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| Punta della Dogana |
Plus
tard, alors que le soir commençait à tomber, Héloïse et Aristippe
ont décidé que nous devions trouver une belle table pour dîner et
passer la soirée. Le Lineadombra, au Ponte de l'umiltà,
à deux pas de là, nous tendait les bras. Nous y sommes allés. En
remontant les Zattere, vers la Punta della Dogana.
Bien
installés, en première ligne poétique, sur le ponton, face à la
Chiesa del Redentore, nous avons repris notre conversation.
Aristippe
voulait en savoir plus sur ce que je considérais comme l'origine de
ce que j'appelais l'injouissant historique. Et, bien sûr, sur le
réflexe, si longtemps ignoré, de la jouissance orgastique, tel que
Reich l'avait révélé, — qui le passionnait.
La
description clinique du réflexe de l'orgasme lui paraissait une mise
au point physiologique fondamentale — dont les praticiens actuels
n'avaient, selon lui, encore retrouvé qu'un moment — et une sorte
de confirmation de sa thèse selon laquelle le souverain bien est le
plaisir en mouvement, — même si le mouvement, dans ce cas, il
le savait bien, pouvait passer du lent à l'ardent et au lyrique,
pour finir dans l'éperdu et l'extatique.
Quant
à la découverte qu'Héloïse et moi avions faite des rivages du
sentiment océanique que cette extase harmonique permet
d'accoster, pour y jeter l'« encre » poétique,
qu'offrent, après coup, les contemplations mystiques qui suivent
seulement cette forme particulière de l'extase — et pas les autres
—, cela lui paraissait le plus beau de tout : la
clef de voûte de l'ensemble, s'émerveillait-il, auquel il
lui semblait aussi avoir contribué ; et, regardant ma sirène,
il me disait : « Quel chemin depuis Cyrène vous avez
fait ! » ; — il regrettait aussi que, dans sa querelle
contre Platon, il n'eût pu faire valoir, faute de les avoir
découverts, de tels arguments contre la présentation dénaturée de
la contemplation faite par ce dernier, — bien qu'il doutât que
l'autre, avec ses goûts particuliers et son athlétisme pratique et
philosophique de psychorigide eût fait grand cas de tout cela.
« Mais,
me disait-il, mes amours tarifés avec la belle Laïs — que je
devais partager avec tant d'autres – dont ce caractériel de
Diogène qui, lui, couchait avec elle gratis, et pour cause… —
s'ils étaient ce qui pouvait se faire de plus libre, à l'époque,
n'étaient pas de nature à permettre ces abandons dont vous parlez,
qui offrent de telles illuminations. Les plaisirs mêlés qu'ils
procuraient m'ont permis d'élaborer ma philosophie hédoniste ;
sans jamais pouvoir toutefois me permettre d'atteindre, par un grand
et total abandon à ses grandes vagues, vos plages de l'amour
contemplatif — galant. »
(Mon
cousin, P. Jourdan, grand médecin de terrain, qui était resté un
homme élancé et élégant, amant aimé des dames — et toujours
très vert-galant —, m'avait fait la même remarque, que je pris
pour le plus beau des compliments, lors de la parution du Manifeste
sensualiste, alors qu'il avait 92 ans… un âge où les hommes
ont tendance à commencer à parler véridiquement, — je fus donc
tout autant touché par ce que venait de dire Aristippe, fort de ses
2370 ans.)
« Dans mes nombreux voyages historiques, continua-t-il, j'ai rencontré, à Rome, il y a un peu plus de deux mille ans, ce cher Ovide — dont vous avez été le premier à noter qu'il avait déjà mis l'accent, en libertin, – à rebours de son temps, qui ne pouvait guère l'imaginer et l'accepter – sur la jouissance partagée des amants.
Mais
lui non plus n'avait pu découvrir les illuminations de l'amour
contemplatif — galant, ce libertinage idyllique, car il était trop
exposé socialement, directement sous le regard d'Auguste, et parce
qu'il restait le plus souvent (certes pas tout le temps) dans la
contemplation de la jouissance féminine, — une autre
manifestation, chez l'homme, de ce que vous nommez, je crois,
l'impuissance orgastique. »
« Il
me semble, ajoutait-il, que ces illuminescences, ainsi que
vous appelez ces illuminations, ces états contemplatifs, mystiques,
post-orgastiques impliquent une extériorité au monde, une
volontaire obscurité, avec, dans le même temps, une grande
affirmation de la féminité alliée à une grande confiance et une
grande complicité entre les amants, que je n'ai vues dans aucune
époque, qu'aucune n'a vraiment permises, et dont les conditions me
semblent même être passées. Pour ce que je peux voir de votre
temps.
Aujourd'hui,
de nouveau comme hier, vous l'avez écrit, la plupart, hommes ou
femmes, cherchent d'abord à sauver leur peau. L'insouciance de votre
génération, à cet égard, son mépris de ce qu'on appelle le monde
ne se reverront pas de sitôt. »
Tandis
qu'il me parlait ainsi, je remarquai Héloïse — qui ne goûtait
que modérément les débats argumentés avec l'amour comme sujet —
qui avait entamé une conversation avec l'homme qui occupait la table
à côté de la nôtre, — qui semblait l'amuser d'anecdotes. Bien
que son visage me parût familier, je ne pouvais me souvenir de
l'endroit où je l'avais croisé.
Négligeant
ce détail, la voyant tout en gaieté, je me tournais vers Arété et
Aristippe : « Je ne peux qu'approuver ce que vous dites :
avant nous, la notabilité des pubertaires-libertaires, qui auront
été les chiens de guerre de « l'américanisation du monde » ;
après nous, le déluge du monde géré par la technique du chaos !
Une sorte de colonialisme « anti-colonialiste », qui loin
d'être « primaire » est très favorable au lobby
militaro-industriel ! Mais revenons à nos affaires qui, à mon
avis, sont toutes liées. » lui dis-je.
Et,
pour répondre à sa première interrogation sur l'origine de
l'injouissant historique, et affiner ce que je lui avais dit
l'après-midi, je lui exposais que selon moi comprendre l'apparition
de l'injouissant historique équivalait à comprendre comment se perd
le sentiment d'unité avec le monde, sentiment que nous connaissons
tous, en y arrivant, comme nourrissons — et qui avait pu encore
exister, sous des formes qui peuvent nous paraître simples, pour
certains des peuples que l'on dit « premiers » —, afin
de tenter de le retrouver, au moins personnellement, et de voir
s'épanouir la traduction de ce sentiment océanique d'unité dans
des formes culturelles et civilisationnelles (la peinture, la poésie,
la musique…) conformes à nos goûts.
Pour
expliquer historiquement la perte de ce sentiment, je lui exposais ce
que W. Reich en disait, en se fondant sur les travaux de Malinowsky,
dans le livre, dont je lui avais parlé, intitulé L'irruption de
la morale sexuelle, en lui citant tout d'abord les passages où
Reich soulignait à la fois la santé amoureuse et la sentimentalité
des indigènes dont il était question.
Aristippe
était très curieux de ces détails à propos de ces « barbares »
(car il partageait sur ce point, bien que cyrénéen, le sentiment
des Grecs) ignorés de son temps ; je lui lus donc le passage
suivant :
«
La puissance orgastique de la femme trobriandaise est d'autre part
attestée par le fait que la langue désigne par le même mot
l'orgasme de la femme et l'orgasme de l'homme : tous deux se disent
ipisi momona, c'est-à-dire "le sperme s'écoule".
Momona désigne aussi bien le sperme que l'écoulement chez la
femme. Il va de soi que l'homme se retient jusqu'à ce que la femme
accède à la satisfaction.
Les
récits personnels des indigènes attestent également de leur
sensibilité sexuelle. Nous reproduisons, à titre d'exemple, un de
ces récits :
"Lorsque
je couche avec Dabugera, je la prends dans mes bras, je l'étreins de
tout mon corps, nous frottons nos nez l'un contre l'autre. Nous
suçons nos lèvres inférieures afin d'entrer dans un état
d'excitation passionnée, nous suçons nos langues, nous nous mordons
le nez, nous nous mordons le menton, nous nous mordons la joue et
nous caressons tendrement nos aisselles et nos flancs. C'est alors
qu'elle dit : "Ô mon chéri, tu me chatouilles… avance, je
sens fondre tout mon corps… de plaisir… avance, pénètre, pour
que la sève s'écoule… continue, c'est une sensation délicieuse
!"
Au
savoir de ces hommes primitifs s'opposent les théories de plusieurs
de nos sexologues qui s'obstinent à prétendre que l'insatisfaction
fait partie de la nature féminine, que la nature a doté la femme
d'un vagin insensible et d'autres élucubrations "scientifiques"
sorties de cerveaux paralysés par le moralisme.
La
plupart de nos femmes sont incapables d'accomplir un certain
mouvement rythmique du bassin provoquant l'orgasme et augmentant la
satisfaction de l'homme, mouvement que les prostituées exécutent
d'une manière froide et calculée pour donner aux partenaires
l'illusion de l'excitation. »
À
cet instant Aristippe interrompit la lecture que je faisais de
l'ouvrage en question, léger opuscule dont j'avais opportunément
emporté avec moi un exemplaire.
«
Ah ! Mon cher ami, me dit-il, moi qui en tant que Cyrénéen ai
bien connu les femmes de la tribu des Nefzaouas — qui étaient déjà
à mon époque ce qu'elles étaient dans votre XVe siècle, du temps
du Cheikh Nefzaoui – à qui elles ont tout appris — je ne peux
que citer ses mots, tels qu'on peut les lire dans son Jardin
parfumé :
"Les
regards langoureux
Mettent
en communication une âme avec une autre,
Et
les tendres baisers
Servent
d'intermédiaire entre le membre et la vulve."
Et
encore ceci, à propos de celle qu'il nomme El muâïne, l'aidante
:
"Cette
vulve est ainsi nommée parce qu'elle aide spontanément le membre à
entrer, à sortir, à monter et à descendre, en un mot dans tous ses
mouvements ; de telle sorte que, lorsqu'il désire faire une chose,
soit remuer, soit s'introduire, soit se retirer, elle s'empresse de
lui en faciliter les moyens, de répondre à son appel. Par cette
assistance, l'éjaculation devient facile et la jouissance complète
; celui même qui est long à éjaculer, arrive ainsi rapidement à
la pâmoison et son sperme ne tarde pas à couler."
Toutes
ces considérations poético-érotiques, écrites il y a six siècles
par le Cheikh Nefzaoui, et qui font écho à ce poème en prose (qui
aurait aussi bien pu être recueilli il y a trente siècles) de ce
lointain et primitif barbare pour sa Dabugera — son Héloïse, si
vous me permettez la comparaison —, primitif barbare si aimablement
civilisé, si sensualiste, si proche de ce type d'homme que j'aurais
voulu voir se développer, grâce à mon enseignement, parmi mes
contemporains, sur les plages et les rivages de la Méditerranée,
plutôt que de devoir constater avec effarement ce qu'a produit
l'idéalisme à la con de Platon, idéalisme qui s'est avec le temps
envenimé sous la forme de tous les monothéismes nourris aux
fanatismes des plèbes enfiévrées (le christianisme, vous le
savez, n'est qu'un platonisme pour le peuple…) ; Platon qui
aura transmis à l'Occident toutes ses projections délirantes, comme
ses idées du ciel, du purgatoire ou de l'enfer dont il me bassinait
déjà à l'époque, qu'il a exposées ensuite dans le dernier livre
de sa République avant que je ne les retrouve, quinze siècles
plus tard, dans l'imaginaire de votre Moyen Âge ; et, aussi
bien, sa doctrine des Idées, modèle de la doctrine du réalisme,
c'est-à-dire de cette doctrine qui souscrivait à la réalité
objective des idées générales, doctrine qui est encore à la base
du « réalisme » de la pensée scientifique ; sans oublier la
stupidité de la cosmologie scolastique, tirée de son Timée… Même
l'organisation politique de l'Europe pendant près de 1000 ans fut
marquée par les idées de notre hercule de foire philosophique :
comme les gardiens qu'il avait imaginés, le clergé a exercé
le pouvoir par l'étude et la contemplation — enfin, cette
pseudo-contemplation, cette contemplation d'artisan , de
boutiquier et de bigot, qu'il avait mise en avant, qui
contemplent en esprit l'Idéal – faute, comme vous le dites,
de pouvoir s'immerger dans le Temps, sensualistement — ;
et le célibat et le goûts des mignons, c'est encore de lui que la
hiérarchie cléricale le tira. »
Je
sentais Aristippe s'échauffer. Il n'avait jamais aimé Platon, cela
datait du temps où ils étudiaient ensemble avec Socrate. L'histoire
avait voulu que le monde perde toute trace de ses écrits, et soit, à
l'inverse, profondément imprégné par les idées contenues dans
les ouvrages de son rival, qui eux avaient été parfaitement
conservés. Parfois, cela le faisait enrager.
Ce
fut à mon tour de l'interrompre, pour le calmer, et lui dire :
«
Je ne crois pas qu'il faille prendre le symptôme pour la cause.
L'Idéalisme, le rejet du sensualisme — l'Injouissance ainsi que je
la nomme — sont consécutifs, au moins dans un premier temps, —
plus encore qu'ils n'en sont la cause — de la perte du sentiment
d'unité avec le monde qui s'est intensifiée avec l'invention et le
développement de l'agriculture, de l'esclavage et du patriarcat. La
soumission des femmes, le contrôle de leur ventres et de leur
fertilité — par les hommes —, leur rapt, leur mise en esclavage
lors des razzias, leur viol ont déterminé — pendant près de 10
siècles précédant la naissance de la philosophie grecque — un
autre comportement maternel où l'enfant n'apparaît plus comme le
fruit désiré, choyé, respecté, miracle de la vitalité, mais
comme un prolongement de l'agression, de l'outrage, du crime. La mère
archaïque est devenue dangereuse, haineuse, possiblement meurtrière,
et le monde, pour les hommes qui furent leurs enfants, étranger et
hostile ; l'idée d'êtres surnaturels, tout-puissants et plus
ou moins malfaisants, qui dominent le monde des humains — les dieux
— s'est développée, intensifiée en même temps que la mère
archaïque devenait un personnage menaçant et haineux, dans un monde
de conflits toujours augmentant ; au fur et à mesure que s'est
étendu ce système de la domination, chaque être humain a pu (et
peut) compter quelque part parmi ses aïeules une femme abusée,
torturée, marquée par la haine de son enfant : le sentiment
océanique, le sentiment d'identité avec le monde qui tire ses
racines de la délicatesse, de la puissance déployées — tant au
moment de la conception et de la naissance, que dans les premiers
mois et les premières années de la vie — par la mère pour
l'enfant, a été remplacé peu à peu par un rapport obsessionnel au
monde devenu dangereux (comme les mères archaïques le sont
devenues) ; la position schizo-paranoïde du nourrisson, telle
que l'a décrite Mélanie Klein, s'est imprégnée encore davantage
d'un climat de terreur, de dépendance masochiste, orale, puis, en
réaction, d'agressivité ressentimentale, phallique, bref de toutes
les composantes nécessaires à l'élaboration de l'Histoire,
c'est-à-dire l'ère de l'Injouissance — l'Injouissance,
c'est-à-dire cette rupture du vivant avec lui-même et avec le
monde.
Et
j'ajoutais :
« Plus
encore qu'avec l'irruption de la morale sexuelle dont parlait Reich —
dont il voyait l'origine dans le fait que certains enfants, pour des
raisons de pouvoir, de mariages arrangés et d'alliance, se voient
imposer des restrictions à leurs fréquentations et à leurs jeux
amoureux et sentimentaux, c'est, selon moi, avec le viol des femmes,
leur enlèvement, leur soumission sexuelle, économique, politique et
religieuse, que s'est intensifiée radicalement dans la longue
histoire des êtres humains, cette rupture du vivant avec lui-même
et avec le monde, par le traumatisme de la naissance et les terreurs
périnatales qu'ont infligés ensuite à leurs nourrissons ces femmes
traumatisées, cuirassées contre cette souffrance innommable, et
c'est là que se sont acquises de façon prototypique cette peur du
monde et puis ensuite cette volonté d'en être le maître et le
possesseur qui sont à l'origine de l'Histoire ; — Histoire qui ne
sera jamais qu'une courte période dans l'histoire de l'humanité,
soit parce qu'elle mettra fin à l'humanité elle-même, en tant
qu'espèce, la remplaçant par une quelconque chimère technologique
— mais je crois que le monde technique s'effondrera bien avant
cela… —, soit parce qu'elle entraînera — ainsi qu'on peut
l'observer en ce moment — la disparition de ses conditions
d'existence, — par une quelconque peste noire, par exemple… —
réduisant ainsi drastiquement l'importance démographique de
l'humanité…
Voilà,
à mon sens, la critique radicale de l'Injouissant, c'est-à-dire une
critique qui va à la racine des choses, — et l'on sait bien que la
racine de l'Homme, c'est la femme.
Platon
n'a été qu'un symptôme tardif de tout cela, il a trouvé un
terreau fertile à ses fantasmes dans les structures névrotiques de
ses contemporains, quand votre hédonisme n'a pu qu'éveiller, au
mieux, chez quelques-uns, une vague nostalgie de temps plus heureux.
L'esclavage associé à l'assujettissement des femmes, mon cher,
voilà le terreau des névroses et des perversions, qui au cours de
l'Histoire n'ont fait que s'armer techniquement.
Aristippe
dont la colère anti-idéaliste était retombée, approuvait tout en
reposant son verre.
Laissez-moi
vous lire ce qu'en écrit W. Reich, lui dis-je, dans l'ouvrage dont
nous parlions :
«
La théorie psychanalytique de la libido et des névroses enseigne,
pour peu qu'on en tire les conséquences logiques, que les névroses
ne peuvent exister dans une société d'individus dont la grande
majorité vit en conformité des exigences de l'économie sexuelle,
puisque les névroses sont l'aboutissement d'une vie génitale
inhibée. »
Je
fis, à cet endroit de ma lecture, cette parenthèse :
« Certes,
Reich pensait que ce point était à l'origine de sa brouille avec
Freud, dont il avait été si proche, mais je pense que ses idées
politiques, dans l'Allemagne du début des années 30, ont été la
véritable raison de leur différent, Freud jugeant Reich dangereux,
plus politiquement que théoriquement, pour son organisation, qu'il
voulait préserver, sans pouvoir y parvenir, finalement. »
Aristippe
acquiesça, et me demanda de continuer.
Je
repris ma lecture, un peu plus avant :
«
L'étude psychanalytique des perversions montre qu'elles sont en
dernière analyse la conséquence de la déviation de l'énergie
sexuelle de son objectif génital normal ; par cette inhibition de la
génitalité les demandes prégénitales sont surinvesties d'énergie,
ce qui provoque, dans certaines conditions bien déterminées, leur
réapparition comme perversions. La fixation sur un but pulsionnel
infantile, fixation que la théorie psychanalytique considère comme
une de ses bases, est la conséquence directe de la répression de
la vie amoureuse génitale naturelle [c'est Reich qui souligne]
des enfants et des adolescents par l'ordre anti-sexuel dont les
parents sont les organes exécutifs.
Comme
l'éducation sexuelle moraliste est indissociablement liée à
l'apparition du profit dans l'histoire humaine et se développe avec
lui, les névroses sont les conséquences de l'ordre social
patriarcal. »
Aristippe
m'interrompit :
«
Il me semble que depuis les années 30 les choses ont beaucoup
changé. Où peut-on voir aujourd'hui des parents qui sont les
organes exécutifs de quoi que ce soit auprès de leurs enfants ?
Quant à l'ordre anti-sexuel prétendument nécessaire au profit, il
me semble que la tendance, depuis cette époque, s'est totalement
inversée … »
Vous
avez, en partie, raison, lui dis-je, mais laissez-moi vous montrer
que l'ordre anti-sexuel demeure, même s'il a été apparemment
radicalement bouleversé.
Aristippe
semblait curieux et amusé.
« À
la répression puritaine des pulsions secondaires et des
perversions, dis-je, s'est substituée, en partie pour sortir de la
crise économique liée au krach de 1929, l'exploitation
puritaine-inversée de la mine de l'or noir que représentent les
pulsions prégénitales surinvesties par l'énergie produite par
l'inhibition de la génitalité.
D'abord indirectement, dans
la publicité, où, par une ironie dont l'histoire a le secret, c'est
le propre neveu de Freud, Edward Bernays, qui a
utilisé, dès les années 30, les théories de son oncle afin de
manipuler subtilement l'inconscient des masses, en général, et des
consommateurs, en particulier, puis très directement, à partir des
années 60 et 70, grâce à l'exploitation à ciel ouvert, par
l'industrie pornographique, des fabuleux gisements du continent noir
de la misère sexuelle produite par cette inhibition de la
génitalité.
Les
pubertaires-libertaires dont vous me parliez — dont certains
aujourd'hui encore utilisent votre nom et celui de Reich, non pour le
détourner intelligemment mais pour falsifier ses idées — ont
voulu faire croire que la liberté sexuelle dont ce dernier parlait
correspondait à la libération de ces fantaisies prégénitales ou
de ces perversions « surinvesties par l'énergie produite par
l'inhibition de la génitalité », alors que dans son esprit, comme
dans celui de Freud d'ailleurs, la liberté sexuelle ne pouvait être
que ce qui s'affirme, librement et sans stases, dans la délicatesse
et la puissance partagées
de l'abandon génital, par ce fameux réflexe orgastique dont vous
vouliez justement parler, — que Reich, le premier, a étudié.
Or,
l'accession à la puissance génitale implique des personnalités
libres, et non fixées par la souffrance et les violences subies, sur
des stades infantiles, prégénitaux, de leur développement
libidinal. L'histoire de l'assujettissement moral, religieux,
politique, philosophique, dont nous venons de parler, explique
pourquoi de telles personnalités sont rares. Et une brève analyse
nous permet de comprendre qu'un monde bâti sur l'isolement et la
séparation, et qui les reproduit — en les intensifiant — en
retour, n'est certainement pas intéressé
par l'apparition de telles structures caractérielles, qu'il rend par
ailleurs peu probables.
Laissez-moi
vous donner un exemple tiré de ma propre expérience, qui vous
permettra de comprendre ce que j'entends lorsque je dis :
l'ordre anti-sexuel demeure même s'il a apparemment radicalement été
bouleversé.
Il
y a 30 ans, alors que je vivais à Bardez, est arrivée un jour sur la
plage une charmante jeune personne, en fait un travesti brésilien,
selon la terminologie de l'époque, qui avait vécu à Paris, parlant
parfaitement le français, et qui devint rapidement la maîtresse, ou
l'amant, d'un ami allemand que nous fréquentions avec A. , la
Berlinoise avec laquelle je vivais alors.
Nous
avions ainsi souvent l'occasion de nous rencontrer tous les quatre,
et comme il arrive souvent dans ce genre de situation, où les uns et
les autres ont tendance, à mesure que les conversations se
prolongent, à reprendre leur langue maternelle, ou à parler dans
celle qui leur est la plus familière, nous finissions souvent par
parler tous les deux en français, tandis qu'A. et son ami
conversaient en allemand. Il-elle savait que j'avais pratiqué
longtemps l'analyse, et bien que je n'abordais jamais ce genre de
sujet en sa compagnie, il-elle — je ne sais comment dire —, au
milieu de mille minauderies sexuelles semblait toujours vouloir
glisser quelque information plus intime sur lui-même, tant et si
bien qu'un jour alors que nous roulions en taxi vers Anjuna, il se
mit à me parler avec véhémence de son père, toujours avec sa voix
et ses manières efféminées surjouées, jusqu'à ce qu'à un moment
de son récit, alors qu'il évoquait la peur que son père lui
inspirait et les mauvais traitements qu'il lui infligeait, il se
mette tout à coup à parler avec une voix, vraiment très grave,
d'homme, en français tout d'abord et puis en brésilien, me laissant
pour le coup déconcerté car si c'est quelque chose à quoi l'on
peut s'attendre dans le cours d'une analyse, j'avoue que là, dans ce
taxi en route pour le Flea Market, et donc aussi la fête, ce fut une
surprise. Le contraste entre cette voix puissante, caverneuse,
virile et son camouflage ultra-féminin, était particulièrement
saisissant.
Il
comprenait soudain que son père l'avait littéralement castré. Et
il se retrouvait là, tout à coup, déguisé plus ou moins en pute,
sur la baquette arrière d'un taxi indien.
La
recherche de la liberté sexuelle dont parle Reich, dans ce cas, aurait
consisté à analyser longuement cette castration, à revivre, dans
le détail, la peur et à libérer la haine meurtrière sous-jacente
pour permettre à la puissance affirmative, poétique et sentimentale
de cet homme de s'exprimer — et la puissance affirmative poétique
et sentimentale, pour un homme comme pour une femme, c'est dans la
génitalité qu'elle trouve sa pleine expression — alors que sa
terreur et sa rage meurtrière refoulées le maintenaient dans une
analité et une oralité protectrices aux yeux de son inconscient,
mais protectrices comme le sont les prisons.
L'ancienne
morale anti-sexuelle puritaine et
religieuse impliquait, pour un garçon tel que lui, de refouler, et
s'il le fallait de punir, ses fantaisies liées à son identification
à la femme, elle-même comprise, par le névrosé même, comme un
être passif, soumis et superficiel — et donc ne risquant ni la
castration ni la mort —, et d'afficher, à l'inverse, des manières
« viriles », alors même que toute son histoire personnelle lui
enjoignait de refouler sa terreur, et sa rage meurtrière, sous des
fantasmes et dans une caricature de féminité (supposée passive et
hystérique) choisie comme une protection par son inconscient...
La
nouvelle morale anti-sexuelle puritaine-inversée
commande à ce même garçon de libérer toutes ces fantaisies,
d'extérioriser cette caricature de féminité (toujours supposée
passive et hystérique, ce qui est une négation de la féminité),
et lui vend tous les moyens techniques, vestimentaires, médicaux
etc. lui permettant de maintenir cette forme de défense contre le
refoulé, — non par grandeur d'âme ou largesse d'esprit, mais par
simple intérêt économique bien compris, même si le discours est
repris par les pubertaires-libertaires prétendument
« anticapitalistes » qui jouent là le rôle d'idiots
utiles d'un ultra-libéralisme tout à fait désinhibé, dont ils
sont partie prenante et un des principaux combustibles (voyez
l'importance du « commerce du sexe »), avec les haines
religieuses, et bientôt raciales, c'est-à-dire l'industrie du chaos
et de la guerre.
Dans
les deux cas, qu'il s'agisse de l'ancienne morale anti-sexuelle
puritaine — qui fait un retour en force ces derniers temps — ou
de la nouvelle morale anti-sexuelle puritaine-inversée, ce qui est
nié c'est la puissance poétique, sentimentale, amoureuse
individuelle — que tout le monde ignore et piétine royalement —
et ce qui l'a contrariée (les terreurs, les rages meurtrières, les
affaiblissements sans nom) et son expression puissante ou paisible,
pour laquelle bien sûr le monde n'est pas fait, et où elle aurait,
de toute façon, les plus grandes difficultés pour se maintenir.
Pour
prendre cette image, je dirai que pour moi, comme pour Reich, la
névrose est comme un disque rayé : quelques catastrophes
sentimentales font que la mélodie poétique individuelle n'a jamais
pu, et ne peut jamais, se déployer dans sa plénitude, et l'on
entend bien que le mouvement à un moment a été arrêté, a buté
sur quelque chose qui donne à cette mélodie une sonorité pitoyable
et dévoyée.
La
liberté sexuelle dont nous parlons, c'est celle qui se déploie, en
toute connaissance de cause, ou spontanément, par-delà l'ancien
vernis social imposé, mais aussi par-delà les structures
névrotiques caractérielles et comportementales qui, construites en
réaction aux traumas de l'enfance, en empêchent aussi le revécu,
l'analyse, et donc le dépassement. »
« Je
comprends mieux votre point de vue, fit Aristippe. Je vois que depuis
Cyrène, vous et votre époque avez poussé bien loin le conseil —
que je vous avais transmis — de mon vieux maître Socrate : "Connais-toi toi-même". »
Nous
avons ri, et puis j'ai continué ainsi :
« Même
si je pense que ces considérations ont peu d'intérêt dans les
conditions actuelles, qui voient et vont voir des affrontements et
des effondrements géo-politiques d'une magnitude encore inconnue, et
toutes sortes d'autres pestes d'ailleurs, tout aussi inattendues,
examinons les conséquences pour le plaisir individuel et collectif,
notre sujet, de ces morales antisensualistes ; qu'elles soient
de type « réactionnaire » ou, apparemment à l'inverse,
de type « pubertaire-libertaire. »
C'est
à ce moment qu'Héloïse a posé sa main sur mon bras pour
m'interrompre et nous dire, d'un air entendu : « Laissez-moi vous présenter notre étonnant voisin, qui aimerait se
joindre à nous, Monsieur le chevalier de Seingalt… ».
Je
mis alors un nom sur ce visage, qui me disait bien quelque chose,
c'était là ce cher Casanova, de retour à Venise, qui souhaitait
se mêler à notre compagnie.
Aristippe
et Arété, cette dernière particulièrement charmée, avaient lu,
tout comme nous, son Histoire de ma vie ; lui les
connaissait, par Diogène Laërce et d'autres ; il visitait
régulièrement notre Bureau, dont il trouvait l'intitulé très
beau, et venait de m'écouter longuement tout en plaisantant avec
Héloïse — qui, elle, connaissait de
longue date mes arguments : les présentations furent vite
faites.
Il
y avait à cette table maintenant au moins trois sortes de libertins,
ce qui est rare et bien, la soirée s'annonçait passionnante…, et
c'est à ce moment là que, pour couronner ce sentiment de fête, on
apporta les plats.
À
suivre…
.

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