jeudi 4 août 2016

Beauté de l'Homme : projet








R.C. Vaudey
 Danse
Le 30 août 1995
Acrylique sur Canson








Le 4 août 2016





Très chère amie,




S'il n'y a pas d'être il y a un devenir, et, pour le dire comme Nietzsche : le devenir traîne à sa suite l'avoir été.


...


L'avant-garde sensualiste apparaît au moment où se pose la question de l'obsolescence de « l'homme machinal », une question qu'avait déjà soulevée Marx dans ses Grundrisse, en 1857.


Alors que depuis près de 10 000 ans la plupart des hommes ne se sont définis et n'ont trouvé un sens à leur vie que par leur place dans la division du travail, que par la fonction, finalement machinale, qu'ils y occupaient, le productivisme économiste, basé sur l'extraction de la plus-value du travail humain, met depuis plus de deux siècles tout en œuvre pour réduire celui-ci à sa plus simple expression, développant les outils, la robotisation, l'intelligence artificielle etc. qui annoncent déjà la fin de « l'homme machinal ».


C'est de cela dont traite le Manifeste sensualiste — entre autres choses. Que faire de ce dépassement de l’« homme-machinal » ?


Après avoir perdu contre des machines aux échecs, au jeu de go, les chirurgiens, même les plus pointus, surtout les plus pointus, se voient battus à plate couture par d'autres robots ; des applications, disponibles sur de simples téléphones portables, mettent à mal, par leur mémoire phénoménale et leur vitesse de traitement de tout l'historique de la jurisprudence, les meilleurs avocats, en permettant, par exemple, de ne pas payer des contraventions ; les traders sont remplacés par des robots boursicoteurs... Et le reste à l'avenant.


De sorte que la réalisation du programme qu'énonçait Marx dans les manuscrits de 1844 « La philosophie ne peut être dépassée sans l'élimination du prolétariat ; le prolétariat ne peut être éliminé sans le dépassement de la philosophie » se trouve posée à l'orée du siècle prochain.


Évidemment l'homme machinal a encore de beaux restes — si l'on peut dire. Massivement, il nous promène sa carcasse souffreteuse et ses maladies émotionnelles.


Ou bien c'est un enfant en détresse auquel la complétude amoureuse et génitale — pour laquelle sa vie n'est vraiment pas faite — est toujours refusée, et dont la vie amoureuse et sentimentale est simplement tourmentée par ces pulsions secondaires, prégénitales, que provoque cette inhibition de la génitalité, pulsions prégénitales surinvesties d'énergie par cette inhibition, qui provoque, ainsi que l'écrivait Reich, dans certaines conditions bien déterminées, leur réapparition comme perversions (et cet enfant mauvais se croit très libre et très avant-gardiste parce que, au moins en Occident, il a les loisirs qui lui permettent de s'user et de s'abîmer toujours davantage à s'y abandonner en les exposant) ; ou bien c'est une de ces figures de la névrose obsessionnelle compulsive travaillée, comme la précédente, par l'analité, les pulsions sadiques mais, également, par l'obsession de la pureté (et c'est là que le bât blesse), figures de la névrose obsessionnelle compulsive qui peuplent encore en grand nombre le monde, et particulièrement le tiers-monde.


D’une façon ou d’une autre, l’homme-machinal est malade.


Ces figures malheureuses de l'humain, l'une et l'autre tout à fait impuissantes de la jouissance et de la complétude, ne disparaîtront qu’avec l'existence qui les porte puisque, on le sait : l'existence détermine la conscience — et l'inconscience aussi. Qui lui rendent bien.


La pensée critique, qui se qualifiait de gauche, lorsqu'elle était intelligente a toujours su que ce qui pouvait arriver de mieux à ceux la portaient c'était de disparaître. C'est ce que disait Marx dans la phrase que j'ai citée. Et Reich, encore lui, du temps où il était encore psychanalyste et révolutionnaire, ne prétendait pas faire la révolution avec des femmes hystériques et des hommes alcooliques : il se contentait d'essayer de les libérer (dans ses dispensaires de psychanalyse à l'usage du prolétariat) des traumatismes de leur passé — traumatismes qui les avaient enfermés dans leur misère caractérielle —, tout en travaillant à bouleverser politiquement les situations (sociales, culturelles, familiales etc.) qui les avait provoqués. (Cf. ses Premiers écrits)


Aujourd'hui, c'est-à-dire depuis près de 60 ans, ceux qui se qualifient de gauche et de révolutionnaires (en politique, en art etc. ) prétendent faire l'inverse : changer le monde avec la bande de pervers et de cagneux émotionnels que ce monde a produite. Mais l’art « révolutionnaire et d'avant-garde » a fini par fatiguer même Fabienne Pascaud de Télérama qui trouve, elle aussi, que l'enfermement des femmes dans l'hystérie a assez duré.


L'art « révolutionnaire et d'avant-garde », fait par des pervers (au sens analytique) et des cagneux émotionnels qui se lâchent, a fini par fatiguer tout le monde. Pour ma part, la cantatrice ne m'intéresse que dans l'expression du sommet de son art. Ivre, débauchée, traînant dans la fange sa misère infantile sous la forme de fantasmes dont elle ignore ce qui a bien pu les lui donner, elle ne m'intéresse pas du tout. Ce que font les concertistes après le concert, dans le divertissement ou dans l'amour, est malheureusement, le plus souvent — sauf amour et jouisseurs et jouisseuses sublimes —, très en dessous de ce que leur a fait faire Bach, Mozart, Monteverdi, Chopin etc. pendant le concert.


C'est ce qu'avaient compris Nietzsche et aussi l'art religieux chrétien, et particulièrement catholique, expression de la joie et non de la soumission (on attend encore, pour comparer, la musique sacrée mahométaniste…), art chrétien qui pendant des siècles a su prendre des ivrognes illettrés, des brutes, bas du front pour la plupart, pour en faire des musiciens, des luthiers, des tailleurs de pierre, des choristes, et leur permettre de toucher, de créer le sublime. Un sublime affirmatif.


Dans ce sens, la pensée sensualiste s’inscrit dans cette histoire : c’est une pensée, une poésie, un art de la Joie.


Évidemment, lié à des structures caractérielles infantiles, le christianisme, ce platonisme à l’usage du peuple, ne pouvait admettre ni la pleine jouissance ni la pleine extase qui la suit. C’est cet aspect puéril mais adapté à des femmes réduites à des rôles de ventres possédés par les hommes — et honteuses de leur sous-humanité, de leur sexe etc. —, et à des hommes souffrant d’impuissance orgastique et poétique, castrés, possédés et tyrannisés par leurs fonctions et aussi par toutes les femmes de leur vie (mères, sœurs, épouses, maîtresses etc.), c’est cet aspect puéril de l’injouissance de l’homme religieux — qui est fondamentalement non-mystique, jamais uni au monde, toujours pleurnichant, tremblotant, gémissant, quémandant — que balaie l’amour contemplatif — galant, le libertinage idyllique, cette troisième forme du libertinage en Europe.



...


L' « homme machinal », fondamentalement, sa détresse infantile fait de lui un homme grégaire et religieux.


L'homme machinal a 10 000 ans : il n’en aura jamais 15 000.


L'homme à venir sera mystique et sensualiste (contemplatif galant) — ou ne sera pas.


L'homme mystique est très supérieur à l'homme religieux. C'est un jouisseur. Il jouit du Temps. Sans intermédiaire. Dans le silence et la solitude. Et loin des foules On peut lire Bashō pour s'en convaincre.


Dépasser la guerre des sexes, c'est-à-dire le coït masturbatoire à visée strictement reproductice, ou manipulatrice de gros connards — pour ces dames —, ou revanchard, défouloir, vide-couilles et vide-ordures etc. — pour ces messieurs —, pour arriver à la jouissance du Temps de l'Homme mystique au travers du tsunami de l'extase harmonique génitale, comprise comme manifestation à proprement parler ravissante de l'accord des puissances et des délicatesses masculines et féminines, réciproques et partagées, est ce qui nous convenait et revenait d'accomplir ; en quelque sorte : peindre, en autoportrait, le visage de l'Homme à venir : contemplatif — galant.
 


Que veulent les autres du monde ?


Les derniers hippies que je connaissais se sont transformés en entrepreneurs de « rave parties » géantes, dont le festival Burning Man est en quelque sorte le prototype : mais l'individu gavé de psychotropes en tous genres, et en transe plus ou moins tribale, n'est pas l'individu à venir, c’est l’individu déjà là : c'est seulement le malheureux salarié ou aspirant salarié, ou étudiant-pour-être-salarié qui se lâche le temps d'un été, ou d'un séjour à Ibiza ou ailleurs. (Et certainement s'il aime cela et qu'il en a la possibilité, il aurait tort de s'en priver). On utilise ses frustrations pour le gaver de psychotropes — qu'il recherche fébrilement — ; et l'argent, qualifié de sale, que ce trafic produit, est réinvesti dans la création de nouvelles stations balnéaires et de nouveaux clubs de transe qui permettront d'écouler toujours davantage de kétamine, de pervitine, d'héroïne, de cocaïne etc. 


On peut penser que ces masses-là, et leur clergé mafieux, ne valent pas mieux que les masses de bigots (lorsqu'elles sont pacifiques) qui, de l’Inde au Groenland, se rassemblent en troupeau plus ou moins bêlant leur soumission — elles aussi en transe. Et encore : stupéfiant pour stupéfiant, je préfère Monteverdi ou Mozart à je ne sais quel D.J. à platines. 

La vérité c’est que c’est libre de tout psychotrope que l’homme jouit vraiment : de l’amour, de la sensation, de la beauté…

L’ouverture psychédélique de la conscience par les drogues est une pure foutaise — je suis bien placé pour en parler… —, qui ne prend que sur des êtres profondément privés de sensations esthétiques intenses, qui vivent dans un environnement sensuellement aseptisé, et qui se croient riches parce qu’ils peuvent entendre et voir (mais pas ressentir physiquement et être immergés dans…) tout ce qu’ils veulent. Il y avait à Avignon un chœur de quarante choristes suédois ; il faut les avoir entendus pour comprendre pourquoi le dernier des Vénitiens dans n’importe quelle église de sa ville, il y a deux siècles, vivait, ressentait des émotions esthétiques dont la plupart des possesseurs de lecteurs mp3 et d’écran plat d’aujourd’hui n’ont aucune idée. Et pour comprendre, vraiment, la plaisanterie qui dit : Bach a beaucoup fait pour Dieu.


Un casque de réalité virtuelle, et le mp3, voilà, après la transe sous stupéfiants, l’autre rêve de l’injouissant contemporain.




Pour notre part, Héloïse et moi, nous avons montré dans le Manifeste, et ailleurs aussi, ce que l’on pouvait souhaiter pour l’Homme. Et personne ne l’avait formulé ainsi avant nous. Ce pourquoi on pourrait se battre — aussi.


Car ce que d'autres encore veulent, c'est la guerre.


Un grand quotidien s'est souvenu de cette notion de guerre civile que j'évoquais, en passant, récemment dans un poème. Moi-même, je ne l’ai évoquée dans mon Journal que parce que j'y rends compte, sans aucune censure, de mes sensations : certains recherchent cette forme de la guerre, pour des raisons diamétralement opposées mais qui se recoupent. Pour l’avoir connue dans un ancien département français, du temps de l'Empire, je ne crois pas que la connaître à nouveau m'apporterait grand-chose sur le plan théorique ou émotionnel. Mais je n'ignore pas les remous qui attendent le monde. J'ai parlé de cela en 2002 dans un livre qui n'a pas été publié.


Joseph Raguin, de la critique duquel j'avais pris prétexte pour écrire un chapitre où il en est question, nous a quittés depuis longtemps déjà. Avec une pensée pour ceux auxquels il est cher, je mets ce texte en ligne qui t’éclairera peut-être un peu notre philosophie à la longue vue...







Savoir pourquoi l'on devra se battre...







"Ce livre est destiné à des lecteurs calmes, à des hommes qui ne sont pas encore entraînés dans la hâte vertigineuse de notre époque précipitée et qui n'éprouvent pas un plaisir idolâtre à se laisser écraser par ses roues, -- donc a bien peu d'hommes ! Mais ces hommes ne peuvent pas encore s'habituer à calculer la valeur de chaque chose par le temps épargné ou par le temps perdu, ils ont "encore du temps"; il leur est encore permis, sans éprouver de remords, de choisir et de rechercher les bonnes heures du jour et leurs moments féconds et puissants pour méditer sur l'avenir de notre culture, ils sont en droit de croire qu'ils ont passé leur journée de manière digne et vraiment utile, dans la meditatio generis futuri.."
Nietzsche. "Sur l'avenir de nos établissements d'enseignement."



"Génialité de l'humanité"
« Si la génialité, suivant la remarque de Schopenhauer, consiste dans le souvenir vivant et cohérent des expériences vécues, on pourrait sans doute discerner dans la tendance à connaître en totalité les résultats de l'évolution historique (tendance qui accentue de plus en plus l'opposition entre les temps modernes et toutes les époques antérieures, et qui a brisé pour la première fois les vieilles cloisons entre nature et esprit, homme et animal, moral et physique) une tendance globale de l'humanité à la génialité. L’histoire pensée jusqu'au bout serait conscience cosmique de soi. »
Nietzsche. "Humain, trop humain" 



"L'hymne de l'avenir est paradisiaque"...
Apollinaire; "Nuit d'avril 1915"
(au son du canon… en quelque sorte… )











  Dans La Voix du Nord, Joseph Raguin a donné, le 24 mai 2002, dans un article titré sans hésitation : "Naissance d'un monde" — ce qui est la preuve d'une grande compréhension du sens profond du Manifeste sensualiste — un compte-rendu des thèmes et du projet exposés dans celui-ci, en utilisant de longues citations parfaitement choisies et significatives.
En butte, vraisemblablement, comme d'autres qui comme lui auront voulu défendre cet ouvrage, aux objections des uns et des autres — et je l'ai dit, c'est un texte particulièrement difficile à défendre dans cette époque, non seulement à cause des idées qu'il prône, et que beaucoup de ceux qui l'ont critiqué n'ont évidemment pas pu comprendre, mais aussi à cause de son style qui alterne les affirmations péremptoires, les apophtegmes sans appel et les caresses lyriques —, en butte, donc, on le sent, à ces critiques, Joseph Raguin finit, pour me rendre justice de tous ces qualificatifs négatifs qu'il a dû entendre m'être opposés, en écrivant que "la plus belle théorie, le plus bel amour viennent d'être énoncés en un manifeste bouleversant", ce qui est une émouvante façon de faire taire les détracteurs ; la plus belle théorie, en effet, ne peut être que celle qui veut donner l'idée au monde du plus bel amour, puisque ce sont cette sorte de théorie et ce genre d'amour (qui, parce qu'ils s'adressent à des humains, leur disent tout de même quelque chose… ) qui manquent à ce monde — et qu’il recherche — dans lequel on trouve par ailleurs mille et une recettes pour abuser des autres, dans l'amour et ailleurs, et, tout autant, pour éliminer son voisin.




  N'appartenant à aucun milieu particulier, n'entretenant que très peu de rapports avec le monde, n'ayant pour amis que des gens d'un genre proche du mien, bref partageant peu de chose avec le public d'aujourd'hui, il ne m'a pas paru nécessaire de devoir plaire à quiconque. J'écris d'ailleurs dans un genre qui ne le commande pas ; et ce n'est pas le mien non plus. Et puis un texte comme le Manifeste s'adresse-t-il à ceux qui sont adultes aujourd'hui, ou est-il fait pour d'autres, plus tard, leurs enfants, ou leurs descendants un peu plus loin encore dans le temps ? Sera-t-il mieux compris et mieux accepté par ceux qui parlent ma langue, ou par d'autres auxquels on l'aura traduit?
En fait ceux qui sentiront l'importance de ce Manifeste devront toujours le traduire dans la langue de leur public, qui leur sera familier, et devront en exposer les idées en excusant — auprès de ces divers publics, dont, au travers du temps et des différentes cultures, toujours les goûts varieront — ce qui en paraîtra comme les excès, et qui eux aussi varieront en fonction des cultures, des milieux et des époques. Ce qui plaira aux uns, déplaira aux autres, et vice et versa. Voilà pourquoi dans le genre qui est le mien on ne doit se préoccuper de personne.




  Certains, parmi les poètes, comme Khayyam, auront célébré le vin dans le passage du temps, et d'autres, comme Baudelaire avec cette langue si belle, auront tenté "d'extraire la beauté du mal" ; on découvre finalement peu à peu ce que l'on est, et, bien sûr, on ne peut, quoi qu'on fasse, être autre chose, de sorte que je pense que ceux qui auront aimé l'amour aimeront parfois me lire, mais pas ceux qui lui auront préféré les joies du vin, de la table, du pouvoir, de la guerre, du désabusement, ou même les constructions plus abstraites de l'esprit ; et chacun aura pour cela ses bonnes raisons. De toute façon, je pense — je viens de l'affirmer — que l'on doit écrire pour soi, inspiré, sans y penser, sans souci, dans la beauté de ses jours — et ceci est aussi vrai de l'esprit dans lequel on doit pratiquer tout autre art véritable — même si aujourd'hui je crois, face à tous ceux dont je considère la bêtise et le malheur si bruyants, qu'il ne faut pas hésiter à faire résonner le tambour des idées, de toutes les façons, et en utilisant tous les moyens et tous les circuits de résonance que l'on peut avoir à sa disposition, y compris ceux traditionnels de l'art et de la poésie.




  Parmi les épithètes négatives, et que rapporte Joseph Raguin, dont on m'a semble-t-il qualifié, je reviendrai seulement sur deux qu'il cite ; plagiaire est absurde pour me déterminer puisque, si l'on a bien compris que j'effectuais le dépassement dialectique de la critique du Spectacle de Debord — même de sa version actualisée en 1988 du spectaculaire intégré (je renvoie au Manifeste sensualiste ceux qui voudraient comprendre exactement comment et pourquoi) —, il est non moins évident que ce dépassement s'effectue sur la base de la compréhension et de l'acceptation de beaucoup des thèses et des jeux situationnistes (et il en est de même pour les thèses et les jeux surréalistes dont j'ai fait aussi usage dans le Manifeste). Debord reprenant Lautréamont et Kierkegaard, sur ce point, a parfaitement exposé la théorie du plagiat nécessaire, que le progrès implique, et il a parfaitement exposé la théorie du détournement dans les thèses 206, 207, 208, 209 de La société du spectacle, auxquelles je n'ai rien à ajouter. Ceux qui ont cru reconnaître des "propos empruntés", ici ou là, ne connaissent tout simplement pas le jeu auquel nous jouons, et ce sont eux qui paraissent un peu trop "empruntés" pour pouvoir juger de nos textes.




  Lorsque M. Raguin parle de mon ton suffisant il faut bien reconnaître qu’il n’a pas tort et que c'est là le ton de la clique d'immodestes à laquelle on pourrait me rattacher ; que l'on repense à Rimbaud, à Lin-Tsi, que l'on repense à Cravan, que l'on repense à Nietzsche et à son Ecce Homo, que l'on repense à Ikkyu ; et je pourrais en citer tant d'autres : j'écris comme je peux me le permettre, comme l'histoire de ma vie m'y autorise, et en suivant ma pente, et puis mon caractère.
Sur ce point, seule l'explication par le rattachement à cette étrange clique — qui n’en est pas une — et à sa tradition — si improbable chez ceux qui ne connaissent que celle de n’en respecter aucune — pourra, pour ceux qui voudraient défendre mes textes et mon ton, permettre d'en faire accepter le style, qui n'est pas nouveau ; ce que l'on ne trouvera pas chez moi, sauf à ce que à ce que je cesse d'être sensualiste, c'est le genre de Khayyam, le vrai désabusement alcoolisé ; pour le reste, c'est toujours la même école : d'une main les fleurs, de l'autre un bâton, une lanterne, un trident même, et d'autres gracieusetés, et toujours, pour tous, le diagnostic.




  C'est une nébuleuse comme une autre mais je n'avais pas prétendu non plus venir plaire à quiconque ; et puis l'on sait que rien d'important ne s'est communiqué en ménageant un public ; l'attitude habituelle de ceux qui composent ce public contemporain est souvent, celle d'un âpre réalisme pour ce qui touche à leur carrière ou à leurs existences personnelles, avec dans le même temps une vision tout à fait bornée de l'histoire où ils sont vite satisfaits de deux ou trois illusions qui semblent plus destinées à les rassurer qu'à autre chose. En vérité, pour considérer lucidement l'histoire il vaut mieux ne rien avoir à défendre dans le présent, sinon, et Gabel l'avait déjà noté, on est toujours tenté par les illusions.




  Le Manifeste qui envisage aussi le long cours du temps a pu, là aussi, en surprendre certains, dans un moment où la profondeur de champ de vision historique ne dépasse pas l'année (au mieux la décade...) en cours : chacun défend sa boutique, une ou deux spécificités de détail, et pour le reste que vogue la galère.
Mais le Manifeste sensualiste, parce qu'il redéploie un certain nombre d'idées sur le sens de la vie et du monde — en reprenant les armes de la critique (avant que ne se fassent, plus clairement encore, entendre la critique des armes) que ceux qui avaient voulu défendre le "genre humain" au siècle dernier, d'abord, dans leur jeunesse, n'avaient pas vues, et qu'ensuite, fatigués par le passage du temps et de certaines de leurs illusions, ils n'avaient plus eu l'envie de relever — doit être compris comme le symptôme du retour de la raison, du sentiment et d'une certaine puissance de ces forces dans l'Histoire, face à toutes les sortes de barbares et d'idolâtres (des jouets mécaniques, comme des divers archaïsmes, que j'ai déjà nommés), de sorte mon ton et mon style personnels sont de ce point de vue d'un relatif intérêt. Ils ne s'adressent vraiment qu'à ceux qui, avec eux, sont en pays de connaissance.




  Dans cette nébuleuse sensualiste, qui pourrait se dessiner, il est probable que des individus se retrouvent à différents niveaux de la société pour en partager les thèses essentielles et les projets à plus ou moins long terme. Certains combineront cette reconnaissance des thèses sensualistes avec leur vie professionnelle, leur vie familiale — et leur ton sera sans doute plus normalisé — quand d'autres, je l'ai dit, s'attacheront peut-être à en reprendre des formes plus extérieures au monde, simplement par goût personnel, et aussi parce qu'ils s'en seront donnés, ou en auront eu, les moyens, et que dans le même temps la chance des rencontres leur aura souri.




  Les Libertins-Idylliques revivifient le projet des libertins — éclairé aux Lumières du XXe siècle — projet qui a beaucoup épuisé dans le dernier quart du siècle écoulé ceux qui pensaient à cet affranchissement de l'Homme, parce qu'ils avaient cru — pour avoir négligé la psychologie de masse et individuelle de la soumission, et pour avoir négligé d’intégrer cette composante dans leurs calculs — qu’ils avaient la main dans ce siècle-là, et qu'ils l'auraient plus encore dans celui-ci.

Pour avoir négligé les avertissements que certains dans les années trente avaient déjà adressés, on a pu voir dans les deux dernières décennies du siècle écoulé, tous ceux-là plutôt déconfits, et c'est cela que le texte de la page 18 du Manifeste traduisait : "Les vieux ont trop de souvenirs pour avoir du courage", quant aux jeunes parfaitement formés par la société de l'injouissance intégrée, ils voudraient avoir la paix ; la suite sur les "deux personnes à Shanghai", dont je n'ai pas envie de tout expliquer, servait aussi à parler de la Chine : si l'on pose, comme nous le faisons, le projet sensualiste, tel que nous commençons à le redessiner, comme héritier des mouvements historiques précédents — qui avaient souhaité l'humanisation des hommes —, si l'on dépasse un peu cette forme d'ouvriérisme populiste avec lequel le projet de la révolution du monde et des mœurs s'est beaucoup associé au XXe siècle, pour lui redonner le sens que les penseurs du XVIIIe et du XIXe lui avaient donné, si l'on veut bien comprendre les corrections essentielles que nous avons apportées à tous ceux-là — et que nous apporterons encore — et considérer, par exemple, seulement ce que sont aujourd'hui l'Inde ou la Chine, ou d'autres que l'on devine, on peut comprendre que le dépassement dialectique de leurs oppositions et de leurs archaïsmes ne se fera pas en un jour, et donc, aussi, que, pour le moment, les libertins — que ce soit au sens du XVIIe, au sens du XVIIIe, ou même au sens du XXIe siècle que nous avons donné à ce mot (les Libertins-Idylliques) — n'ont pas vraiment la main . Ce sont plutôt ceux qui comptent, qui prient ou se prosternent qui l'ont.




  L'expression "dans le cours du millénaire qui s'ouvre", dans nos textes — avec tant d'autres choses — a vraisemblablement prêté à sourire, (ce doit être nerveux, là également) ; il est certain que les géologues qui nous expliquent que là où nous voyons une montagne, il y aura, dans un temps qu'ils chiffrent plus ou moins sûrement, des collines, et que là nous voyons une plaine, il y aura une mer ou l'inverse, ont l'avantage sur ceux qui veulent penser les mouvements des peuples et du monde, de pouvoir se baser sur ces rythmes géologiques si lents, mais finalement réguliers, et dont on a déjà pu mesurer les effets. La création de "l'idée" de maître et d'esclave, l'organisation patriarcale-esclavagiste-marchande, l'apparition des classes sociales, des villes, la création d'un équivalent général abstrait (l'argent), l'organisation des peuples et le mouvement de leurs oppositions-fusion, sont des choses qui ont commencé d'apparaître il y a à peu près 10.000 ans, et dont on n'avait jamais eu d'exemples dans les dizaines, ou les centaines, de milliers d'années précédentes de l'histoire de l'Homme, de sorte qu'il est plus difficile de prévoir quels seront exactement les rythmes de ce mouvement d'humanisation, pour nous qui l'envisageons, que pour les géologues de prédire l'avenir de la Beauce, par exemple, d'ici un million d'années.




  Ceux qui pensent que les replis, ou les offensives, communautaristes, identitaires, religieuses du moment, que des quadragénaires ou des quinquagénaires tout à fait usés et désemparés devant le tourbillon historique, qui emporte tout, ont tendance à promouvoir, soutenus en cela par des plus jeunes qui sont, ces derniers temps, si portés à soutenir leurs pères (ce sera, bientôt, après chaque canton contre l'autre, de nouveau la guerre des clochers avant les batailles de rues… ), ceux qui prônent le retour, de la “bonne vieille tradition”, partout dans le monde, mais, tous et partout, avec leurs téléphones portables coréens, leurs véhicules tout-terrain surdimensionnés japonais, leurs postes de télévision taïwanais, leurs ordinateurs assemblés au Vietnam, leurs chaussures en plastique — curieux mélange de sueur chinoise et de mauvais goût américain mondialisé —, ou leurs fusils d’assaut et leurs lance-roquettes «soviétiques», ceux qui parient sur ces replis ou ces offensives des bonnes vieilles valeurs du passé, partout de par le monde si parfaitement opposées, devraient plutôt eux-mêmes nous dire combien de temps ils pensent que leur tentative de conserver ce qu'ils ont connu — ou leurs arrière-grands-pères — dans leur jeunesse (qu'ils rêvent) pourra résister au mouvement impétueux du choc des peuples, des cultures, des civilisations, des religions, enflammés par la fureur du Marché, l'  « esprit du Marché ».


Tout cela ressemble plutôt à une partie de go : dans un coin quelques positions s'organisent, et puis les mouvements qui se déploient dans une autre partie de l'échiquier, finalement, tournent ces positions, et tout est emporté. Qui puis-je ? Ils ont tous oublié le travail du négatif dans l'Histoire.




  Le projet sensualiste apparaît également pour redonner des visions claires de ce que l'on veut voir se développer pour l'Homme et cette planète — il est bon de savoir pourquoi l'on devra se battre car tout cela sent la guerre (économique, militaire, secrète, d'influence, de propagande, d’idées, de mœurs… ) — dans les tremblements de la Terre s'homogénéisant, pour le moment sous la pression du dogme économiste réactivant, en les utilisant, les anciens dogmes des autres religions qui l'avaient précédé — et qui l'avaient d'ailleurs elles-mêmes depuis toujours instrumentalisé —, dogme économiste qui avait été longtemps incarné par la bourgeoisie, avant de s'autonomiser dans le Marché, bourgeoisie dont Marx disait qu'elle était la classe la plus révolutionnaire puisqu'en s'identifiant à la production capitaliste, elle avait unifié l'espace qui n'est plus limité par des sociétés extérieures ; dans La société du spectacle cela continue ainsi : "Cette unification est en même temps un processus extensif et intensif de banalisation. L'accumulation des marchandises produites en série pour l'espace abstrait du marché, de même qu'elle devait briser toutes les barrières régionales et légales, et toutes les restrictions corporatives du Moyen Âge qui maintenaient la qualité de la production artisanale, devait aussi dissoudre l'autonomie et la qualité des lieux. Cette puissance d'homogénéisation est la grosse artillerie qui a fait tomber toutes les murailles de Chine".
Mais elles n'étaient pas tombées en 1967, et ne sont toujours pas tombées aujourd'hui ; beaucoup de ces murailles sont dans les têtes et dans les esprits, et on tente d'en rebâtir.




  À ceux qui pensent vain que notre projet de redonner du sens — sur la base de l'expérience de la poésie vécue et de l'exploration des territoires encore vierges de l'humanisation de l'amour et du monde, qui suivent elles-mêmes l'exploration et la compréhension de l'enfer de l'Homme — de redonner du sens donc, pour quelques générations et pour les luttes qui s'ouvrent devant l'idée de l'émancipation de l'être humain — émancipation qui passe, nécessairement, par la désaliénation des rapports entre les hommes et les femmes —, et que nos propos sur le millénaire qui s'ouvre, pourraient amuser, nous répondons sans peine que ce sont plutôt leurs illusions de vouloir défendre des positions, au-delà de quelques siècles, ou même seulement au-delà de quelques décennies, qui prêtent à sourire. Ceux qui pensent à une cohabitation durable (dans cette échelle de temps que je viens de donner) des particularismes locaux, religieux, esthétiques, issus des grandes civilisations esclavagistes-patriarcales et marchandes, doivent nous dire eux-mêmes combien de temps ils envisagent que ces oppositions peuvent subsister, intouchées, dans un monde aussi profondément bouleversé par la fureur des hommes techniquement équipés et celle du Marché ?
Non, comme un collage le disait :



BEAUX OISEAUX DE PARADIS

CHERCHEURS D'OR

LA BEAUTÉ EST LA SEULE FAÇON
 — RÉALISTE  

D'IMAGINER L'AVENIR


puisque, évidemment, en dehors d'elle l'avenir n'existera pas.




  Dostoïevsky disait que la Beauté sauvera le monde. L'Homme en est capable. Les sensualistes parient sur l'Homme et sur son goût, au fond, pour l'humanité; ils lui découvrent une nouvelle carte dans son jeu, très peu jouée. Ils éclairent les mouvements précédents de ce jeu, l'état des forces en présence, proposent un but à cette partie; mais, bien entendu, ils n'auront aucune possibilité de savoir s'ils ont gagné ou non ce pari; et cela ne les dérange aucunement. Ils entreprennent la psychopathologie des sociétés civilisées. Ils témoignent — et ils signent par leurs œuvres — de la magnificence possible de l'amour et du monde, ce qui est déjà, dans une si triste époque, une bonne nouvelle.




  Nous avons refait tous les calculs : nos prédécesseurs s'étaient trompés sur le tempo, mais le meilleur est à venir ; même si, on le sait bien, le pire ne sera pas triste non plus.
Ainsi que le note Joseph Raguin avec esprit : « Les "sensualistes" souhaitent faire basculer le vieux monde pour laisser place à une civilisation renversante ».

Comme souvent, c'est dans ce qui se tient à l'écart du monde (mais pas uniquement bien sûr...) et dans cet étrange laboratoire de la sensation, que s'élabore la poésie du futur ; dans le numéro huit de Internationale Situationniste Alexander Trocchi dans son texte intitulé : Technique du coup du monde — dont il ne faut prendre, à notre sens, et comme pour tout le reste, que le meilleur — écrivait ceci : « Nous avons déjà rejeté toute idée d'attaque à découvert. L'esprit ne peut pas affronter la force brutale dans une bataille ouverte. La question est plutôt de comprendre clairement et sans préjugés quelles sont les forces qui s'exercent dans le monde, et de l'interaction desquelles sortira le futur ; et alors, calmement, sans indignation, par une sorte de jiu-jitsu spirituel qui nous appartient en vertu de notre intelligence, de modifier, corriger, compromettre, dévier, corrompre, éroder, tourner ; d'être les inspirateurs de ce que nous pouvons appeler l'insurrection invisible. Elle arrivera pour la masse des hommes, si elle arrive, non comme une chose pour laquelle ils ont voté, ou pour laquelle ils ont officiellement combattu, mais comme un changement de saison : ils se retrouveront dedans, et poussés par la situation même à tout recréer consciemment à partir d'une telle situation, une histoire intérieure et extérieure enfin devenue la leur propre."




  Pour finir, je citerai un texte de mars 1990 (qui est aussi un détournement, que l'on reconnaîtra) de ce que l'on pourrait appeler ainsi notre période pré-sensualiste ; il faisait ceci :


« Voilà donc, de toute façon, cette chape de plomb (qui lorsque les situations s'y prêtent n'est plus qu'un nuage) de la résignation aux racines profondes, à laquelle nous allons nous heurter ; ce qu'il faut vibrer et faire vibrer, toujours, souvent. Avec la beauté, l'émotion, le jeu, la sensualité, la tendresse, le génie, l'amitié, parfois en secouant un bon coup, toujours comme de beaux et bons vivants. Le pauvre sauvage moderne il en est encore à la tentation d'Antoine. L'ébat du zèle écourté, les tics d'orgueil puéril, l'affaiblissement et l'effroi. Mais il se mettra à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s'émouvront autour de son siège. Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à ses expériences. Dans ses environs affluera rêveusement la curiosité d'anciennes foules et de luxes oisifs. Sa mémoire et ses sens ne seront que la nourriture de son impulsion créatrice. Quant au monde, quand il sortira, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles.
L'expérience du beau côté de la vie, lorsqu'on la vit ensemble, elle dissout d'elle-même ce « monde où des fantômes gouvernent des morts ».


C'est ce que l'on verra.



R.C. Vaudey


Septembre 2002


In SENSUALISME PRINCEPS  




Critique de Joseph Raguin



Naissance d'un monde.



La liberté ? l'amour ? La poésie ? La délicatesse ? L'illumination ? La grandeur ? Obligatoires désormais. Car la situation n'est pas brillante. La voici : « Les vieux ont trop de souvenirs pour avoir du courage, quant aux jeunes ils s'en fichent, ils cherchent à avoir la paix, les plus ambitieux veulent faire de l'argent, voilà tout ».

Que proposent les « sensualistes » ? : Élaborer « les jeux délicats, raffinés, puissants, extasiés de l'humanité accomplie, post-analytique , post-économiste ». Ligne de fond du programme : « la nécessaire désaliénation des rapports entre les hommes et femmes ». L'être humain mérite-t-il misère et peine ?

Une ambition pour lui : « devenir toujours plus profond, plus sensible, plus humain, plus vrai, plus beau, plus puissant, plus abandonné, plus extasié, plus sage, plus complet, plus aimant ». Les « sensualistes » veulent faire basculer le vieux monde pour laisser place à une civilisation renversante.

Comment ? Il s'agit tout simplement, et là, sur-le-champ, d'être vraiment vivant. Facile ? Barbant ? Plat ? Déjà vu ? Prêcheur ? Déjà lu ? Non. Pourquoi ? Il suffit de vraiment lire Vaudey. Page 19 : « Mais il faut dire pourquoi ceux qui sont si désabusés le sont et pourquoi les autres ne recherchent pas l'esprit ».

Futile ? Vaniteux ? Pas dans le coup ? Plagiaire ? Vain ? Prétentieux ? Sans vigueur ? A oublier ?

Non. « La plus belle théorie, le plus bel amour » viennent d'être énoncés en un manifeste bouleversant.


Joseph Raguin.

La Voix du Nord




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