jeudi 22 décembre 2016

Principes de délicatesse et de noblesse









François Boucher
Marie-Louise O'Murphy





Shitao ne décapitait pas des rats vivants avec ses dents, Wang Wei ne cultivait pas un goût particulier pour le vomi ; la déambulation triste dans les rires hébétés de l'alcool mélangé aux autres stupéfiants, réveillée à coups de boursouflures cocaïnées, ni l'un ni l'autre ne la pratiquait ; le goût pour le monstrueux et pour la fange, la misère et la poésie désespérée de tout cela, qui, dans leurs époques, l'exploitait comme il l'est aujourd'hui ?

Le massacre du monde, de sa beauté et des êtres encore libres qui le peuplent, ou la production, par le massacre du vivant, de ce qui devra nourrir la mort soi-disant vivante du nouveau lumpenprolétariat mondialisé dont les contremaîtres, immensément argentés, travaillent sans relâche à flatter et à exploiter les fantaisies mégalomaniaques de bas étage et le goût immémorial pour le kitsch et la quincaillerie, ou (comme versant opposé d'une même montagne de misère) celui pour l'autodestruction et la destruction, vont parfaitement de pair avec l'interminable vogue pour le trash et la “transgression” (devenue aujourd'hui la norme) dans les mœurs, en “art”, en “littérature” etc., quoi qu'en pensent les chiens de guerre, c'est-à-dire les employés encore en formation, parfaitement surexploités, ou déjà mis au rebut des internationales du crime spectaculaire-marchand, lorsqu'ils se piquent d'avoir une opinion sur ces questions, et qui voudraient y voir l'antidote au clinquant et au toc d'un certain art actuel utilisé comme savonnette à vilains pour ces contremaîtres, parvenus et autres néo-rastaquouères.

Le divertissement “artistique”, “littéraire” etc. de “luxe” ou de masse utilise et va utiliser ce filon de la décomposition, du trash et de la “transgression” tant que pourra perdurer, pratiquement, ce massacre de la beauté et du monde, et du vivant. Ils sont de la même veine. C'est une même insensibilité et un même goût profond, mauvais, qui se manifestent identiquement dans le domaine de l'exploitation du monde et du vivant et dans son divertissement “artistique” ou “littéraire”.

L'avant-garde (et pour paraphraser Debord), elle, “sous les modes apparentes qui s'annulent et se recomposent à la surface futile du temps pseudo-cyclique contemplé”, en grand style de l'époque, “est toujours dans ce qui est orienté par la nécessité évidente et secrète de la révolution” poétique et sensualiste du monde.

Pour le moment, elle est encore élitiste c'est-à-dire numériquement très inférieure —, consciente, libertine-idyllique, sensualiste, délicate, raffinée, profondément immergée dans la jouissance pleine, sans peine et sans haine, du Temps.

Contrairement à ce qu'elle retrouve, dans le passé, de ressemblant à ce qu'elle peut être, elle n'ignore rien de la décomposition et de la volonté farouche de destruction du nihilisme actif tel qu'il se déploie depuis plus de deux siècles avec une rage, une insensibilité et une efficacité technique jamais égalées dans le cours précédent de l'histoire de l'Homme.

Quoiqu'elle soit cela également, elle n'est pas une sorte de pureté qui ignorerait le crime : elle est le moi idéal, à venir de l'humanité, qui ne s'oppose pas à, mais se dégage de l'enfer (et surtout de la rage, de la souffrance et du désespoir qui le sous-tendent) exploré.

C'est un monde tout entier, une époque nouvelle qui vont devoir aimer la profondeur, le respect et la beauté, la délicatesse, la noblesse, dans leurs mœurs et dans leurs goûts, dans le rapport à soi-même, à l'autre et au monde. Au vivant et à la nature.

Ou disparaître.

C'est tout une poésie du dérèglement des sens, de la déstructuration, avec sa tendresse désespérée aussi, qui doit passer comme elle est venue. Un mauvais goût des miséreux jouant contre leurs maîtres et dans un monde sans maîtres mais sous la férule de leurs contremaîtres à se détruire, et la beauté du monde avec.

Et cette disparition et ce dépassement devront se faire tant par la transcription littéraire ou artistique de l'expérience puissante et saisissante de cette beauté du monde retrouvée (mais soutenue, oui, pour la première fois dans l'Histoire, par ce mouvement de dépassement-compréhension du nihilisme, enfin analysé et réalisé) que dans la production et la reproduction des moyens mêmes du développement de la beauté et du vivant.

La plus belle jeunesse (clic), aujourd'hui, dans tous les pays de cette planète maintenant interconnectée, s'attache le plus souvent sans pouvoir très exactement définir ce qu'elle fait à cette même application de ce principe de délicatesse dans tous les domaines de la “production et de la reproduction” de la beauté et du vivant, et elle possède outre le goût et la volonté la maîtrise des moyens pratiques lui permettant de réaliser cela ; et une belle créativité.

Elle ne comprend pas forcément complètement la misère des hommes et ne s'attend vraisemblablement pas à tout ce qui pourra lui arriver. Elle doute beaucoup, ne vit pas loin du monde, hors du monde, élaborant les jeux délicats, raffinés, puissants, extasiés de l'humanité accomplie, post-analytique, post-économique.

Elle travaille au milieu du champ de mines que constituent les intérêts de ceux qui possèdent aujourd'hui le monde, intérêts violemment contradictoires qui tendent considérés les masses humaines, les intérêts et les moyens technologiques engagés dans cet immense processus de restructuration ou de mise à sac du monde définitive (l'avenir nous le dira ) plutôt à sa destruction.

Cette jeunesse, qui ne vit pas hors du monde, se débrouille comme elle peut avec cette violente négativité du monde autour d'elle et en elle, parfois, aussi.

Comme toutes celles qui l'ont précédée, elle construit aujourd'hui le monde dans lequel elle vivra demain ; et ses enfants avec elle. Et comme beaucoup de celles qui l'ont précédée également, à l'ombre manipulatrice, le plus souvent haineuse et venimeuse, de ses aînés qui la gouvernent.

Elle hérite de toute la misère qu'aura produite cette période d'infamie qui s'est encore intensifiée au début des années 70 du siècle dernier avec la “modernisation” de la société spectaculaire-marchande : de l'amiantage consciemment cancérigène des bâtiments publics et privés, à la fabrication “hors sol” de cadavres de bétail destinés à nourrir le bétail humain ambulant et décorseté, en passant par l'empoisonnement des sols et des nappes phréatiques, et de l'air tout aussi bien, à tout le reste qui se révèle à elle chaque jour davantage, plus complètement et plus terriblement.

Elle découvre, avec horreur et indignation, cet héritage et surtout l'esprit qui l'a fondé : le principe de cruauté et de prédation, armé par la technique et nourri à la haine et au mépris : de sexe, de race, de classe, de caste, de religion ; et aux folies diverses : ethniques, politiques, religieuses, “économiques”, idéologiques etc. et de surcroît toujours alimenté par les sources abyssales (sans lesquelles le reste tarirait) des malédictions et des rancœurs familiales individuelles, responsables de cette insensibilité, de cette anesthésie sensualiste, voluptueuse, poétique de ses aînés dont elle découvre ainsi, sans pouvoir la nommer, la fondamentale et séculaire injouissance.

Comprenant les mobiles de leurs crimes, elle comprend également que toutes ces forces pernicieuses que je viens de nommer sont aussi celles qui la menacent. De l'extérieur ; ou à l'intérieur d'elle-même.

Hors d'elle, elle voit que sous la guerre qui fait rage, il s'en prépare de plus terribles encore dont l'horreur, si elles éclataient, pourrait être encore aggravée par la difficile question du “partage des ressources” (allant en se raréfiant toujours davantage...) laissée aux bons soins d'un affrontement des gangs planétarisé, gangs eux-mêmes plus ou moins organisés autour des clans, des ethnies, des groupes raciaux, nationaux, idéologiques ou religieux et chauffés à blanc par des furies historiques revanchardes.

En elle, elle sent bien que, dans un tel climat, ce qui l'anime c'est, le plus souvent, le très nihiliste : “Détruis ton prochain comme toi-même” (ce qu'elle fait assez alternativement), plutôt que le très christique et finalement éthique et “socialiste” : “Aime ton prochain comme toi-même” ou, pire encore, l'idyllique et aujourd'hui ahurissant : “Peace and love” universels puisque le nouveau slogan de l'époque pourrait bien être, tout à l'inverse : “War and Hate” universels.

Mais cette très particulière injouissance, et sa violence, qu'elle voit partout, se présente, maintenant massivement, habilement et ironiquement, dans le domaine des arts et des lettres ou des mœurs sous les traits très “hip”, très “avant-gardistes” de l'hédonisme libérateur des pulsions “libertaires” violemment destructrices ou autodestructrices. Du trash et du punk, donc.

Le trash et le punk ont été à la littérature, aux arts et aux mœurs et dans cette période d'infamie intensifiée dont on voit aujourd'hui (d'une façon ou d'une autre...) l'ombre de l'ombre de la fin ce que l'alimentation “cannibalique” du bétail par la farine de ce même bétail a été à l'histoire de la gastronomie : une période de vaches folles.

Il est étonnant de voir des jeunes gens qui combattent sur tous les fronts les résultats de cette période infâme de l'histoire (et qui tentent de prévenir les catastrophes qui en découlent et qui se profilent), accepter sans réfléchir ces mêmes résultats lorsqu'ils se présentent sous une forme littéraire ou artistique, ou dans les mœurs, et croire encore que le trash et le punk représentent l'avant-garde de ce temps, par exemple l’antidote à son goût pour le clinquant ou le kitsch, même si l'on peut comprendre qu'ils y trouvent, faute de mieux, une sorte de posture critique contre la réaction dans les mœurs ou en art, et, encore plus évidemment, les moyens de défouler l'angoisse et la haine que leur a données et que leur donne un monde qui leur est si angoissant.

Le trash et le punk ont été “élaborés” par des gens qui ne voulaient pas de futur (parce qu'ils pensaient que l'ignominie de l'exploitation marchande de tout n'aurait jamais de fin). Les jeunes gens d'aujourd'hui, à l'inverse, savent qu'il leur faut, et veulent (parce qu'ils savent que l'ignominie de l'exploitation marchande de tout n'a pas d'avenir) reconstruire les situations et le monde, et donc le futur, selon ces principes de délicatesse et de noblesse qu'ils pressentent sans pouvoir les nommer encore.

On pourrait, sarcastiquement, remarquer que pour des gens qui voulaient passer vite, les initiateurs du trash et du punk ont duré et durent bien longtemps ; et que pour des gens qui voulaient détruire “le système” ils sont, et sur tous les fronts de la mode à la littérature en passant par la philosophie et l'art contemporains d'avant-hier , ce qui reproduit et ce que vend encore ce “système”, le plus massivement.

Le trash et le punk, que l'on a vu, que l'on voit et que l'on verra encore fleurir dans tous les domaines que je viens d'évoquer, comme manifestation de masse d'un long processus de dévoilement du méphitique, trahissent ce fait que pour la première fois une société nouvelle qui à chaque époque antérieure était élaborée pour la satisfaction des classes dominantes se trouve avoir été conçue pour et par les pauvres (qu'ils soient en haut ou en bas de l'échelle sociale...) qui peuvent ainsi expérimenter les plaisirs de la destruction et de l'auto-destruction, et du caprice vengeur, réservés naguère à leurs élites. Ils sont, aussi, la matérialisation de ce que le même Debord avait parfaitement énoncé avant moi : “À l'acceptation béate de ce qui existe peut aussi se joindre comme une même chose la révolte purement spectaculaire : ceci traduit ce simple fait que l'insatisfaction elle-même est devenue une marchandise dès que l'abondance économique s'est trouvée capable d'étendre sa production jusqu'au traitement d'une telle matière première.”

Venus avec une certaine forme de l'“abondance économique” (c'est-à-dire de nuisances et de malfaisants dus à la domination du règne sans partage de l'esprit économiste) et (par l'exploitation de la mine d'or noir des perversions, des pulsions et des caprices sado-masochistes, voyeuristes, exhibitionnistes et des haines ressentimentales des masses et non plus des maîtres ou de leur besoin de consolations) comme expression ultime du dévoilement de l'injouissance plurimillénaire de l'humain, ils ne disparaîtront qu'avec l'intelligence et le dépassement de l'une et de l'autre dont il fallait au préalable poser et c'est l'objet d'un certain nombre de nos écrits le nécessaire diagnostic

Il reste donc à la jeunesse de tous âges et du monde entier à comprendre que ces principes de délicatesse et de noblesse que l'Avant-garde sensualiste défend dans les mœurs, dans les relations entre les femmes et les hommes, entre les êtres, entre les êtres et le monde, constituent, en aboutissement-dépassement de l'ère de la métaphysique du sado-masochisme et comme fin mot de l'histoire du nihilisme européen, les principes sur lesquels doivent se déployer non seulement l'art et la poésie d'aujourd'hui et de demain mais également ceux sur lesquels on doit reconstruire le monde et le futur : poétiquement, sensualistement.

Nos observations et notre ton, aussi impérieux ou même élitistes qu'ils puissent paraître dans une époque de promiscuité violente et sans égards, n'ont cependant pas d'autre but que d'éclairer (par les expériences qui sont les nôtres dans le domaine de la poésie vécue et de ses transcriptions “littéraires et artistiques”, qui sont les seuls domaines dans lesquels nous nous réjouissons d'avoir quelque talent) tous ceux qui partout dans le monde, d'une façon ou d'une autre, du haut en bas de l'échelle sociale, travaillent eux aussi à la victoire de ces principes de délicatesse et de noblesse contre tout ce qui, hors d'eux et en eux, depuis toujours et dans tous les domaines, veut leur destruction ; et celle du monde avec.


C'est à cette “nouvelle noblesse” qui, partout, devra re-sensibiliser et éclairer, de ses œuvres et de ses écrits, le monde parfaitement idolâtre, fanatisé ou surexploité à l'extrême et ses “saigneurs” que ce numéro 4 d'Avant-garde sensualiste est adressé.




Avant-garde sensualiste 4. Recueil littéraire et artistique. Juillet 2006/Mai 2008 







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