La
véritable spécificité du contemplatif —
galant c’est d'être un individu seul dans un monde d’Hommes de
meute. De la naïveté sur ce point découlent tous les malentendus.
*
La
contemplation galante est unique : j’ai bien connu le type de
contemplation que recherchent les pratiquants du Zen tel qu'il a été
initié en France et en Europe par Taisen Deshimaru —
à Paris, justement lorsque j'y étais étudiant.
Plus
tard, j’ai bien connu celles, d'une part, des sâdhu, et, d'autre
part, des adeptes du soufisme : il est bon de connaître des formes
exotiques de la transe collective
—
et puis les voyages forment la jeunesse qui aime, peut-être plus
encore que tous les âges, tout ce qui est
collectif
—
mais, franchement, rien de tout cela n'approche ni de près ni de
loin les délicatesses sentimentales et la puissante et paisible
jouissance du Temps qu'induit l’amour contemplatif —
galant.
*
Je
lis les préceptes taoïstes concernant l'amour charnel : la
rétention séminale de l'homme etc. : d’un point de vue
analytique, leur refus de s’abandonner à la jouissance manifeste
une forme sévère d'impuissance
orgastique.
*
L’Homme
mâle, impuissant orgastiquement, incapable de s’abandonner au si
puissant et si sentimental réflexe
orgastique
est soit un voyeur soit un exhibitionniste (doublé,
semble-t-il,
chez les taoistes d'un
hypocondriaque avaricieux) : les différentes
meutes
de spectacularisés-marchandisés
auxquelles, dans les pays occidentaux, il appartient déterminent
cette injouissance, tout comme cette injouissance nourrit en retour
cette névrose de meute particulière —
et les meutes elles-mêmes.
*
L’impuissance orgastique, l'incapacité
des Hommes (mâles ou femelles) à la jouissance, c'est-à-dire à
l'extase
harmonique,
est une de leurs infirmités chroniques sous le patriarcat ; —
le patriarcat, cette histoire de la mise en esclavage des hommes
vaincus, et de l’assujettissement encore plus spécifique de
toutes les femmes
à des fins d'appropriation de leurs meilleurs fruits selon ce patriarcat (les enfants
mâles), et de l'élimination
raisonnée
des autres (les enfants femelles) par l'infanticide —
encore largement pratiqué.
*
Cette
injouissance des Hommes mâles —
qui hystérise celle des Hommes femelles (leurs mères, leurs femmes,
leurs sœurs), qui, en retour, terrorisent, et castrent orgastiquement
les premiers toujours davantage. Ainsi va la Séparation.
*
Les
adeptes des amours nécessaires et des amours contingentes souffrent
de ce point de vue du même mal que leur inspirateur : sadiques
phalliques-narcissiques
ou pas, ce sont tous
des branleurs. (clic)
*
Un
monde d’Hommes de meute : de ne pas comprendre cela, on
s'emporte contre les uns et les autres parce que l'on croit que l'on
a affaire à des individus alors qu'on se trouve en présence de gens
qui –- lorsqu'ils ne visent pas plus ou moins secrètement à
fédérer des fidèles –- ne sont que les grenouilles d'un bénitier d'une
chapelle ou d'une autre –- aussi infime soit-elle, fédérant :
les existentialistes, les nihilistes, les heideggeriens, les
situationnistes, les fans de Bukowski, ceux de Schopenhauer, les
adeptes de Nietzsche, de
Reich,
les défenseurs de Voltaire, les sectateurs de Mahomet ou de Yahvé,
du Christ ou de Bouddha : on ne saurait les citer tous…
*
Il
suffit de laisser parler les uns et les autres, ou de leur laisser
faire leur numéro, pour voir, chez chaque adepte (religieux,
philosophique ou littéraire),
la petite bête de meute (religieuse, philosophique ou littéraire,
car il y a des chapelles et des sectes de toutes ces sortes…
) pointer son museau, d'autant plus facilement qu'elle ne sait, et ne peut
pas comprendre, ce dont il est question.
Pour
notre part, nous avons été très clairs depuis le début avec le
détournement des situs.
Ne pas téléphoner ; ne pas se présenter.
Vivez,
aimez, écrivez, créez.
*
On
peut apprendre la création des situations des situs, à jouir de
Reich, l'unicité de Lin-tsi, retrouver la poésie chez tel ou tel,
mais la jouissance puissante, paisible, de l'indicible, qui vous
cloue merveilleusement le bec, de qui la tiendrez-vous sinon de
vous ?
*
En
France, quasiment tous les courants intellectuels, littéraires,
poétiques etc. depuis plus de deux siècles se sont voulus des
manifestations
de masse, et presque tous ont mesuré leur succès au nombre de
leurs suivistes, de leurs adeptes (une
des motivations secrètes de leurs initiateurs :
l'enrichissement par les lettres : un projet d'épicier) ;
la contemplation galante n'est pas un sport de masse même si elle
est elle-même issue de l'histoire des différentes avant-gardes
intellectuelles, littéraires, poétiques des derniers siècles. Elle
marque, tout à l'inverse, l'apparition du Sujet (dans
le moment même où il s'efface dans la contemplation),
et
prône la disparition de toutes les sortes d'épiciers et
de leurs clients, plus ou moins idolâtres.
*
Le
Sujet, le contemplatif galant, ne vit ni par et pour la littérature,
ni par et pour la philosophie, ni par et pour l'art : son
expérience poétique et amoureuse se suffit à elle-même.
*
La
véritable spécificité du contemplatif —
galant c'est de se savoir unique et de ne vouloir parler,
éventuellement, que de soi —
ou
de l'indicible —
à des êtres de sa trempe.
J'ai
cherché de tels gens, parfois : il n'y en a pas. Un lecteur
d'une sensibilité proche, paradoxalement, aurait pu être Nicolás
Gómez
Dávila :
«
Rien ne compte, c'est certain, et seuls comptent les instants, mais
l'instant réserve sa splendeur à celui qui l'imagine éternel.
N'a
de prix que l'éphémère qui semble immortel. »
(Les
horreurs de la démocratie ;
éditeur S. Brussell ; traduction M. Bibart)
Mais
combien dure l'Instant ?
Voici
ce que j'écrivais dans le numéro 3 d'Avant-garde
sensualiste
(janvier 2005/ juin 2006) :
Ici,
nous faisons ces expériences particulières avec le temps de
l'éblouissement “post-orgastique”, le nombre de jours pendant
lesquels, lorsque l'on est “sans affaires” et sans souci —
comme nous le sommes depuis bientôt deux ans, non-stop —
le
nombre de jours donc, pendant lesquels dure la vibration poétique et
pendant lesquels se prolonge cette ouverture du temps poétique que
procure la jouissance amoureuse.
J'appelle
ça la rémanence.
Voilà, en fait, le genre d'expériences auxquelles nous nous livrons. Depuis quatorze ans.
Qui
fait cela ? Qui peut se consacrer à ces “expériences” sur la
durée de la vibration poétique entraînée par la jouissance
amoureuse ? Je ne crois pas que ce soit faire ombrage aux autres
formes du “plaisir” (hétérosexuel, homosexuel etc. : je
veux dire “prégénital”) que d'opposer cette vibration poétique
qu'ouvre l’ “extase harmonique” génitale, telle que nous
l'entendons, aux satisfactions qu'offrent ces formes prégénitales
de la jouissance car aucune, je crois, n'y fait référence ni même
n'y accorde la moindre importance.
Et
je crois que tous méprisent cela bien comme il faut. Aussitôt dit,
aussitôt fait ; aussitôt fait, aussitôt oublié.
Par
exemple : un libertin décrit ses rendez-vous multiples avec des
nymphettes et dépeint le profond dégoût qu'il a de lui-même,
quelques heures après ces rendez-vous. Les uns et les autres, nous
pouvons utiliser le même mot de jouissance. Il est évident que nous
ne parlons pas du tout de la même chose.
Nous
redéfinissons le plaisir, la jouissance, et mieux que Freud ne
l'avait fait.
Donc,
en ce qui nous concerne, nous jouons avec la jouissance et sa
rémanence poétique.
Nous
expérimentons les nouveaux jeux du libertinage du XXIe siècle,
tendant à l’idyllisme, de cette troisième forme du libertinage
que nous avons inaugurée, en nous inspirant de ceux inventés par
nos élégants devanciers (“l’air de lendemain”).
Nous
faisons ces expériences avec la rémanence poétique qui suit la
jouissance amoureuse et nous observons ce à quoi elle donne
naissance : poèmes, textes, rires, peintures, sculptures, toutes les
idées diverses d'architectures, d'installations, de dispositifs
baroques etc. (ce que nous pouvons réaliser et également ce que
nous devons nous contenter d'imaginer.)
Les
gens qui n'aiment pas ce que nous explorons, ni les moyens que nous
utilisons pour cela (l'abandon amoureux, la reconnaissance de
l'autre, la jubilation poétique ou le calme abandon etc.),
trouveront que toutes ces manifestations (textes, poèmes, peintures
etc.) n'intéressent personne.
Eux-mêmes,
ne nous cachent rien ni de leurs goûts ni de leurs inspirations.
Chacun peut donc être parfaitement satisfait puisque chacun fait
exactement ce qu'il a envie de faire.
Pour
nous, je crois seulement que nous sommes l'Avant-garde du Temps.
*
«
Rien ne compte, c'est certain, et seuls comptent les instants, mais
l'instant réserve sa splendeur à celui qui l'imagine éternel.
N'a
de prix que l'éphémère qui semble immortel. »
Ce
qui se vérifie toujours c'est la malfaisance
plébéienne (plèbe
d'en haut ou plèbe d'en-bas…) de
l'injouissant, par nature atrabilaire, qui s'oppose à la générosité
du contemplatif —
fût-il « réactionnaire ».
De Nicolás Gómez
Dávila, encore :
« Un
corps nu résout tous les problèmes de l'univers »
Nicolás
Gómez
Dávila
reste généreux même dans la violence de sa critique —
mais un croyant ne peut pas être un mystique,
quoique peu de gens aient parlé aussi bien que lui de la
contemplation : le mystique ne connaît pas d'opposition entre
ce que le religieux séculier appelle « Dieu » et
lui-même.
Maître Eckhart avait dit en substance :
« L'Homme est Dieu et Dieu est l'Homme » ; à la
fin, le mystique, s'il
est
religieux, ne peut pas faire autre chose qu'affirmer que tout ce que
sa religion croit savoir de Dieu
l'éloigne, de fait, de Dieu, — de l'expérience vécue de ce que
sa
religion appelle Dieu, sans rien en savoir ni sentir.
De
Lin-tsi — quoiqu'il fût en dehors de la problématique des monothéismes —, approximativement sur la forme, mais exactement sur le
fond :
« Tous les matins, je me torche avec les textes
sacrés du bouddhisme. »
*
Dieu :
pour le mystique religieux…
voilà un concept bien encombrant…
dans une histoire de toute façon sans paroles…
*
Le
mystique galant, lui, ne connaît que le silence mental de l'extase
(dans le cataclysme de l'extase charnelle, et, ensuite, le vague et
le poétique de l'extase contemplative qui la suit), une forme de
fusion (qui s'ignore) dans l'absolu et la splendeur du monde .
*
Le
religieux se sait séparé d'un Être tout-puissant possédant des
attributs, des désirs, des projets, ayant donné ses commandements, qui peut être courroucé ou magnanime, auquel
il s'agit de plaire ou d'obéir. Bien
sûr, l'homme religieux peut connaître, comme
tout le monde,
une forme de l'extase contemplative, qu'en tant que « croyant »
il rattachera toujours à l'existence de cet Être supérieur qu'il
vénère, et qui n'est que la somme de ses projections névrotiques.
*
Le
mystique galant, lui, ne croit pas : il sait —
dans le moment même où il ne sait plus rien.
Et
chaque nouvelle vague de volupté qui se déploie, se déroule et
s'apothéose dans l'extase
harmonique
le rejette sur les rivages de la félicité du sans-nom ; dans
la jouissance du Temps…
— le Temps, cet Instant éternel…
Le 3 juin 2017
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