vendredi 21 novembre 2014

L'amour libre, suite




Nous restâmes un moment silencieux, à savourer nos plats, qui étaient délicieux. Après qu'il eut bu du vin — qui ne l'était pas moins —, Casanova me demanda — puisque l'on parlait, dans l'esprit d'Aristippe, de mouvement et de plaisir — si je voulais bien lui lire ce texte dans lequel Reich expose sa découverte du réflexe de l'orgasme, — et détaille le déroulé du mouvement de ce dernier.
Il en avait entendu parler, et était curieux d'en connaître la version originale. Je le retrouvais tel que je l'avais publié, ici et , sur notre Bureau, et je le lus à la compagnie.

L'air inspiré, Aristippe et notre chevalier approuvaient les passages plus théoriques où Reich distingue la puissance érective, la puissance éjaculative et la puissance orgastique, et tous deux savouraient gourmandement, comme en les revivant, la description des différentes phases de la montée vers l'acmé.

Arété, la belle Cyrénéenne — qui était le sosie de Sophia Loren (dans le portrait que l'on connaît d'elle avec un chat) —, souriait. 

Héloïse, elle, avait posé sa main sur mon genou. Ce qui était doux.

Lorsque j'eus fini, ce cher Casanova — avant même que quiconque autour de la table en fît la remarque — me dit qu'il se reconnaissait bien dans la description que Reich faisait du caractère phallique-narcissique qui bien que puissant érectivement souffre d'impuissance orgastique, caractère qui se reconnaît, entre autres choses, à son insistance sur ses « performances érotico-athlétiques », et il ajouta, avec la chaleur que ses lecteurs lui connaissent :

« Ah ! Cher ami, cet abandon, que je vois là décrit, cette extase harmonique dont vous parlez dans vos écrits, moi aussi, jeune homme, je les ai connus… Et combien de fois ne les ai-je, dans la suite de ma vie, regrettés !
Souvenez-vous de mon amour avec la belle C. C., et de ce que j'en dis dans mon Histoire de ma vie. Nous jouissions tous deux en chœur, de tout notre cœur, et notre sommeil de concert — qui signe toujours ces accords — je le regrette encore.

J'eusse aimé que nous eussions eu, comme vous l'eûtes vous-même, le moyen de quitter le monde et de partir aux Indes et ailleurs — ainsi que vous le fîtes… Nous eussions alors appareillé sur quelque voilier, et, après un long et merveilleux périple, nous eussions pu, nous aussi, voir, émerveillés, émerger de la brume, dans la touffeur de l'aube rosée, derrière la ligne interminable des plages, des rizières et des cocoteraies, la blancheur immaculée des cathédrales des fervents Catholiques portugais.

Dans quelque palais colonial prêté par le cadet d'un marquis de l'Algarve, nous eussions pu passer des jours entiers à nous aimer et à savourer, dans nos siestes divines — et sur cette Terre —, ce que nos hôtes lusitaniens espéraient, mais en vain, trouver dans le Ciel.
Nous eussions, nous aussi, pu nous allonger nus sur les plages désertes, nous jeter dans les vagues, plonger dans les rouleaux, et nous laisser ainsi ramener au rivage.
Peut-être même me fussé-je enhardi jusqu'à faire joindre, par un habile indigène, quelques douelles d'un tonneau pour m'en servir pour glisser sur l'eau — tel un nouveau Jésus.

Ce qui est certain, c'est que nous eussions fait, elle et moi, de bien jolis miracles derrière le tulle de nos ciels de lit — que j'eusse pris bien soin de noter – ainsi que vous le faites – dans les poèmes qu'ils m'eussent inspirés —, et qu'à force de contemplation ravie dans cet été sans fin que connaissent ces littoraux bénis, je vous eusse sans doute soufflé votre découverte, en associant le libertinage et l'idylle, l'amour sentimental (l'abandon total), la jouissance et la contemplation, bref en découvrant l'amour contemplatif — galant avant même que vos aïeux eussent eu le temps de naître.

Et puis nous serions retournés sur nos terres — une villa palladienne de Vénétie — où j'eusse vécu comme un Romain, mais sans la toge, et, ainsi que vous le faites — bien que n'étant pas adepte de Diogène —, fermé ma porte, pour éviter toute gêne, à tous – et même au doge – , hors quelques amis.

Hélas, mon cher, vous le savez, les filles, alors, appartenaient à leur père, et le sien — malgré l'intervention de M. de Bragadin — décida de la mettre au couvent pour les prochains quatre ans.

Sans doute avez-vous eu le bonheur de connaître les femmes et les filles les plus libres que le monde — au moins sous nos latitudes — a vues depuis plus de 40 siècles, prêtes à tout quitter pour partir, au bout du monde, jouir de leur vie et de l'amour — et non, comme on le voit aujourd'hui, pour se faire exploser… le corps, ou sur le terrain miné des Moyen-Orientaux, ou dans le porno hardcore des lourds Occidentaux – éclater ou jouir, vous l'avez noté, voilà bien la question centrale de l'humanité — ; pour moi, de chagrin, et faute de la liberté d'aimer — que je n'eusse pu connaître, de toute façon, que dans la prison de la conjugalité —, je fus donc réduit à faire du peep show, pour l'ambassadeur de France à Venise — qui devint un ami – un parrain, plutôt.

C'est ce que vous n'avez pas dit en parlant des amants : le monde ni personne ne les attendent — sinon pour tout autre chose. Le monde, les familles ont pour eux des projets — que leurs tendresses contrarient.
Ceux qui veulent échapper au travail, à la famille et à la patrie — mon époque parlait de République ou de royaume, et, si on n'allait pas, dans le monde que je voulais connaître, jusqu'à imaginer l'infamie du travail, les vrais philosophes trouvaient tout aussi répugnant ce qu'on appelle un état dans le monde —, ceux qui veulent, dis-je, échapper à tout cela pour se livrer à l'amour, à la contemplation galante et à la poésie (il en faut), en plus d'être de vrais libertins — idylliques, dans votre cas —, doivent pouvoir bénéficier d'une conjoncture historique favorable, et, dans le même temps, de quelque fortune personnelle — et sans tutelle.»

À ce moment-là, la belle voix, un peu ivre et camée, d'une femme reconnaissable entre toutes, fredonna derrière moi :

« Mama may have, Papa may have
But God bless the child that's got his own
That's got his own… »

Casanova l'entendit et bondit. « Ma très chère Billie ! s'écria-t-il en lui baisant les mains, que faites-vous ici ! »

« A love affair… » répondit-elle, et, posant son index sur sa bouche, elle lui fit signe de ne pas lui en dire plus et de continuer son doctrinal. Très troublé, notre chevalier poursuivit cependant ainsi :

« À cet âge de ma vie — lors de ma rencontre avec le cardinal de Bernis —, tout m'était permis. Sans doute eussé-je été capable, dans d'autres circonstances sociales, de dépasser cette régression au stade du « mâle phallique-narcissique » sur lequel la suite de ma vie m'a fixé.

L'abandon à la génitalité, c'est-à-dire, dans mon cas, le dépassement de cette terreur de s'abandonner dans les bras d'une femme — et de recevoir le don de son amour —, terreur déterminée, primitivement, par celle d'être le jouet de la mère archaïque, et, secondairement, par cette perception infantile plus tardive que les femmes appartiennent toutes au père, et que les aimer ainsi c'est défier son autorité au risque d'entamer avec lui une lutte à mort, cet abandon à la génitalité, donc, j'eusse moi aussi pu le connaître comme l'expérience répétée de ma puissance et de ma délicatesse — amoureuses et poétiques — se déployant, si ma situation sociale m'avait permis d'être autre chose que pauvre, ou courtisan — et un éternel outsider adolescent dans le monde des Grands, qui doit se limiter à chaparder pour un moment leurs filles ou leurs femmes (que cela distrait de leur ennui), et puis à prendre la fuite.

Ou bien encore à les amuser par le spectacle direct (comme avec de Bernis ), ou par le récit, de mes prouesses « techniques » avec celles dont ils n'avaient cure : les abbesses et les pauvresses. »

Il y avait un grand air de sincérité dans ce que venait de dire notre ami vénitien, qui frappa l'assemblée. Nous laissâmes passer un ange, — qui me parut ressembler à un vieux Juif viennois que je connaissais.

Arété rompit le silence, et me dit : « C'est également ce que j'ai pensé en vous entendant parler de cette fille des Amériques, qui était un garçon : sans doute vivait-elle de ses charmes à Paris ; sans doute trouva-t-il avec vous la seule occasion de sa vie d'épancher son âme, un instant ; et, sans doute, retourna-t-il à son propre mensonge à lui-même, qui lui permettait d'éviter les favelas et de gagner sa vie, — si l'on peut dire cela comme ça. Il y a, n'est-ce-pas, des structures sociales — qui enserrent les amants — qui permettent, ou non, cet amour, libéré des misères et des peurs du passé, — ou qui, à l'inverse, les instrumentalisent et les rentabilisent… »

« Nous sommes d'accord, dis-je : la société de l'Injouissance, c'est la rencontre de structures caractérielles demeurées infantiles par « cette inhibition de la génitalité, [et dont] les demandes prégénitales sont surinvesties d'énergie », et de formes aliénantes d'organisation sociale qui exploitent ce filon de la misère sexuelle, poétique et contemplative — qu'elles ont elles-mêmes plus ou moins sciemment produite — de cette fin (plutôt cataclysmique) du règne plurimillénaire du sadomasochisme patriarcal esclavagiste-marchand, commencé avec l'Histoire, c'est-à-dire l'ère de l'Injouissance — l'Injouissance, c'est-à-dire cette rupture du vivant avec lui-même et avec le monde.
Ce monde n'est pas fait pour l'amour contemplatif — galant : il est fait pour disparaître par la lutte incessante que se mènent ceux qui n'ont pu que rester des enfants mauvais, enrégimentés, et que je nomme les injouissants. »

Pour laisser un peu notre cher Giacomo récupérer — et pour m'éviter de pontifier —, nous avons tous prié Billie de bien vouloir chanter, elle par qui s'exprimait justement le blues que produisent l'esclavage, l'assujettissement plurimillénaire des femmes, la nostalgie de la liberté…

Je trouvais décidément ce ponton du Lineadombra bien intriguant : à quelques tables de là, je crus même apercevoir deux vieux garçons allemands — se tenant bien à l'écart de ces débats sur l'amour et puis les dames – des sujets pour lesquels ils manquaient d'expérience pratique —, Nietzsche et Schopenhauer, qui se querellaient, le second accusant le premier de lui avoir piqué son idée de Volonté, quand le premier lui répondait qu'il n'était qu'un « idéaliste — en laid », et que son idée de Volonté il la tenait lui-même des Hindous et des Chinois.

Arété avait posé sa main sur celle de Casanova… Aristippe semblait hypnotisé par Lady Day, qui elle-même le couvait du regard… Était-il sa secrète love affair vénitienne ? Cela eût expliqué sa présence, là, ce soir…

Un orchestre sur le quai entama God bless the child, — et la voix de Billie s'éleva dans la nuit.

Je vidai mon verre de Chianti




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