Nous
restâmes un moment silencieux, à savourer nos plats, qui étaient
délicieux. Après qu'il eut bu du vin — qui ne l'était pas moins
—, Casanova me demanda — puisque l'on parlait, dans l'esprit
d'Aristippe, de mouvement et de plaisir — si je voulais bien lui
lire ce texte dans lequel Reich expose sa découverte du réflexe de
l'orgasme, — et détaille le déroulé du mouvement de ce dernier.
Il
en avait entendu parler, et était curieux d'en connaître la version
originale. Je le retrouvais tel que je l'avais publié, ici et là,
sur notre Bureau, et je le lus à la compagnie.
L'air
inspiré, Aristippe et notre chevalier approuvaient les passages plus
théoriques où Reich distingue la puissance érective, la puissance éjaculative et la
puissance orgastique, et tous deux savouraient gourmandement, comme
en les revivant, la description des différentes phases de la montée
vers l'acmé.
Arété,
la belle Cyrénéenne — qui était le sosie de Sophia Loren (dans
le portrait que l'on connaît d'elle avec un chat) —, souriait.
Héloïse, elle, avait posé sa main sur mon genou. Ce qui était
doux.
Lorsque
j'eus fini, ce cher Casanova — avant même que quiconque autour de
la table en fît la remarque — me dit qu'il se reconnaissait bien
dans la description que Reich faisait du caractère
phallique-narcissique qui bien que puissant érectivement souffre
d'impuissance orgastique, caractère qui se reconnaît, entre
autres choses, à son insistance sur ses « performances
érotico-athlétiques », et il ajouta, avec la chaleur que ses
lecteurs lui connaissent :
«
Ah ! Cher ami, cet abandon, que je vois là décrit, cette extase
harmonique dont vous parlez dans vos écrits, moi aussi, jeune
homme, je les ai connus… Et combien de fois ne les ai-je, dans la
suite de ma vie, regrettés !
Souvenez-vous
de mon amour avec la belle C. C., et de ce que j'en dis dans mon
Histoire de ma vie. Nous jouissions tous deux en chœur, de
tout notre cœur, et notre sommeil de concert — qui signe toujours
ces accords — je le regrette encore.
J'eusse
aimé que nous eussions eu, comme vous l'eûtes vous-même, le moyen
de quitter le monde et de partir aux Indes et ailleurs — ainsi que
vous le fîtes… Nous eussions alors appareillé sur quelque
voilier, et, après un long et merveilleux périple, nous eussions
pu, nous aussi, voir, émerveillés, émerger de la brume, dans la
touffeur de l'aube rosée, derrière la ligne interminable des
plages, des rizières et des cocoteraies, la blancheur immaculée des
cathédrales des fervents Catholiques portugais.
Dans
quelque palais colonial prêté par le cadet d'un marquis de
l'Algarve, nous eussions pu passer des jours entiers à nous aimer et
à savourer, dans nos siestes divines — et sur cette Terre —, ce
que nos hôtes lusitaniens espéraient, mais en vain, trouver dans le
Ciel.
Nous
eussions, nous aussi, pu nous allonger nus sur les plages désertes,
nous jeter dans les vagues, plonger dans les rouleaux, et nous
laisser ainsi ramener au rivage.
Peut-être
même me fussé-je enhardi jusqu'à faire joindre, par un habile
indigène, quelques douelles d'un tonneau pour m'en servir pour
glisser sur l'eau — tel un nouveau Jésus.
Ce
qui est certain, c'est que nous eussions fait, elle et moi, de bien
jolis miracles derrière le tulle de nos ciels de lit — que j'eusse
pris bien soin de noter – ainsi que vous le faites – dans les
poèmes qu'ils m'eussent inspirés —, et qu'à force de
contemplation ravie dans cet été sans fin que connaissent ces
littoraux bénis, je vous eusse sans doute soufflé votre découverte,
en associant le libertinage et l'idylle, l'amour sentimental
(l'abandon total), la jouissance et la contemplation, bref en
découvrant l'amour contemplatif — galant avant même que
vos aïeux eussent eu le temps de naître.
Et
puis nous serions retournés sur nos terres — une villa palladienne
de Vénétie — où j'eusse vécu comme un Romain, mais sans la
toge, et, ainsi que vous le faites — bien que n'étant pas adepte
de Diogène —, fermé ma porte, pour éviter toute gêne, à tous –
et même au doge – , hors quelques amis.
Hélas,
mon cher, vous le savez, les filles, alors, appartenaient à leur
père, et le sien — malgré l'intervention de M. de Bragadin —
décida de la mettre au couvent pour les prochains quatre ans.
Sans
doute avez-vous eu le bonheur de connaître les femmes et les filles
les plus libres que le monde — au moins sous nos latitudes — a
vues depuis plus de 40 siècles, prêtes à tout quitter pour
partir, au bout du monde, jouir de leur vie et de l'amour — et non,
comme on le voit aujourd'hui, pour se faire exploser… le corps, ou
sur le terrain miné des Moyen-Orientaux, ou dans le porno hardcore
des lourds Occidentaux – éclater ou jouir, vous l'avez
noté, voilà bien la question centrale de l'humanité — ;
pour moi, de chagrin, et faute de la liberté d'aimer — que je
n'eusse pu connaître, de toute façon, que dans la prison de la
conjugalité —, je fus donc réduit à faire du peep show,
pour l'ambassadeur de France à Venise — qui devint un ami – un
parrain, plutôt.
C'est
ce que vous n'avez pas dit en parlant des amants : le monde ni
personne ne les attendent — sinon pour tout autre chose. Le monde,
les familles ont pour eux des projets — que leurs tendresses
contrarient.
Ceux
qui veulent échapper au travail, à la famille et à la patrie —
mon époque parlait de République ou de royaume, et, si on n'allait
pas, dans le monde que je voulais connaître, jusqu'à imaginer
l'infamie du travail, les vrais philosophes trouvaient tout aussi
répugnant ce qu'on appelle un état dans le monde —, ceux
qui veulent, dis-je, échapper à tout cela pour se livrer à
l'amour, à la contemplation galante et à la poésie (il en faut),
en plus d'être de vrais libertins — idylliques, dans votre cas —,
doivent pouvoir bénéficier d'une conjoncture historique favorable,
et, dans le même temps, de quelque fortune personnelle — et sans
tutelle.»
À
ce moment-là, la belle voix, un peu ivre et camée, d'une femme
reconnaissable entre toutes, fredonna derrière moi :
« Mama may have, Papa may have
But God bless the child that's got his own
That's got his own… »
Casanova
l'entendit et bondit. « Ma très chère Billie ! s'écria-t-il en
lui baisant les mains, que faites-vous ici ! »
«
A love affair… » répondit-elle, et, posant son index sur
sa bouche, elle lui fit signe de ne pas lui en dire plus et de
continuer son doctrinal. Très troublé, notre chevalier poursuivit
cependant ainsi :
«
À cet âge de ma vie — lors de ma rencontre avec le cardinal de
Bernis —, tout m'était permis. Sans doute eussé-je été capable,
dans d'autres circonstances sociales, de dépasser cette régression
au stade du « mâle phallique-narcissique » sur lequel la suite de
ma vie m'a fixé.
L'abandon
à la génitalité, c'est-à-dire, dans mon cas, le dépassement de
cette terreur de s'abandonner dans les bras d'une femme — et de
recevoir le don de son amour —, terreur déterminée,
primitivement, par celle d'être le jouet de la mère archaïque, et,
secondairement, par cette perception infantile plus tardive que les
femmes appartiennent toutes au père, et que les aimer ainsi c'est
défier son autorité au risque d'entamer avec lui une lutte à mort,
cet abandon à la génitalité, donc, j'eusse moi aussi pu le
connaître comme l'expérience répétée de ma puissance et de ma
délicatesse — amoureuses et poétiques — se déployant, si ma
situation sociale m'avait permis d'être autre chose que pauvre, ou
courtisan — et un éternel outsider adolescent dans le monde des
Grands, qui doit se limiter à chaparder pour un moment leurs
filles ou leurs femmes (que cela distrait de leur ennui), et puis à
prendre la fuite.
Ou
bien encore à les amuser par le spectacle direct (comme avec de
Bernis ), ou par le récit, de mes prouesses « techniques » avec
celles dont ils n'avaient cure : les abbesses et les pauvresses.
»
Il
y avait un grand air de sincérité dans ce que venait de dire notre
ami vénitien, qui frappa l'assemblée. Nous laissâmes passer un
ange, — qui me parut ressembler à un vieux Juif viennois que je
connaissais.
Arété
rompit le silence, et me dit : « C'est également ce que j'ai pensé
en vous entendant parler de cette fille des Amériques, qui était un
garçon : sans doute vivait-elle de ses charmes à Paris ; sans
doute trouva-t-il avec vous la seule occasion de sa vie d'épancher
son âme, un instant ; et, sans doute, retourna-t-il à son
propre mensonge à lui-même, qui lui permettait d'éviter les
favelas et de gagner sa vie, — si l'on peut dire cela comme ça. Il
y a, n'est-ce-pas, des structures sociales — qui enserrent les
amants — qui permettent, ou non, cet amour, libéré des misères
et des peurs du passé, — ou qui, à l'inverse, les
instrumentalisent et les rentabilisent… »
«
Nous sommes d'accord, dis-je : la société de l'Injouissance,
c'est la rencontre de structures caractérielles demeurées
infantiles par « cette inhibition de la génitalité, [et dont] les
demandes prégénitales sont surinvesties d'énergie », et de formes
aliénantes d'organisation sociale qui exploitent ce filon de la
misère sexuelle, poétique et contemplative — qu'elles ont
elles-mêmes plus ou moins sciemment produite — de cette fin (plutôt cataclysmique) du règne plurimillénaire du
sadomasochisme patriarcal esclavagiste-marchand, commencé avec
l'Histoire, c'est-à-dire l'ère de l'Injouissance —
l'Injouissance, c'est-à-dire cette rupture du vivant avec lui-même
et avec le monde.
Ce
monde n'est pas fait pour l'amour contemplatif — galant : il est
fait pour disparaître par la lutte incessante que se mènent ceux qui n'ont pu que rester des enfants mauvais, enrégimentés, et que
je nomme les injouissants. »
Pour
laisser un peu notre cher Giacomo récupérer — et pour m'éviter
de pontifier —, nous avons tous prié Billie de bien vouloir
chanter, elle par qui s'exprimait justement le blues que produisent
l'esclavage, l'assujettissement plurimillénaire des femmes, la
nostalgie de la liberté…
Je
trouvais décidément ce ponton du Lineadombra bien intriguant : à
quelques tables de là, je crus même apercevoir deux vieux garçons
allemands — se tenant bien à l'écart de ces débats sur l'amour
et puis les dames – des sujets pour lesquels ils manquaient
d'expérience pratique —, Nietzsche et Schopenhauer, qui se
querellaient, le second accusant le premier de lui avoir piqué son
idée de Volonté, quand le premier lui répondait qu'il n'était
qu'un « idéaliste — en laid », et que son idée de Volonté il
la tenait lui-même des Hindous et des Chinois.
Arété
avait posé sa main sur celle de Casanova… Aristippe semblait
hypnotisé par Lady Day, qui elle-même le couvait du regard…
Était-il sa secrète love affair vénitienne ? Cela eût
expliqué sa présence, là, ce soir…
Un
orchestre sur le quai entama God bless the child, — et la
voix de Billie s'éleva dans la nuit.
Je
vidai mon verre de Chianti…
.
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