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Henri Matisse
La Joie de vivre
Paris 1905-1906
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Cher
ami
La phrase de la jeune esclave birmane qui avait été violée par son
« négrier » thaïlandais, et qui déclarait : « Je
ne peux pas me venger du père mais je garde son fils pour lui faire
du mal », permet de prendre en compte les traumatismes pré et
péri-nataux pour expliquer l'apparition de la peste émotionnelle.
« La
morale sexuelle », de l’irruption pré-historique de
laquelle Reich parlait, ne s'attaquait pas à ces zones profondes de
la personnalité.
« La
violence sexuelle », de l’irruption historique
de laquelle je parle, a provoqué, à l'inverse –- on le voit avec
cette esclave —,
pour la première fois dans l'histoire de l'Humanité, massivement,
intensivement, habituellement, ces traumatismes pré et péri-nataux
qui s'ancrent au plus profond de l'histoire personnelle.
Si
être
« souvent frappé pour les manifestations spontanées de la
turbulence de ses pulsions naturelles », comme
le dit Roheim à propos de Deparintja —
le garçon que le missionnaire avait corrigé —,
entraîne, par projection, l'acquisition
d'un surmoi sadique, et
condamne à être affligé d'une structure caractérielle incapable —
sauf analyse de la stase en question —
de
se déployer jusqu'à cette maturation génitale dont nous parlons,
où la libido peut s'allier à la Zärtlichkeit
pour
s’abandonner, dans
la non-intentionnalité,
aux grâces corporelles et sentimentales de l'amour accompli —
poétique, mystique, contemplatif, galant —,
et condamne, dans le même mouvement, à se retrouver fixé à jamais
dans cette castration
du possible déploiement génital
de la personnalité, castration effectuée et
par ces punitions —
qui entraînent la rétractation de la libido et sa régression au
stade sadique-anal —
et
par l’identification
du plaisir au jeu des punitions infligées ou subies,
bref, si de simples punitions et traumatismes, finalement tardifs,
entraînent déjà cette perte de
l'insouciance
et l'apparition du sado-masochisme dans l'histoire de l'Humanité —
avec les conséquences qu'en tire Reich, à savoir que cette
répression
précoce du déploiement de la libido non seulement crée le
sado-masochisme
mais aussi
« sa propre justification idéologique, à savoir la
nécessité de la répression des pulsions,
du fait qu'elle suscite des pulsions anti-naturelles, secondaires,
asociales, comme par exemple [ce] sadisme et [ce] masochisme ; la
même remarque s'appliqu[ant] à toutes les tendances perverses. » —, si, donc, de simples punitions et traumatismes tardifs répétés
ont pu, pour la première fois, faire apparaître le sado-masochisme
dans l'histoire des Hommes, on comprend mieux les résultats bien
plus catastrophiques encore pour les structures caractérielles et
pour
les sociétés qu'ont pu provoquer, quelques milliers d'années plus
tard, l'invention
de
l’agriculture
et, avec elle, celles,
concomitantes,
du
viol et de l'esclavage
—
donc l'irruption
de la violence sexuelle
—,
en traumatisant immensément, profondément les mères et plus
encore
leurs enfants —
par les traumas
pré et péri-nataux que ces « inventions » ont
entraînés.
Freud,
dans Inhibition, symptôme et angoisse, notait déjà :
« Il
y a plus de continuité entre la vie intra-utérine et la toute
petite enfance que l’impressionnante césure de l’acte de
naissance ne nous donnerait à le croire. »
Il
y a, dès
la pré-Histoire,
le moment de l'irruption
de la morale sexuelle,
dont parlait Reich, qui est le moment de la répression et du
contrôle de certains enfants —
pour des raisons de mariages arrangés —,
irruption de la morale sexuelle qui provoque déjà l'apparition de
troubles caractériels tels que la neurasthénie ou l'hystérie, et
une dégradation de l'humeur accompagnée d'une nervosité morbide ;
—
et il y a, plus tard, dans
l'Histoire,
le moment de l'irruption
de la violence sexuelle,
dont je parle, qui est celui de l'apparition-explosion massive de la
gynophobie
(des
fils martyrisés par leurs
mères,
esclaves
violées),
gynophobie
constitutive
de cette Histoire, avec comme
conséquence
l'apparition de la peste émotionnelle et de la folie
—
réactive —
sexuelle, philosophique, religieuse, jusqu'au monothéisme, tout à
la fois délire
post-traumatique
d'un esclave terrorisé et sidéré,
ayant vu son temple détruit, l'élite de son peuple déportée et
livrée aux caprices des Assyriens,
et manifestation
de la nécessité de la répression des pulsions,
du fait que l'irruption de la morale sexuelle, d'abord, et
l'irruption de la violence sexuelle, ensuite, et par les mécanismes
que nous avons vus, ont suscité des « pulsions
anti-naturelles, secondaires, asociales, comme par exemple le sadisme
et le masochisme ; la même remarque s'appliquant à toutes les
tendances perverses ».
Dès
lors, l'union béatifique du monde et de l'Homme n'a plus pu être
trouvée
et vécue spontanément dans l'expansion du jeu
et
de la Joie : elle a dû être
cherchée ailleurs, dans
le retrait
—
et
par
le
rabougrissement
de l'Homme : dès que l'énergie vitale n'a plus été en
mesure d’exulter spontanément
—
par
exemple, dans
le jeu
suprême de la jouissance
génitale
—,
il s'est agi, lorsque l'on a voulu pouvoir quand même jouir du Temps
et du Monde, de déprimer cette énergie, de l'affaiblir le plus
possible, en se tenant
à distance
des femmes —
pour
les hommes — et des hommes — pour les femmes : ce qui a donné l'ataraxie des Grecs, et leurs
fumées métaphysiques dans lesquelles les hommes étouffent encore ;
le quiétisme
des
bouddhistes, fuyant, eux aussi, les femmes, ne
mangeant
que
du soja et du riz pour ne pas « s'échauffer », et
dont les radotages, malgré Lin-tsi ou Ikkyu, qui
n'en avaient cure,
occupent
encore les cervelles de tant
de
nos contemporains ;
la
terreur partagée de la femme — instrument, selon leur démence,
du démon — des
Juifs, des
Chrétiens et des
Mahométans —
dont
les
rituels plus
ou moins autistes
se
portent mieux que jamais face à ceux de la religion
transgressive du pauvre en Occident,
la pop-culture, qui, il y a cinquante ans, paraissait devoir
mener à on ne sait quel Paradis « révolutionnaire », et
qui, aujourd'hui, où
de vieilles putes rêvent de brûler la Maison Blanche
pour soutenir ce qu'incarne Mme Clinton,
n'apparaît plus visiblement que ce qu'elle était essentiellement :
la
création et l'instrumentalisation
d'une
caste d'officiants et d'un
lumpenprolétariat « culturels »,
« transgressifs »,
utilisés
dans la guerre psychologique et pratique pour
le démantèlement en Occident du prolétariat industriel organisé
par les fascistes
rouges,
la destruction des restes de la paysannerie, encore
à
l'époque
plus
ou moins vaticanesque,
et
le
remplacement de
tout ceux-là
par
l'extension phénoménale de l'esclavage salarié le plus brutal en
Asie, et partout ailleurs dans le monde, accompagnant
les ravages inédits, et
hors de tout contrôle,
de l'éco-système ;
—
le
tout
au
bénéfice politique, financier et religieux des vainqueurs du
moment
de ces luttes pluri-séculaires.
Cette
pop-culture, dans
laquelle j'inclus évidemment « l'art contemporain »,
s'était
voulue,
il y a cinquante ans, lorsqu'elle prétendait encore à la culture,
l'héritière de ces poètes, de ces artistes, de ces écrivains qui
avaient
recherché, eux, l'expansion
et
l'excitation
de l'énergie vitale, de la libido, par
le
contact
des sexes opposés, ou
non,
mais
en
commettant l'erreur de ne pas se
soucier de la folie des pulsions secondaires, et
qui n'avaient donc
rencontré
— et une
fois transgressé le mince vernis social, culturel et religieux —
que
ce qu'il recouvrait et
qui était à sa racine :
le meurtre, le viol, bref, la destructivité et l'autodestructivité ;
en
quelque sorte,
le Ça de Freud ; —
et
qui
n'avaient
trouvé ainsi,
au mieux, que la tristesse (Post
coïtum
etc.) ou, au pire, que la démesure de
la folie et de la volonté de mort ;
—
de sorte que nous sommes —
pour
n'avoir pas commis cette erreur, et avoir suivi par ailleurs notre cœur et notre héritage baroques —
les
premiers depuis bien longtemps dans l'histoire des hommes à avoir
recherché et trouvé cette jouissance puissante et paisible du Temps et du Monde dans
l'exultation
sensualiste et
dans
la « turgescence »
sentimentale
des cœurs et des corps, et dans l'accord de ces exultations
sensualistes
et de ces
turgescences
sentimentales
des
sexes opposés —
et
pourtant
si heureusement
et
mystiquement
complémentaires.
Reich,
à propos des premiers mois de la vie et de l'histoire individuelle
pré-verbale, notait déjà quelque part dans ce qui a été regroupé comme le volume I de ses Premiers écrits qu'il était
regrettable que l'on ne pût accéder à cette époque de la vie :
c'est pourtant ce que nous avons fait avec la régression analytique
primale qui permet d'accéder en partie à ses traumatismes.
Aujourd'hui,
ces traumatismes sont bien pris en compte et remarquablement analysés
par certains, avec des résultats impressionnants — de sorte qu'à
notre façon nous avons été des précurseurs.
Cette intelligence
analytique toujours plus ramifiée et libératrice de la folie —
folie qui naît de la souffrance refoulée —, c'est ce que
j’appelle la Raison, même si le but de cette « Raison »
est sa dissolution dans la jouissance extatique du monde, — et
dans la Joie.
J'y vois un élément essentiel, tout aussi essentiel
que la création sensualiste des situations sans laquelle ces
mots seraient creux et vains, — et je me souviens de ces moines
bouddhistes auxquels les autorités birmanes avaient créé, à
l'inverse, des situations très anti-sensualistes, en les internant
dans des camps en pleine campagne et en les y laissant mourir,
littéralement, de faim, et qui racontaient comment ils avaient fini
par se jeter sur les chiens errants pour les dévorer, ou comment ils
avaient sucé la moelle des os de leurs compagnons morts — qu'ils
avaient peut-être aussi achevés et dévorés —, et comment ils
avaient, après leur libération, renoncé à être moines, et aux
illusions du bouddhisme.
Certains
résultats de ces explorations de la souffrance, pré et péri-natale,
indicible — mais non pas totalement inexplorable —, me semblent
cependant un peu forcés : par exemple, l'idée que le fœtus
est un organisme étranger que combat le corps de la mère me paraît
relever de la projection. Il serait intéressant de vérifier si
c'est, ou non, une réaction physiologique acquise — depuis
cette époque de l'irruption de la violence sexuelle dont je parle
–-, et si les femmes des groupes matriarcaux qui existent encore
présentent les mêmes réactions physiologiques, et avec la même
intensité.
J'ai
beaucoup de respect pour les pionniers de l'exploration analytique —
et pour certains de leurs successeurs — mais, ainsi que je
l'écrivais, le 1er juin 2001, à la fin du Manifeste
sensualiste :
« ... Ce qui fait l’immense avantage
de l’Avant-garde Sensualiste par rapport à ses prédécesseurs,
dans ce courant poétique particulier que je viens de rappeler, c’est
que ceux qui, dans l’histoire du siècle et de ce courant de
pensée, s’étaient occupés d’exploration analytique ne
s’étaient occupés activement ni d’art ni de poésie ni
n’avaient mené non plus des existences très poétiques ou
artistiques ; ils s’étaient plutôt laissé aller à ces
impérieuses routines, incompatibles avec une exploration poétique
de la vie et une véritable compréhension des choses. Quant à ceux
qui s’étaient occupés de leur aventure personnelle et avaient
mené ces existences poétiques et artistiques et s’étaient
occupés d’art et de poésie, ils n’avaient le plus souvent pas
voulu avoir affaire personnellement à l’inconscient autrement que
sous ses formes sublimées (le surréalisme n’est même que cela)
ou bien ils l’avaient délibérément rejeté du champ de leur
réflexion, comme les situationnistes qui avaient préféré, pour le
dire avec leurs mots, la débauche et l’alcool, les filles pas
tristes et les nuits. Ou encore pour parler comme Rimbaud “le
sommeil bien ivre sur la grève”.
Or
les avancées de la poésie et de la Raison dans le siècle précédent
ont montré que l’on ne pouvait et accepter les conformismes et
juger correctement du monde, ce que Chamfort avait déjà dit ainsi :
“ un philosophe regarde ce qu’on appelle un état dans le
monde comme les Tartares regardent les villes, c’est-à-dire
comme une prison ” ; mais ces mêmes avancées de la Raison et de
la poésie avaient montré également à quel degré minimum de
puissance déliée retrouvée cette extériorité au monde
devait servir, ce qui est une exigence nouvelle qui ne s’était
encore jamais posée, de façon si éclairée, à aucun poète, aucun
philosophe, aucun aventurier…
Nous
allons donc sortir dans le monde avec cela : la plus belle théorie,
le plus bel amour. »
N'est-ce
pas ce que nous faisons depuis la parution de ce très
extra-ordinaire Manifeste ?
Porte-toi bien.
R.C.
VAUDEY
Le 25 janvier 2017

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