Monde.


C’est un point cet abandon et cet union poétique ou mystique au monde qui a d’ailleurs beaucoup effrayé les freudiens orthodoxes : que l’on puisse poser l'état mystique comme le nouveau sentiment de la puissance ; — le rationalisme le plus clair, le plus hardi, ayant servi de chemin pour y parvenir, et qu’ensuite, après avoir dégagé le Je du Ça, on dissolve ce Je, tout nouveau, et comme par jeu, de nouveau dans l’abandon béatifique à un Ça devenu du coup, du fait de ce dégagement du Je par le revécu des traumatismes refoulés moins terrible et moins terrifiant, leur a paru et leur paraît inconcevable. Ils me font penser à quelqu’un qui, une fois éveillé, aurait peur de s’abandonner au sommeil : mais il y a des sommeils de la raison qui sont des éveils éblouissants de l’Homme-Dieu. 

En fait, on s’abandonne ou on est saisi par le Sans-Nom, et puis on retrouve le monde furieux et bavard, ou, plus agréablement, une intelligence éclairée du monde. C’est tout. Personne ne reste dans l’éblouissement poétique de façon permanente. Et on doit plus craindre de ne plus jamais le connaître que de s’y abandonner.


Sans doute, cet art d'aimer et ses manifestations poétiques peuvent-ils être d'une certaine utilité à d'autres, même si, bien sûr, je ne peux guère l'imaginer. On aime poétiquement et en s'abandonnant à la puissance de l'amour parce qu'on le peut, et parce que cela passe tout ce qu'on connaît ou que l'on a connu, et que, comme je l’écrivais dans le Manifeste sensualiste, rien, ni les consolations des bouddhismes, les calculs du tantrisme, les blasements de l’alcoolisme, les absences excitées de l’échangisme, les terreurs du conformisme, ni non plus les stupéfiances des substances hallucinogènes, pas plus que les ivresses de la cocaïne, de la gloire, du succès, de la puissance de l’argent, le calme de l’étude, les joies aigres de la misanthropie et celles des collections patiemment assemblées, ni non plus la jouissance du pouvoir pas plus que les défoulements athlétiques ou les agencements méticuleux des utopismes et tout le reste que je ne nomme pas, ne peut se comparer au charme de l’humanité réalisée que l’on a enfin rencontrée.


Mais c'est le fruit d'une vie tout entière consacrée à l'art de vivre et à l'art d'aimer « à la française », pour le dire plaisamment, je veux dire ni tantrique ni taoïste ni rien d’exotique et de non-sentimental , et dans la nuit du monde actuel tous les chats du nihilisme religieux, philosophique, politique — se ressemblent qui en a entendu un, les a tous entendus , les Contemplatifs — Galants sont uniques : c'est le club le plus fermé du monde. Avant nous, il n'y en avait pas. Après nous, il n'y en aura plus. C’est comme Vivaldi.


Les enfants battus peuvent dire : n'essayez pas ; les enfants qui ont été gâtés n'ont même pas besoin de le préciser : la plèbe d'en-haut se détruit à petit feu par l'alcool, les drogues, le jeu de la guerre, le sadisme ou le masochisme sexuels, l'ennui ; la plèbe d'en-bas, idem, — et doit subir en plus l'exploitation. Elle la mérite sans doute : on réduit ses salaires de moitié, on revient sur les conditions de cette exploitation : les rues sont vides. Un anti-Robin-des-bois — ayant toute sa vie pris l’argent des pauvres pour le donner aux riches, dans leurs Paradis Fiscaux — disparaît, les rues sont bondées d’une foule de pauvres —, motorisés. L’américanisation de ce coin du monde est un succès.


Mais ce n’est déjà plus ce qui compte : ce qui importe vraiment, pour le moment, c’est la tectonique des plaques géopolitiques où chacun instrumentalise les femmes et l’amour, à sa façon, et où l’on voit s’affronter la Chine, l’Iran, la Turquie, la Russie, d’un côté, et, de l’autre, le « bloc euro-atlantique », se lézardant plus ou moins : dans ces mouvements fabuleux, les Libertins-Idylliques, les Contemplatifs — Galants, les amants sont de passage, dans un jeu qui a commencé à se jouer bien avant eux, et qui se continuera bien après eux : que les « amants, les poètes, les philosophes, les aventuriers » puissent finalement infléchir le cours du monde, c’est ce que pensait Napoléon, qui affirmait : « Il n'y a que deux puissances au monde : le sabre et l'esprit [… ], à la longue le sabre est toujours vaincu par l'esprit »


Qui vivra, verra.




Enfin, pour en revenir au Sans-Nom, le langage poétique ne peut que trahir l'expérience mystique, qu'elle soit le fait de la jouissance amoureuse ou d'autre chose. Y a-t-il une « Pulsation Princeps » ? Lorsqu'on en parle, on ne vit pas ce que l'on a traduit ainsi, et lorsqu'on le vit, il n'y a bien sûr pas de « Pulsation Princeps » : ce sont des mots qui viennent après, de-ci, de-là, qui ne peuvent traduire l'indicible, mais c'est le chant qui jaillit et qui naît de l’exaltation, de l’illumination de l'âme du poète, et qui peut résonner chez la lectrice ou chez le lecteur qui aura déjà connu cet état au préalable ; ce sont cette musique du poème et les réminiscences qu’elle provoque, au plus profond du cœur et de la mémoire — ou au plus près, si on est chanceux et dans une phase heureuse de sa viequi offrent à la lectrice, ou au lecteur, dans le calme de son intimité, peut être… , pour des personnes sensibles au verbe… , une source de plaisir… ; — enfin, j'imagine…


Pour moi, j’eusse préféré que mes éblouissements contemplatifs et galants se fussent traduits en musique car je sais qu’Héloïse est charmée, envoûtée, médusée par la musique…

Compositeur, ou même seulement virtuose, j’eusse pu lui faire ressentir encore davantage l’intensité de mes émotions. Hélas, bien qu’ayant commencé l’apprentissage du piano à quatre ans, je n’ai jamais beaucoup persévéré… 

Et puis, bien sûr, je n'eusse sans doute pas été Vivaldi…


Avec mes respectueux hommages,





R.C. Vaudey



Le 28 février 2018



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