Comment
on va des Illuminations aux Illuminescences
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Arété
— qui sentait bien que ses remarques étaient la cause de ces
nouvelles envolées prophétiques de Nietzsche, accompagnées de sa
vindicte rageuse contre le dernier homme — profita du fait
qu'il s'était détourné un instant — afin de commander une
nouvelle vodka — pour me demander :
«
Mon cher R.C., bien que vous nous l'ayez déjà exposé, redites-moi
encore comment vous avez, Héloïse et vous, découvert ces choses
tendres de l'amour contemplatif — galant… J'aime tant à
l'entendre.
Nietzsche
avait beau être quelque peu alcoolisé, il n'en était pas moins un
galant homme, et, s'il avait compris que la discussion allait
prendre, pour un moment, le tour qu'Arété avait décidé de lui
donner, il tint cependant à ajouter :
«
Ce qu'Héloïse et Vaudey ont apporté à l'amour, c'est le plus haut
sentiment de puissance et de sûreté, c'est-à-dire le grand
style — car c'est dans ce qui est de grand style, et
seulement là, que ce plus haut sentiment de puissance et de sûreté
trouve son expression.
La
puissance qui n'a plus besoin de démonstration ; qui dédaigne de
plaire ; qui répond difficilement ; qui ne se sent pas de témoins
autour de soi ; qui, sans en avoir conscience, vit des objections
qu'on fait contre elle ; qui repose en soi-même, fatalement, une loi
parmi les lois : c'est là ce qui parle de soi en grand style.
Et
c'est ce que j'ai trouvé dans leur amour contemplatif — galant,
ce sentiment de la puissance qui se déploie dans l'aisance —
dont j'ose penser qu'ils l'ont en partie appris de moi ! ».
Nietzsche
était un peu grandiloquent — comme le sont parfois ceux qui ont
trop bu et qui sont un peu dépités quand on vient couper leurs
élans prophétiques
— Certes,
dis-je, vous m'avez appris ce qu'est la puissance mais je l'avais
appris de vous d'autant plus aisément que c'était un sentiment de
l'enfance. Je ne parle pas du sentiment de toute-puissance du
nourrisson mais bien plutôt de celui que m'avait donné ma position
dans le monde à ma naissance. Je suis né, comme je l'ai dit, dans
une famille de rentiers et de propriétaires terriens qui avaient
quitté au début du vingtième siècle la Savoie et Turin pour
s'installer dans l'Algérois — où la France avait choisi de
chapeauter la féodalité qu'elle y avait trouvée et qui régentait
les indigènes, plutôt que de la supprimer.
Mes
arrière-grands-parents s'étaient ainsi retrouvés dans la situation
de vivre dans un département de la République où la plus grande
partie de la population — les indigènes, donc — était composée
de gens qui n'étaient pas des citoyens à part entière — et dont le vote,
par exemple, n'avait pas le même poids — et continuaient à être organisés
selon le vieux système féodal en vigueur avant la conquête
française : les fellahs étaient des fellahs qui travaillaient pour
leurs seigneurs locaux, les caïds, lesquels les payaient à coups de
trique — comme ils l'avaient toujours fait.
Les
grands propriétaires, non-musulmans, soucieux de leurs seuls
intérêts, apparaissaient ainsi aux yeux de ces fellahs comme des
Surcaïds, puisqu'ils faisaient la loi, au sens strict du
terme, et avaient le pas sur l'ancienne aristocratie locale, mais,
eux, à l'inverse de cette dernière, s'en tenaient à la législation
française concernant les ouvriers agricoles — enfin pour ce qui
est de ma famille — et n'entretenaient pas non plus, comme les
propriétaires fonciers de métropole, des simples d'esprit dans des
étables en les payant de pain et de gnôle — ce qui était une
pratique courante dans les fermes françaises du temps où il y en
avait encore —, peut-être parce qu'en terre d'Islam, du fait de
l'assujettissement de la femme, de l'importance de sa virginité, la
consanguinité était moins répandue, et produisait moins de tarés,
et, assurément, parce que leur religion interdisait de toute façon
que les ouvriers agricoles pussent être payés en alcool.
Je
voyais Céline, à la table d'à côté, qui approuvait. Je
continuai.
— Il
est difficile de rendre cette atmosphère de patriarcat féodal et
paternaliste, et de fidélité aveugle qui liait ces gens que tout —
la culture, la religion, les mœurs — séparait. Et qui n'a plus
d'importance, puisque le temps l'a emportée comme toutes les autres
choses, bonnes ou mauvaises, de cette époque. La seule chose qui
importe, c'est que, tant par ma famille — où j'étais le seul
enfant, fils unique de ma mère qui, de santé fragile, n'aurait
jamais dû accoucher, enfant qu'elle avait eu à trente et un ans –
ce qui à l'époque était plutôt tardif —, tant par ma famille,
donc, que par les gens à notre service — aussi bien à Alger que
sur nos propriétés —, j'étais en quelque sorte traité comme un
roi : cela peut paraître anecdotique mais cela a laissé des traces
indélébiles dans mon caractère. Ainsi, il m'est difficile de
parfaire. D'une certaine façon, je trouve cela un peu vulgaire.
Donner les grandes lignes, les exposer mais sans m'attarder sur ce
que je considère comme des vétilles, cela me semble encore
aujourd'hui suffire. C'est en cela que je me sens plus proche de
Montaigne — qui pour le reste ne me passionne guère — que des
intellectuels et des écrivains de mon siècle — pour la plupart
ouvriers de leurs œuvres et tous assez infâmes rastignacs, voulant
à tout prix paraître et « réussir ». Pour ma part, et
avant même toute réflexion critique — à la Chamfort — ou
politique — à la Debord —, paraître m'a toujours plutôt paru
indigne. Les hommes vraiment puissants ne paraissent pas : ils
paressent amoureusement — chez eux — et lisent, à l'abri des
regards de la multitude, entourés d'hommes et de femmes simples et
sûrs. C'est ainsi que j'ai éprouvé la puissance chez les miens,
enfant.
Ce
sentiment de la puissance qui dédaigne de plaire, dont vous parliez,
mon cher Nietzsche, cette façon de considérer l'œuvre d'art, la
théorie, le poème comme une expression de soi qui n'a pas à
s'occuper du reste, tranche avec celle qui prévaut dans mon époque
prétendument démocratique — et pourrait me gêner, si je m'y
attardais, car, je dois l'avouer, je ne suis pas né dans un monde
démocratique mais plutôt, vous le voyez, quasi-féodal que je ne
peux comparer qu'à celui des Sudistes. Et qui pourra me le
reprocher ? Je n'ai pas fait l'Empire français — et il a
commencé de disparaître tout à fait à peine un mois après que
j'étais né. »
— Ce
n'est certainement pas moi qui vous blâmerais d'avoir été élevé
comme un vrai Romain ! m'affirma Nietzsche, qui me demanda à
quoi ressemblaient les gendelettres de mon temps, et ce que je
leur reprochais.
— Pour
la plupart des écrivains et des intellectuels de mon siècle,
dis-je, la littérature, la pensée, l'écriture ont été des
échappatoires — et non des moyens d'affirmer quelque goût,
quelque passion que ce fût —, donc, le plus souvent, des bouées
leur permettant d'échapper à la solitude, à leur sentiment
d'indignité ou à ce qu'ils considéraient comme la médiocrité de
leur milieu d'origine : les prolétaires souffrent d'avoir été
des fils d'ouvriers ; les petits-bourgeois sont malheureux de ne pas
avoir été des bourgeois ; les bourgeois, sont honteux — au fond
d'eux — de ne pas être nés grand-bourgeois — cela va de soi ;
les grand-bourgeois se trouvent méprisables — à un point
effroyable — de ne pas être nobles ; quant à ceux qui le sont,
beaucoup sont malheureux d'appartenir seulement à la noblesse de
robe, et se voient moqués du fait que leurs ancêtres avaient
bénéficié de la savonnette à vilains par d'autres plus heureux
qui pensent que : « La gloire, noblesse dont les armoiries ne se
vendirent jamais, n'est pas la savonnette à vilain qui s'achète, au
prix du tarif, dans la boutique d'un journaliste ! », ainsi que
l'écrivait le fameux Aloysius Bertrand (un auteur connu de vous, de
moi et de quelques-uns de nos amis, n'a-t-il pas tous les droits à
être appelé fameux ? — pourrais-je dire, en paraphrasant
Baudelaire).
De
bien peu un critique pourrait dire, par exemple : « Il a
écrit le Manifeste d'une enfance heureuse », car peu
ont connu les joies d'une enfance heureuse, et ceux qui
les ont connues ne s'en vantent pas, ou ne doivent pas être assez
« vendeurs ».
Mais qui pourrait faire aux autres le
reproche d'avoir été touchés, enfants, par le malheur ? Ou d'être
taraudés par leur « état dans le monde », « état
dans le monde » que seul le philosophe regarde comme les
Tartares regardent les villes, c’est-à-dire comme une prison —
pour le dire comme Chamfort, qui ajoutait : « L’homme
sans état est le seul homme libre, pourvu qu’il soit dans
l’aisance, ou du moins qu’il n’ait aucun besoin des hommes ».
Heureusement pour moi, j'ai tout de suite refusé d'avoir un état
dans le monde — c'était dans l'air du temps —, et j'ai pu m'y
tenir. Quant à l'aisance…
De
ce sentiment secret d'indignité de mes contemporains, dont je
parlais, naît le respect scrupuleux pour toutes les règles, toutes
les hiérarchies et tous les mandarins. Respect lui-même à
l'origine de toutes les bondieuseries — et leurs chapelles —
littéraires, philosophiques, psychanalytiques et artistiques qui ont
si bien fleuri dans ce malheureux pays de républicains «
monarchistes » (que l'on pense à Derrida, à Lacan, à
Heidegger, etc ) : dans un pays où tous les lettrés sont
au fond rongés par le sentiment secret de leur indignité (et quand
ce ne sont pas leurs positions sociales d'indigènes qu'ils jugent
indignes, c'est leur gueule de métèque, de juif errant, de pâtre
grec qui les obsède...), dans un tel pays, donc, adoptez une pose et
une prose bien absconses et vous trouverez sans attendre un public de
dévots tout prêt à vous admirer, et pour lequel la « noblesse »
sera d'appartenir, d'appartenir à une hiérarchie — d'appartenir à
cette hiérarchie que vous y établirez. Si j'excepte les petits
malins que j'ai cités, la plupart des auteurs et le public
littéraire français me font penser à ces paysans que décrit Swift
quelque part, qui venaient tout endimanchés, excessifs dans leurs «
bonnes manières », présenter leurs respects à leur seigneur et à
sa compagnie qui, sitôt qu'ils étaient partis, s'amusaient à les
singer et à les contrefaire, dans leur excès de distinction.
Pour
moi, j'ai un juste orgueil de ce que je représente, et ce juste
orgueil me vient d'avoir su trouver le chemin de la grâce et de la
délicatesse dans l'amour dans sa forme la plus abandonnée et la
plus puissamment illuminée. En perpétuant et en illustrant ainsi
une lignée : celle des esprits libres, qui part de vous,
Aristippe et Arété, et passe par toi, vieux bandit de brousse —
je m'adressais ainsi à Lin-tsi — et puis vous, mon Cher Nietzsche,
et, bien sûr par vous aussi, mon Cher Casanova, vous qui donnez pour
ainsi dire le la de la volupté et de la liberté.
Et je m'arrêtais là car, pour être tout à fait honnête, je ne pouvais pas inclure les joueurs de blues : Billie, Amy et « Schopy ». Nous ne sommes pas de la même école.
Mais
— et pour vous répondre, Arété — ce n'est pas ce sentiment de
puissance et de sûreté — dont je viens de marquer l'origine —
qui me vient à l'esprit lorsque je pense à la découverte que nous
avons faite de l'amour contemplatif — galant, Héloïse et
moi. Non, c'est le sentiment de la délicatesse, dans une
époque où les individus ne pensent qu'à se nuire et à nuire aux
autres, à se violenter eux-mêmes ou à violenter les autres.
Sexuellement ou de tout autre manière. Qu'ils agissent comme des
robots socialement programmés ou qu'ils se prétendent
ultra-libertaires. Et je parle en connaissance de cause car j'ai bien
connu, de chacune de ces sortes de gens, de beaux exemplaires.
Mais,
par-dessus tout, ce qui s'impose comme l'alpha et l'omega dans
l'histoire de notre merveilleuse invention — pour le dire
comme l'on parle d'un trésor —,
c'est le caractère proprement contemplatif d'Héloïse qui a,
depuis toujours, donné ce tour particulier à notre amour, et nous y
a fait découvrir la mine de l'or du Temps dont nous avait
parlé André Breton, — André Breton chez qui j'ai trouvé, et
adopté, l'audace de transcrire tant par le poème que l’œuvre d'art
ou le genre théorique le résultat des « trouvailles »
que nous avons faites — guidés par cette grâce contemplative
d'Héloïse, grâce qu'elle tient de sa belle nature et d'une enfance
de sauvageonne, passée à admirer, depuis les petits bois, les prés
et ses cabanes, les Alpes et le Vercors, — de l'autre côté de la
vallée.
Un
peu embarrassée par mes propos lyriques, Héloïse précisa :
« Enfant,
j'habitais effectivement avec ma famille en Ardèche où mon père
avait acheté un beau corps de ferme qu'il aménageait. Notre voisin
était un Hollandais très hippie qui possédait une ferme en
activité à deux pas de chez nous. L'été, ses amis débarquaient
de Hollande en combis WV sur lesquels étaient peintes des fleurs et,
en grosses lettres, ATOMKRAFT NEIN DANKE — mon père était un
ingénieur nucléariste et un cadre dirigeant travaillant dans
l'« industrie atomique ».
Mais
c'étaient encore les années soixante-dix, et, les soirs de juillet
et d'août, la joyeuse bande des Bataves débarquait chez en nous en
fanfare — au sens strict, c'étaient des musiciens… — pour
festoyer joyeusement avec notre famille. De bienheureuses bacchanales
dont je me souviens très bien. »
Et elle se mit à rire,
ajoutant :
« Nous,
les enfants, nous nous endormions au pieds des baffles, dans les
nuits étoilées de l'été — tandis que les fêtes se
prolongeaient jusqu'au matin… Qu'est-ce que c'était bien… Ainsi,
ces drôles d'oiseaux — qui faisaient aussi leur toilette nus dans
les prés — sont-ils restés, dans mon coeur et mon subconscient,
associés pour toujours à la fête et à la joie. »
J'ajoutai
alors:
— De sorte que je sais pourquoi Héloïse m'a choisi :
lorsque nous nous rencontrâmes, tandis que je lui parlais de mes
étranges amis de Hollande ou de Californie — rencontrés aux
Colonies —, je lui faisais, sans le savoir, bonne impression. La
fête et les moments heureux étaient de mon côté. De mon pauvre domaine,
on pouvait voir, d'un côté, les Alpes, de l'autre, le Massif
Central, et même, au lointain, les prés et les bois où elle avait
grandi — de l'autre côté de la vallée. Aussi abandonna-t-elle la
route de la souciance qu'elle entamait à peine avec ses amis —
c'était l'époque des « écoles de commerce » —, route
qui pour elle avait la forme d'une future vie de journaliste, pour
l'insouciance que je représentais. J'étais son type. »
Je
fis sourire Aristippe.
— Depuis,
nous nous ne sommes jamais quittés — et moins encore filoutés —,
partageant les joies et les misères. Héloïse était là lorsque
mon père mourut, et là encore lorsque, la même année, ce fut ma
mère qui passa. Et j'étais là, trois ans plus tard, lorsque ce fut
sa mère qui, brutalement, décéda. Mais elle était là encore
lorsque, neuf ans plus tard, ce fut mon tour de presque trépasser.
Suivant
l'excellent précepte d'André Breton, je ne fais pas état des
moments nuls de ma vie, et je pense, comme lui, que « de la part
de tout homme il peut être indigne de cristalliser ceux qui lui
paraissent tels. » Mais qui peut croire qu'il n'en a
jamais connus ? L'avenir ne m'intéresse pas car je suis un
« quantique » — le Quantique des Quantiques –
en quelque sorte : n'existe que ce que nous expérimentons… Le
présent suffit à la cigale que je suis.
Adolescent,
un de mes amis était torturé par l'idée de vieillir — il est
mort à vingt ans : il a gâché ses jeunes années avec un souci
infondé.
Ce
qui arrivera, arrivera : que ce qui nous gâche la vie ne nous
la gâche qu'une fois.
Ainsi,
mes chers amis, avons-nous toujours gardé, jusqu'ici, la joie,
l'insouciance et l'amour… grâce à ce goût pour la volupté
sentimentale, nourrie de, et menant à cette source contemplative
dont nous parlons.
Et
contemplative, Héloïse l'est — quelle que soit son occupation. Ce
qui est loin d'être mon cas. Qu'elle peigne, par exemple, et
aussitôt elle entre dans cet état — qu'elle nomme flottance
—, dans lequel elle se trouve totalement absorbée et calme,
oublieuse du monde et sereine, — souvent bercée par Vivaldi,
Chopin ou Mozart, et toujours entourée de nos animaux de compagnie
qui recherchent toujours, et quoi qu'elle fasse — ou ne fasse pas
—, son détachement et sa présence. Et ce beau tour, si
particulier, de son caractère, elle l'a bien sûr apporté dans nos
amours et nos ébats.
Si
peindre ou s'adonner à quelque tâche sans importance lui permet
d'accéder à cette forme particulière de la sérénité qui
s'ignore — le fameux « céleste » de Tchouang-tseu —,
l'amour a eu le même effet — et puis cela a déteint sur moi. Et, comme je suis bavard, j'en ai parlé. Voilà
toute l'histoire, ma chère Arété.
Sans
Héloïse, il n'y aurait pas plus d'avant-garde sensualiste
que de libertins idylliques ou d'amour contemplatif —
galant.
Certes,
j'ai retrouvé, vers vingt-et-un ans — et parce qu'à cet âge
j'avais choisi d'abandonner ma pratique nietzschéenne et debordiste
de l'aphorisme pour le cri primal dans le cadre reichien de l'analyse
—, les béatitudes et les sentiments extatiques de la toute première enfance que j'ai, depuis ce temps, toujours considérés
comme le seul vrai trésor sur cette Terre.
Ces
émerveillements muets et ces félicités étaient liés,
traditionnellement, à la poésie, à la poésie vécue — que l'on
pense seulement au haïku. Que l'on pût les connaître, pour ainsi
dire encore magnifiés, par le biais de l'amour, et de l'amour
charnel en particulier, ne faisait pas partie des bénéfices censés
pouvoir être attendus de l'analyse ou de l'étude de la philosophie.
Certes,
je les avais déjà connus et cherchés avec deux ou trois
aventurières que j'avais sincèrement aimées. Mais, pour des
raisons de situations et de caractère, après les
avoir entre-aperçus, nous les avions, plus ou moins vite, reperdus.
Mais
je ne m'étais pas abaissé non plus à faire de l'amour une
pratique conventionnelle sociale, et pas non plus un défoulement. De
Reich, j'avais appris que s' éloigner de la génitalité et du
sentiment amoureux pour faire de l'amour charnel un rituel de
défoulement ou un passe-temps analgésique, dominés par
l'exercice — et basés sur les projections hallucinées —
des pulsions prégénitales ne menait à rien qu'à répéter sans
fin et sans espoir quelques scénarios malheureux acquis dans
l'enfance, et conduisant tout juste à la désespérance.
Mon
seul apport aura été de considérer les « fantaisies
prégénitales » — qui étaient d'ailleurs de mon fait —
comme mauvaises conseillères dans le jeu amoureux : bien sûr, il
est tentant de croire que l'amour à l'âge adulte, et parce que l'on
y dispose d'une plus grande liberté — si on le compare à
l'enfance —, consiste à faire ce que l'on faisait ou que l'on
rêvait de faire, enfant — mais avec plus de moyens : c'est
une erreur.
La
complétude amoureuse, dans son déploiement et le grand style
même de sa jouissance harmonique, diffère
fondamentalement de l'auto-érotisme infantile auquel se limite
l'injouissant contemporain, — auto-bridé, pour ainsi dire, quand
il croit exercer sa plus grande et plus « rebelle »
liberté.
Comme
toujours, dans cette nouvelle forme de la domination que connaît mon
époque.
Nietzsche
intervint : « Pourtant, je vous ai toujours connu
sensible, vous aussi, aux joies contemplatives… »
Aristippe
et Arété, que j'avais rencontrés, un peu avant Nietzsche — dans
les ruines de Cyrène, alors que je n'avais que quatorze ans —,
l'approuvaient.
— Ne
les avez-vous pas réapprises un peu de moi, aussi — et il me
rappela ce passage de Sur
l'avenir de nos établissements d'enseignement,
dont j'avais déjà parlé,
où il était question de retrouver : « Les instincts
contemplatifs de son enfance et d’atteindre par là à un calme, à
une unité, à une cohérence dont celui qu’attire la lutte pour la
vie ne peut pas même avoir une idée » —, et de notre ami
commun, Arthur Rimbaud —
et il nous déclama, fort élégamment, Sensation. »
À
chaque fois qu'il parlait de Rimbaud j'avais, d'une certaine façon,
l'impression qu'il avait déjà rencontré Arthur — de son vivant,
évidemment, car après sa mort et son rétablissement, dans cette
étrange dimension dans laquelle nous étions, cela n'avait bien sûr
rien d'étonnant.
Où
avaient-ils pu se croiser : à l'automne 1870, Nietzsche était en
France, à Metz — lors du siège victorieux qu'en firent les
Prussiens —, mais Rimbaud, lui, fuguait… vers Bruxelles. Plus
tard, donc… Mais où… Et quand ?
Je
décidai de garder la question en suspens, pour les spécialistes, en
ne l'interrogeant pas directement.
Cependant,
je sentais qu'il voulait reprendre le fil de sa veine prophétique,
et se remettre à imaginer les possibilités offertes par les
révolutions conjuguées des nanotechnologies, de la robotique et du
génie génétique.
« Mon
Cher Vaudey, quel type d'Homme voulons-nous voir, vous et moi,
s'épanouir sur cette Terre ? Pour vous, des maîtres sans
esclaves, contemplatifs — galants, d'après ce que vous nous
exposez. Et je pourrais approuver cette idée qui prolonge les miennes, — mais pensez-vous que
ce soit aussi le projet des petits hommes puritains de la
« Silly-conne » valley ?
La
question ainsi posée, on sentait bien que, pour lui, l'affaire paraissait
déjà grillée.
Je
me servis un verre de Côte-Rôtie.
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(Première mise en ligne : 11 novembre 2015)
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