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| Gian Lorenzo Bernini |
Nietzsche
restait penseur — en attendant sa vodka.
Enfin,
se tournant vers moi, il m'interrogea à nouveau : il voulait en
savoir plus sur ce
fameux réflexe,
cette fameuse « Funktion des Orgasmus » —
que
Reich avait
« découverts »,
et
dont je venais de parler —, et, reprenant mot pour mot ce que
j'avais dit quelques instants plus tôt, il insista.
(Nietzsche
était nostalgique de cette
forme de l'amour qu'il avait ignorée — quelle forme en avait-il
connu ? —, mais surtout il voulait savoir comment j'expliquais le
lien que j'avais découvert, dans ma vie sentimentale et charnelle,
entre la jouissance de la complétude génitale
et la contemplation ; entre les sentiments océaniques, l'état mystique, et cette jouissance de la génitalité
— au sens que Reich avait donné à ce mot —, dans laquelle les
amants s'abandonnent, emportés
dans le même mouvement,
à
ce réflexe viscéral et primaire où la puissance n'est
plus le fait du moi et de son
contrôle
mais se déploie au contraire de sa momentanée dissolution, où
la puissance et la délicatesse naissent
en fait cette fois de l'abandon
et
non de la maîtrise
— extase génitale très différente en cela de la jouissance
phallique qui n'est qu'une simple masturbation infantile – où
l'autre est instrumentalisé(e)
– et menée par une intentionnalité, le plus souvent sadique.)
«
Ces
épaules qui se soulèvent, me dit-il, cette tête qui tombe en
arrière, ce bassin et ces
cuisses qui s'ouvrent, ce pelvis qui se lève et s'enroule en
vagues contractiles successives, votre époque, qui filme tout, n'en
a-t-elle pas, quelque part, enregistré le mouvement ?
— Hélas, mon cher Friedrich, les amants de cette sorte ne courent
pas les rues même si ce sont eux qui ont permis à Reich de faire ses « découvertes », et, contrairement à l'injouissant
— qui est mené par ses projections
hallucinées – nous
y reviendrons…
– qui
se manifestent sous forme de représentations,
d'images, de rapports
sexuels
« spectacularisés
», c'est-à-dire médiatisés
par des images —,
ils savent que ce qui est directement vécu n'a pas besoin de
représentation, de sorte que je ne connais pas de film montrant ce
puissant réflexe de l'extase génitale, qui s'amplifie toujours
davantage de la puissance, de l'abandon, de la délicatesse de
chacun des amants emportés dans le même mouvement — ce
qui en fait le privilège de
l'amour
de l'homme et de la femme — jusqu'à
prendre la forme de ces puissantes et merveilleuses vagues qui les
emportent finalement au paradis des amants, et les laissent,
extasiés, sur la plage du ciel, l'âme
étoilée.
Par
contre, les prémices de ce réflexe peuvent se voir dans certains
films montrant des jouissances qui ressortissent à l'auto-érotisme
infantile — pratiqué seul, à deux ou en groupe. Une petite
séquence de ce type a d'ailleurs été utilisée par le
mentor
d'un cercle nihiliste
balnéaire
dont votre ami Arthur est
le Patron
—
en
quelque sorte —
pour
illustrer un billet défendant la langue de Cicéron, séquence qui
montrait une langue, justement, en action, provoquant un
frémissement, certes, mais présentant cependant tous les aspects
— encore ébauchés, en quelque sorte —
de ce réflexe dont nous parlons. Ce que l'on n'y voyait pas, et pour
cause — vous comprendrez en le voyant —, c'est l'excessive
amplification de ce réflexe que
seul ce même abandon,
chez
l'amant,
dans le même moment, porté
par le sentiment,
donne à son amante, tandis
qu'elle-même, en
s'abandonnant
à cette amplification, lui offre et
provoque chez lui,
en
retour, cette même intensification.
Arété,
avec cette grâce sérieuse qu'elle mettait en tout et qui donnait un
air de faveurs à ses paroles — pour le dire comme Maupassant… —,
me demanda :
— La
complétude génitale, par définition, et si j'ai bien compris, est
donc un privilège dont jouissent les femmes
et
les
hommes…
— Sans doute, répondis-je, mais c'est essentiellement le privilège de
ceux
qui, spontanément
ou
grâce à ce travail analytique dont j'ai parlé plus tôt, se trouvent
libérés,
au moins momentanément,
de leurs
projections
hallucinées —
qui
dominent toujours l'injouissant —,
et qui peuvent s'abandonner à ce qui est directement vécu, —
sans représentations.
L'amour
charnel n'est pas un ensemble d'images mais un sentiment —
archaïque
et
culturellement raffiné — et un mouvement orgastique — viscéral
et primaire — entre des personnes, non médiatisés
par des images.
Mais
ces images — ces projections hallucinées qui le troublent ou
l'empêchent — ne sont pas anodines : elle prennent leur force dans
la propre détresse infantile des individus, qui trouvent dans ces
images, ces
rôles et ces
panoplies sexuelles des formes du déjouement de cette
détresse, qui leur permettent de rejouer, sans le savoir, des scènes-clés de l'histoire de leur
castration — pour ainsi dire.
Par
exemple, tel individu est
le cadet dans une famille où sa sœur aînée — qui bien sûr a
perdu son rôle de petite princesse à la naissance du garçon
— tout à la fois s'occupe de lui — pour se faire remarquer de
ses parents — et le maltraite plus ou moins, secrètement, pour se
venger du second rôle dans lequel
il l'a
jetée.
Dans le même temps s'établissent
avec elle des relations de complicité transgressive : ils jouent
ensemble au docteur. Il bande, elle le punit — pour posséder ce
phallus qui semble être la clé de l'amour du père et de la mère.
En même temps, il doit l'exciter analement
car, en plus de toutes les raisons habituelles qui empêchent les
enfants des deux sexes de
s'affirmer génitalement, elle méprise son propre sexe qui lui
paraît méprisé
et méprisable — presque inexistant — tout à fait inutile pour
obtenir l'amour et la gloire familiaux,
et, de fait,
elle
a régressé au stade anal, dans un mélange
de
pulsions sadiques,
pour les raisons que j'ai dites,
et
masochistes,
liées
au mépris dans lequel on semble
la tenir
et dans
lequel
elle se tient — position régressive prégénitale qui est assez
courante
chez les femmes puisque dans un monde patriarcal la puissance, la violence, et surtout la
gloire, appartiennent
au
phallus.
S'ensuit également le développement d'une structure
masochiste chez le garçon et l'attachement à des jeux sexuels
prégénitaux
où se mélangent,
la peur, la souffrance et la rage — ravalées devant la sœur aînée
— avec l'excitation due à la transgression — et, aussi, le
sentiment poétique devant le monde, que cette complicité partagée
avait offert également. Plus tard, sa sœur devient célèbre —
une actrice
connue — quand
lui-même est un auteur dans les romans duquel on retrouve cet
attachement à ces jeux sexuels prégénitaux
présentés
comme une libération
sexuelle
par rapport au coït traditionnel, réservé, dans ses
fantaisies, à la reproduction — et donc méprisable —, lié au
mariage, et donc à la contrainte
sociale,
et privé de cette complicité ambivalente apprise dans l'enfance —
et aussi dans la souffrance refoulée. D'où, dans ses
romans,
un éloge constant de l'adultère, compris comme lieu de la
transgression et
de la complicité infantiles
retrouvées.
Plus tard, la célébrité de sa sœur s'atténuant avec le temps, il
s'affirme
davantage et trouve dans l'action politique extrême le moyen de
défouler un peu de cette rage
jusqu'alors enfouie,
et qui ressortait seulement dans ses écrits sous la forme du mépris
dans lequel il y tenait généralement les femmes.
La
voix d'Aristippe m'interrompit
: — Avez-vous
donc une sœur, mon cher Vaudey
?
— Non, je suis fils unique, comme on peut parfois s'en douter, et je
n'écris pas de romans… Et Héloïse n'a
pas été non plus une sœur aînée…
Tout
le monde souriait.
Je repris le cours de mon argumentation :
— Vous
me permettrez, chers amis, de me citer, car c'est en pensant à ces
formes d'imprégnation profonde par la détresse infantile qui
entraîne l'arrêt du développement voluptueux et sexuel, dans
l'enfance, et provoque la fixation, ainsi que nous venons de le voir
rapidement dans cet exemple, sur
des stades prégénitaux de ce même développement voluptueux, dans
la vie de l'adulte, que j'ai écrit :
"La
révolution sexuelle n'a pas eu lieu. Ce que l'on a appelé ainsi, et
qu'il faut bien définir puisque personne ne semble pouvoir
aujourd'hui s'intéresser à cette question du redéploiement
glorieux, poétique et génital par-delà les fixations infantiles et
la souffrance qui les a provoquées, était en fait la libération
des interdits qui pesaient sur la souffrance érotisée qui se
manifeste toujours par l'obsession de comportements plus ou moins
ritualisés, auto-érotiques
bien qu'utilisant les autres.
Les
acteurs de ce mouvement en sont restés à ce qui fut pour eux
une
victoire et qui consista à briser le carcan de la vie et de la
morale du vieux conformisme et à avoir le courage de reconnaître et de
vivre des désirs personnels mais sans cependant avoir celui de
plonger plus profondément encore sous cette première couche qui se
situe sous le vernis social traditionnel pour en découvrir les
racines douloureuses et, en réaffrontant et en revivant les
traumatismes qui les produisent, permettre le redéploiement de la
personnalité dans un sens libéré et du conformisme social et de la
stase émotionnelle, caractérielle et amoureuse à des stades
infantiles et malheureux du développement de la personnalité. Ils
ont donc utilisé tous les moyens de l'art, dans le sens désormais
ancien de ce mot, ou de la littérature, pour illustrer et décrire
leur souffrance. "
— Ah !,
Cher Docteur, je reconnais bien là
l'air
de votre Manifeste ! s'exclama
Casanova, qui dans sa vie avait aussi connu l'abandon amoureux même
s'il reste célèbre dans les esprits pour ses exploits sexuels —
plutôt sportifs — et une sorte de régression
phallique-narcissique malgré tout aussi aimable que lui-même.
Bien
sûr, ce titre de Docteur
— de docteur
en rien,
évidemment – c'était une vieille plaisanterie entre nous —
avait fait sourire tous nos amis.
Nietzsche,
qui ne lâchait pas l'affaire pas plus que l'écran sur lequel il
regardait — un peu hypnotiquement,
peut-être — l'ébauche, que je lui avais indiquée,
du réflexe
orgastique dont
nous parlions, me dit :
— Je
comprends mieux pourquoi vous faites de cette forme de l'extase que
vous appelez l'extase
harmonique,
la voie royale vers ce que j'ai mis au-dessus de tout — l'état
mystique. Permettez-moi de me citer à mon tour : "But
véritable de toute manière de philosopher, l'intuitio
mystica", et,
sans doute, lorsque deux
êtres se rencontrent vraiment,
par-delà
ce que vous appelez leurs
projections
hallucinées
habituelles
et
leurs fonctions sociales,
et qu'ils découvrent
et explorent
ensemble ces
territoires vierges de la complétude
génitale et amoureuse —
inconnus d'eux
et de toute expérience possible de leur enfance — , sans doute, dis-je, sont-ils plongés dans
cet état
mystique, par cette joie de la re-co-naissance
à eux-mêmes, à l'autre et au monde.
Mon cher, vous parlez de l'amour et de la puissance et de la délicatesse
partagés, quand mon siècle n'a connu que des femmes soumises et
élevées comme des fleurs sous serre — et,
pour le reste, des putains. Comment voulez-vous que nous eussions
pu échapper aux
projections
hallucinées.
Et à la misère de celui
que vous appelez l'injouissant.
Le
voyant soudain rêveur, je continuai ainsi — afin d'égayer son
esprit :
— Entre
les désirs hallucinés de l'injouissant et leurs réalisations
s'écoule toute sa vie. Le désir de l'injouissant, par sa nature,
est souffrance,
— son
« désir », c'est une projection hallucinée de cette souffrance :
ce que
nous venons de montrer ;
la satisfaction de la projection hallucinée engendre bien vite la
satiété : le but était illusoire : la possession lui enlève son
attrait ; le désir de l'injouissant — qui, encore une fois, est, par sa nature, souffrance
et projection hallucinée de cette souffrance
— renaît sous une forme nouvelle, et avec lui le besoin : sinon,
c'est le dégoût, le vide, l'ennui, ennemis plus rudes encore que le
besoin.
Quand
le désir halluciné et la
satisfaction illusoire de sa projection
se suivent à des intervalles qui ne sont ni trop longs, ni trop
courts, la souffrance, résultat commun de l'un et de l'autre,
descend à son minimum : et c'est là la plus heureuse vie que peut
espérer l'injouissant.
Je
parle, vous
avez raison,
d'autres moments, qu'on pourrait
nommer les plus beaux de la vie, de joies qu'on appellerait les plus
pures ; elles nous enlèvent au monde réel et abolissent toute
séparation entre nous et le monde : c'est la jouissance pure, pure
de toute
intentionnalité,
la
jouissance du Temps,
dont on sait maintenant que la
voie royale en est
l'amour
contemplatif — galant ;
mais ces joies, pour être senties, demandent, elles, des aptitudes
encore bien rares : elles sont donc permises à bien peu, — mais,
pour ceux-là même, elles sont comme un rêve qui dure ; au reste,
ils les doivent, ces joies, à une sentimentalité et une sensibilité
supérieures — qui sont en fait la sentimentalité et la
sensibilité primales retrouvées, déployées et comme rayonnant à maturité, —
sentimentalité et sensibilité qui les rendent aussi accessibles à
bien des douleurs inconnues du vulgaire, plus grossier, et fait
d'eux, en somme, des bienheureux solitaires se tenant loin de toute
foule, forcément toute différente d'eux : ainsi préservent-ils
leur équilibre. »
Nietzsche,
qui avait reconnu la musique, sourit, et tous nos amis également. À
la table d'à côté, je vis Arthur me regarder d'un air entendu.
Lorsque
nous nous promenons dans le monde, Héloïse et moi, nous y sommes
toujours seuls.
Car il n'y a nulle part de « communauté sensualiste » pour nous
accueillir. On y trouve des
pauvres et des riches,
des communautés de motards, de
satanistes,
d'hédonistes, de nihilistes, de partouzards, d'extrémistes en tout
genre, de salopards —
et de salonnards, aussi —,
des
communautés réunissant des gens de
toutes sortes d'orientations,
sexuelles
ou autres,
mais pas d'amants contemplatifs — galants, de sorte que
j'aimais assez, à
cet
instant,
être assis là, avec
ces
amis avec lesquels j'ai passé ma vie .
On
attendait encore Nifo, Zweig
était
dans les parages — et Freud également —, Spinoza serait peut-être de
la partie, Anaximandre — que l'évocation de son apeiron
avait éveillé — et tous les Grecs, présocratiques ou non,
poussés à l'exil — au moins temporaire — pour les raisons que
l'on sait, pouvaient
arriver à tout moment.
Bref,
en
ce siècle de foules transhumantes qui profanent tout, où
les
seuls
luxes
qu’un homme civilisé puisse connaître sont
de posséder en propre une terre qui lui soit un sanctuaire pour ce
qu’il aime, suffisamment vaste — et qui ne soit pas visitée —,
ainsi
que l'amour et un
splendide isolement, la compagnie de ces quelques-uns, sur les
Zattere,
portait pour moi ces simples luxes à leur comble.
Je
savais
que je
pouvais retourner à tout moment sur mes terres — d'où
je pourrais contempler la vallée en contrebas, où circulent sans
cesse, dans cette période qui leur est destinée, des hordes
sauvages, toutes prêtes à s'éclater,
enfiévrées
par leurs fixations hallucinées, dans des transes auxquelles
Schopenhauer n'avait pas pensé — et
écrire — n'étant
pas un homme public
— ainsi que je l'avais écrit à Sylvestre Rossi, un poète
insulaire — mais d'une autre insularité que la mienne — qui
contemple, lui, la mer Tyrrhénienne : « on
vous connaît plus que moi, et je suis, de nous deux, celui qui est
le plus totalement étranger au monde — littéraire et autre…
car, enfin, c’est vous qui connaissez d’ « importants hommes
d'affaires, mentors des temps modernes, appartenant à cette race
d'hommes qui, à Paris, en Amérique et peut-être dans le monde
entier, participent à la composition des gouvernements, forment
l'opinion publique, dirigent la presse, éditent les livres,
patronnent les arts », et c’est moi le « poète à moitié mort
de faim et insouciant de l'avenir, qui vis dans un autre univers »,
et qui, depuis plus de dix ans, n’ai adressé la parole à personne
d’autre qu’à un ou deux chasseurs de sangliers de maquis, pour
savoir s’il y avait des girolles, justement, ou quand ils
viendraient faucher les prés — et, quelques fois aussi, je
l’avoue, à une ou deux Vénitiennes…
pour commander, en tête à tête avec Héloïse, un spritz Apérol,
ou un souper… » ; — ce
qui reste toujours aussi vrai même s'il est juste de dire que
j'avais
oublié de mentionner les quelques-uns avec lesquels nous passions
cette mémorable soirée…
Je
vis Nietzsche avaler sa vodka — qui venait de lui être servie —
d'un trait, comme un vrai cosaque, et s'en trouver
tout ragaillardi — ce qui, le connaissant, me fascinait
—, et se pencher à nouveau sur ce petit « film » que je lui
avais indiqué, pour étudier, tout à loisir, le beau mouvement de
l'abandon et de l'extase, toujours ignoré
ou méprisé
depuis que la guerre entre les hommes et femmes, depuis quelques
millénaires, est déclarée — et que les femmes l'ont
perdue.
J'avais
beaucoup appris de lui, et ce service qu'il
m'avait rendu je venais de le lui rendre — à mon tour.
Rien d'important ne passe jamais totalement inaperçu.
Rien d'important ne passe jamais totalement inaperçu.
Le 23 juillet 2015
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