samedi 7 octobre 2017

Intuitio mystica au Lineadombra










Gian Lorenzo Bernini






Nietzsche restait penseur — en attendant sa vodka.

Enfin, se tournant vers moi, il m'interrogea à nouveau : il voulait en savoir plus sur ce fameux réflexe, cette fameuse « Funktion des Orgasmus » que Reich avait « découverts », et dont je venais de parler —, et, reprenant mot pour mot ce que j'avais dit quelques instants plus tôt, il insista.

(Nietzsche était nostalgique de cette forme de l'amour qu'il avait ignorée — quelle forme en avait-il connu ? —, mais surtout il voulait savoir comment j'expliquais le lien que j'avais découvert, dans ma vie sentimentale et charnelle, entre la jouissance de la complétude génitale et la contemplation ; entre les sentiments océaniques, l'état mystique, et cette jouissance de la génitalité — au sens que Reich avait donné à ce mot —, dans laquelle les amants s'abandonnent, emportés dans le même mouvement, à ce réflexe viscéral et primaire où la puissance n'est plus le fait du moi et de son contrôle mais se déploie au contraire de sa momentanée dissolution, où la puissance et la délicatesse naissent en fait cette fois de l'abandon et non de la maîtrise — extase génitale très différente en cela de la jouissance phallique qui n'est qu'une simple masturbation infantile – où l'autre est instrumentalisé(e) – et menée par une intentionnalité, le plus souvent sadique.)

« Ces épaules qui se soulèvent, me dit-il, cette tête qui tombe en arrière, ce bassin et ces cuisses qui s'ouvrent, ce pelvis qui se lève et s'enroule en vagues contractiles successives, votre époque, qui filme tout, n'en a-t-elle pas, quelque part, enregistré le mouvement ? 

Hélas, mon cher Friedrich, les amants de cette sorte ne courent pas les rues même si ce sont eux qui ont permis à Reich de faire ses « découvertes », et, contrairement à l'injouissant — qui est mené par ses projections hallucinées – nous y reviendrons… – qui se manifestent sous forme de représentations, d'images, de rapports sexuels « spectacularisés », c'est-à-dire médiatisés par des images —, ils savent que ce qui est directement vécu n'a pas besoin de représentation, de sorte que je ne connais pas de film montrant ce puissant réflexe de l'extase génitale, qui s'amplifie toujours davantage de la puissance, de l'abandon, de la délicatesse de chacun des amants emportés dans le même mouvement — ce qui en fait le privilège de l'amour de l'homme et de la femme — jusqu'à prendre la forme de ces puissantes et merveilleuses vagues qui les emportent finalement au paradis des amants, et les laissent, extasiés, sur la plage du ciel, lme étoilée.

Par contre, les prémices de ce réflexe peuvent se voir dans certains films montrant des jouissances qui ressortissent à l'auto-érotisme infantile — pratiqué seul, à deux ou en groupe. Une petite séquence de ce type a d'ailleurs été utilisée par le mentor d'un cercle nihiliste balnéaire dont votre ami Arthur est le Patron en quelque sorte pour illustrer un billet défendant la langue de Cicéron, séquence qui montrait une langue, justement, en action, provoquant un frémissement, certes, mais présentant cependant tous les aspects — encore ébauchés, en quelque sorte — de ce réflexe dont nous parlons. Ce que l'on n'y voyait pas, et pour cause — vous comprendrez en le voyant —, c'est l'excessive amplification de ce réflexe que seul ce même abandon, chez l'amant, dans le même moment, porté par le sentiment, donne à son amante, tandis qu'elle-même, en s'abandonnant à cette amplification, lui offre et provoque chez lui, en retour, cette même intensification.

Arété, avec cette grâce sérieuse qu'elle mettait en tout et qui donnait un air de faveurs à ses paroles — pour le dire comme Maupassant… —, me demanda :

La complétude génitale, par définition, et si j'ai bien compris, est donc un privilège dont jouissent les femmes et les hommes…

Sans doute, répondis-je, mais c'est essentiellement le privilège de ceux qui, spontanément ou grâce à ce travail analytique dont j'ai parlé plus tôt, se trouvent libérés, au moins momentanément, de leurs projections hallucinées qui dominent toujours l'injouissant , et qui peuvent s'abandonner à ce qui est directement vécu, sans représentations.

L'amour charnel n'est pas un ensemble d'images mais un sentimentarchaïque et culturellement raffiné — et un mouvement orgastique — viscéral et primaire — entre des personnes, non médiatisés par des images.

Mais ces images — ces projections hallucinées qui le troublent ou l'empêchent — ne sont pas anodines : elle prennent leur force dans la propre détresse infantile des individus, qui trouvent dans ces images, ces rôles et ces panoplies sexuelles des formes du déjouement de cette détresse, qui leur permettent de rejouer, sans le savoir, des scènes-clés de l'histoire de leur castration — pour ainsi dire.

Par exemple, tel individu est le cadet dans une famille où sa sœur aînée — qui bien sûr a perdu son rôle de petite princesse à la naissance du garçon — tout à la fois s'occupe de lui — pour se faire remarquer de ses parents — et le maltraite plus ou moins, secrètement, pour se venger du second rôle dans lequel il l'a jetée. Dans le même temps s'établissent avec elle des relations de complicité transgressive : ils jouent ensemble au docteur. Il bande, elle le punit — pour posséder ce phallus qui semble être la clé de l'amour du père et de la mère. En même temps, il doit l'exciter analement car, en plus de toutes les raisons habituelles qui empêchent les enfants des deux sexes de s'affirmer génitalement, elle méprise son propre sexe qui lui paraît méprisé et méprisable — presque inexistant — tout à fait inutile pour obtenir l'amour et la gloire familiaux, et, de fait, elle a régressé au stade anal, dans un mélange de pulsions sadiques, pour les raisons que j'ai dites, et masochistes, liées au mépris dans lequel on semble la tenir et dans lequel elle se tient — position régressive prégénitale qui est assez courante chez les femmes puisque dans un monde patriarcal la puissance, la violence, et surtout la gloire, appartiennent au phallus. 

S'ensuit également le développement d'une structure masochiste chez le garçon et l'attachement à des jeux sexuels prégénitaux où se mélangent, la peur, la souffrance et la rage — ravalées devant la sœur aînée — avec l'excitation due à la transgression — et, aussi, le sentiment poétique devant le monde, que cette complicité partagée avait offert également. Plus tard, sa sœur devient célèbre — une actrice connue — quand lui-même est un auteur dans les romans duquel on retrouve cet attachement à ces jeux sexuels prégénitaux présentés comme une libération sexuelle par rapport au coït traditionnel, réservé, dans ses fantaisies, à la reproduction — et donc méprisable —, lié au mariage, et donc à la contrainte sociale, et privé de cette complicité ambivalente apprise dans l'enfance — et aussi dans la souffrance refoulée. D'où, dans ses romans, un éloge constant de l'adultère, compris comme lieu de la transgression et de la complicité infantiles retrouvées

Plus tard, la célébrité de sa sœur s'atténuant avec le temps, il s'affirme davantage et trouve dans l'action politique extrême le moyen de défouler un peu de cette rage jusqu'alors enfouie, et qui ressortait seulement dans ses écrits sous la forme du mépris dans lequel il y tenait généralement les femmes.

La voix d'Aristippe m'interrompit : Avez-vous donc une sœur, mon cher Vaudey ?

Non, je suis fils unique, comme on peut parfois s'en douter, et je n'écris pas de romans… Et Héloïse n'a pas éténon plus une sœur aînée…

Tout le monde souriait. Je repris le cours de mon argumentation :

Vous me permettrez, chers amis, de me citer, car c'est en pensant à ces formes d'imprégnation profonde par la détresse infantile qui entraîne l'arrêt du développement voluptueux et sexuel, dans l'enfance, et provoque la fixation, ainsi que nous venons de le voir rapidement dans cet exemple, sur des stades prégénitaux de ce même développement voluptueux, dans la vie de l'adulte, que j'ai écrit :

"La révolution sexuelle n'a pas eu lieu. Ce que l'on a appelé ainsi, et qu'il faut bien définir puisque personne ne semble pouvoir aujourd'hui s'intéresser à cette question du redéploiement glorieux, poétique et génital par-delà les fixations infantiles et la souffrance qui les a provoquées, était en fait la libération des interdits qui pesaient sur la souffrance érotisée qui se manifeste toujours par l'obsession de comportements plus ou moins ritualisés, auto-érotiques bien qu'utilisant les autres. 

Les acteurs de ce mouvement en sont restés à ce qui fut pour eux une victoire et qui consista à briser le carcan de la vie et de la morale du vieux conformisme et à avoir le courage de reconnaître et de vivre des désirs personnels mais sans cependant avoir celui de plonger plus profondément encore sous cette première couche qui se situe sous le vernis social traditionnel pour en découvrir les racines douloureuses et, en réaffrontant et en revivant les traumatismes qui les produisent, permettre le redéploiement de la personnalité dans un sens libéré et du conformisme social et de la stase émotionnelle, caractérielle et amoureuse à des stades infantiles et malheureux du développement de la personnalité. Ils ont donc utilisé tous les moyens de l'art, dans le sens désormais ancien de ce mot, ou de la littérature, pour illustrer et décrire leur souffrance. "

Ah !, Cher Docteur, je reconnais bien là l'air de votre Manifeste !  s'exclama Casanova, qui dans sa vie avait aussi connu l'abandon amoureux même s'il reste célèbre dans les esprits pour ses exploits sexuels — plutôt sportifs — et une sorte de régression phallique-narcissique malgré tout aussi aimable que lui-même.

Bien sûr, ce titre de Docteur — de docteur en rien, évidemment – c'était une vieille plaisanterie entre nous — avait fait sourire tous nos amis.

Nietzsche, qui ne lâchait pas l'affaire pas plus que l'écran sur lequel il regardait — un peu hypnotiquement, peut-être — l'ébauche, que je lui avais indiquée, du réflexe orgastique dont nous parlions, me dit :

Je comprends mieux pourquoi vous faites de cette forme de l'extase que vous appelez l'extase harmonique, la voie royale vers ce que j'ai mis au-dessus de tout — l'état mystique. Permettez-moi de me citer à mon tour : "But véritable de toute manière de philosopher, l'intuitio mystica", et, sans doute, lorsque deux êtres se rencontrent vraiment, par-delà ce que vous appelez leurs projections hallucinées habituelles et leurs fonctions sociales, et qu'ils découvrent et explorent ensemble ces territoires vierges de la complétude génitale et amoureuse inconnus d'eux et de toute expérience possible de leur enfance — , sans doute, dis-je, sont-ils plongés dans cet état mystique, par cette joie de la re-co-naissance à eux-mêmes, à l'autre et au monde.

Mon cher, vous parlez de l'amour et de la puissance et de la délicatesse partagés, quand mon siècle n'a connu que des femmes soumises et élevées comme des fleurs sous serre — et, pour le reste, des putains. Comment voulez-vous que nous eussions pu échapper aux projections hallucinées. Et à la misère de celui que vous appelez l'injouissant.

Le voyant soudain rêveur, je continuai ainsi — afin d'égayer son esprit :

Entre les désirs hallucinés de l'injouissant et leurs réalisations s'écoule toute sa vie. Le désir de l'injouissant, par sa nature, est souffrance, — son « désir », c'est une projection hallucinée de cette souffrance : ce que nous venons de montrer ; la satisfaction de la projection hallucinée engendre bien vite la satiété : le but était illusoire : la possession lui enlève son attrait ; le désir de l'injouissant — qui, encore une fois, est, par sa nature, souffrance et projection hallucinée de cette souffrance — renaît sous une forme nouvelle, et avec lui le besoin : sinon, c'est le dégoût, le vide, l'ennui, ennemis plus rudes encore que le besoin.

Quand le désir halluciné et la satisfaction illusoire de sa projection se suivent à des intervalles qui ne sont ni trop longs, ni trop courts, la souffrance, résultat commun de l'un et de l'autre, descend à son minimum : et c'est là la plus heureuse vie que peut espérer l'injouissant.

Je parle, vous avez raison, d'autres moments, qu'on pourrait nommer les plus beaux de la vie, de joies qu'on appellerait les plus pures ; elles nous enlèvent au monde réel et abolissent toute séparation entre nous et le monde : c'est la jouissance pure, pure de toute intentionnalité, la jouissance du Temps, dont on sait maintenant que la voie royale en est l'amour contemplatif — galant ; mais ces joies, pour être senties, demandent, elles, des aptitudes encore bien rares : elles sont donc permises à bien peu, — mais, pour ceux-là même, elles sont comme un rêve qui dure ; au reste, ils les doivent, ces joies, à une sentimentalité et une sensibilité supérieures — qui sont en fait la sentimentalité et la sensibilité primales retrouvées, déployées et comme rayonnant à maturité, — sentimentalité et sensibilité qui les rendent aussi accessibles à bien des douleurs inconnues du vulgaire, plus grossier, et fait d'eux, en somme, des bienheureux solitaires se tenant loin de toute foule, forcément toute différente d'eux :  ainsi préservent-ils leur équilibre. »

Nietzsche, qui avait reconnu la musique, sourit, et tous nos amis également. À la table d'à côté, je vis Arthur me regarder d'un air entendu.

Lorsque nous nous promenons dans le monde, Héloïse et moi, nous y sommes toujours seuls. Car il n'y a nulle part de « communauté sensualiste » pour nous accueillir. On y trouve des pauvres et des riches, des communautés de motards, de satanistes, d'hédonistes, de nihilistes, de partouzards, d'extrémistes en tout genre, de salopards et de salonnards, aussi —, des communautés réunissant des gens de toutes sortes d'orientations, sexuelles ou autres, mais pas d'amants contemplatifs — galants, de sorte que j'aimais assez, à cet instant, être assis là, avec ces amis avec lesquels j'ai passé ma vie . 

On attendait encore Nifo, Zweig était dans les parages — et Freud également —, Spinoza serait peut-être de la partie, Anaximandre — que l'évocation de son apeiron avait éveillé — et tous les Grecs, présocratiques ou non, poussés à l'exil — au moins temporaire — pour les raisons que l'on sait, pouvaient arriver à tout moment.

Bref, en ce siècle de foules transhumantes qui profanent tout, les seuls luxes qu’un homme civilisé puisse connaître sont de posséder en propre une terre qui lui soit un sanctuaire pour ce qu’il aime, suffisamment vaste — et qui ne soit pas visitée —, ainsi que l'amour et un splendide isolement, la compagnie de ces quelques-uns, sur les Zattere, portait pour moi ces simples luxes à leur comble.

Je savais que je pouvais retourner à tout moment sur mes terres — d'où je pourrais contempler la vallée en contrebas, où circulent sans cesse, dans cette période qui leur est destinée, des hordes sauvages, toutes prêtes à s'éclater, enfiévrées par leurs fixations hallucinées, dans des transes auxquelles Schopenhauer n'avait pas pensé — et écrire — n'étant pas un homme public — ainsi que je l'avais écrit à Sylvestre Rossi, un poète insulaire — mais d'une autre insularité que la mienne — qui contemple, lui, la mer Tyrrhénienne : « on vous connaît plus que moi, et je suis, de nous deux, celui qui est le plus totalement étranger au monde — littéraire et autre… car, enfin, c’est vous qui connaissez d’ « importants hommes d'affaires, mentors des temps modernes, appartenant à cette race d'hommes qui, à Paris, en Amérique et peut-être dans le monde entier, participent à la composition des gouvernements, forment l'opinion publique, dirigent la presse, éditent les livres, patronnent les arts », et c’est moi le « poète à moitié mort de faim et insouciant de l'avenir, qui vis dans un autre univers », et qui, depuis plus de dix ans, n’ai adressé la parole à personne d’autre qu’à un ou deux chasseurs de sangliers de maquis, pour savoir s’il y avait des girolles, justement, ou quand ils viendraient faucher les prés — et, quelques fois aussi, je l’avoue, à une ou deux Vénitiennes… pour commander, en tête à tête avec Héloïse, un spritz Apérol, ou un souper… » ; — ce qui reste toujours aussi vrai même s'il est juste de dire que j'avais oublié de mentionner les quelques-uns avec lesquels nous passions cette mémorable soirée…

Je vis Nietzsche avaler sa vodka — qui venait de lui être servie — d'un trait, comme un vrai cosaque, et s'en trouver tout ragaillardi — ce qui, le connaissant, me fascinait —, et se pencher à nouveau sur ce petit « film » que je lui avais indiqué, pour étudier, tout à loisir, le beau mouvement de l'abandon et de l'extase, toujours ignoré ou méprisé depuis que la guerre entre les hommes et femmes, depuis quelques millénaires, est déclarée — et que les femmes l'ont perdue.

J'avais beaucoup appris de lui, et ce service qu'il m'avait rendu je venais de le lui rendre — à mon tour. 

Rien d'important ne passe jamais totalement inaperçu.






Le 23 juillet 2015










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