L'ère de
l'Injouissance ; et sa pauvre chanson
À tant critiquer le pauvre monde
et la malheureuse idée qu’il se fait de la jouissance, on finit par se créer la
nécessité de devoir, par courtoisie envers ceux que ces questions intéressent
réellement, définir à partir de quelle expérience, différente, on critique tout
cela, et de donner la formule de ce que l’on nomme soi-même la jouissance. Nous
n’avons aucune raison d’esquiver cela.
1.
Beaucoup, au
XXe siècle, ont noté le retour, dans la poésie et la pensée occidentales, de
la “non-intentionnalité” et du silence (Michaux, par exemple). Ce que j’ai
appelé un nouvel affleurement de la poésie primordiale.
Mais, en même
temps que, en Occident, cette forme particulière de rapport à la “réalité”et au
“temps” tentait de se frayer de nouveau un passage jusqu'à la conscience et à
l’existence, pour les irradier — que Rimbaud célébrait déjà dans son poème
“Sensation” et à partir de laquelle il engageait son aventure — en même temps
que cela qui, certes, avait été oublié mais qui est pourtant bien connu et dont
on peut trouver des traces à travers les différentes traditions, parallèlement
les souffrances archaïques individuelles (qui s’expriment tant dans la
dépression chronique de l’humanité que dans sa destructivité) tentaient
d'accéder, elles aussi, à la conscience, et à l’existence ; mais cette fois
c’était une première dans l'histoire de l'humanité.
2.
Le divin et le
démoniaque, le dieu dans l’homme et son pauvre diable, chacun à sa façon,
demandaient à être compris, ressentis, explorés. Chacun voulant qu’on dresse
enfin sa généalogie.
3.
Durant ces
quelques derniers millénaires qui ont vu le patriarcat esclavagiste, guerrier
et marchand, s’imposer partout sur la planète comme seul horizon de la vie et
de la pensée — au point de ne plus pouvoir être pensé — toutes les traditions
nous ont parlé, également, de la malignité de l'homme, du mal en général, et
ont tenté d'apporter une réponse à son obscure et virulente négativité tout
comme à sa souffrance. Au mieux, on cherchait à fuir les passions et le monde
sans pouvoir expliquer ni les unes ni l'autre.
Et, toujours,
il s’était agi d’impressionner, d'abrutir, de fatiguer, de figer, de ritualiser
l'homme pour maîtriser cette négativité. L'organisation de collectivités autour
de rituels plus ou moins sadomasochistes, d'exercices, physiques ou spirituels,
avait servi à fixer cette mauvaiseté ou ce désespoir inexpliqués pendant les
quelques décennies (quatre, cinq, six selon les époques...) pendant lesquelles
le préhumain des sociétés patriarcales est un animal particulièrement nuisible
et dangereux, attendu que sa virulence maligne, avec les années, se renforce
avec la dépression et le masochisme qui la sous-tendent et la provoquent (et
réciproquement...).
Et les débats
théologiques ou métaphysiques avaient tenté de canaliser cette même négativité
tout en procurant un emploi du temps qui, bien que jugé inoffensif, avait été
le soufflet de terribles forges où avaient été attisées d'effroyables guerres
entre les différents courants “spirituels”.
4.
Dans la
tradition chrétienne, les pulsions secondaires destructrices et
autodestructrices, produites par cette forme encore primitive de la
“civilisation” que nous connaissons, née de la castration et de
l’assujettissement, ont été représentées par la figure du démoniaque, du
diable, de l'enfer, et des tentations auxquelles étaient confrontés les saints
(et les autres aussi...) ; et contre lesquelles on devait utiliser la pénitence
et la mortification.
Dans ce qui
s'est constitué comme le bouddhisme, il a le plus souvent été conseillé de
faire le mort, assis, en se fixant hypnotiquement sur sa respiration et en
laissant défiler le petit manège désenchanté des folies idiosyncratiques ; et,
effectivement, pendant ce temps-là, au moins, la bête humaine ne nuit pas.
5.
Bien entendu,
quelques rares esprits libres dans chacune de ces deux traditions — pour ne
parler que de celles-là — avaient pulvérisé ces pratiques stupides et le
sérieux terroriste dont elles se drapaient pour imposer sadiquement leurs
pratiques masochistes.
Lin-tsi : “Il y
a certains chauves aveugles qui, après avoir mangé leur plein de grain,
s'assoient en Dhyâna (zazen) pour se livrer à des pratiques contemplatives. Ils
se saisissent de toute impureté de pensée pour l'empêcher de se produire ; ils
recherchent la quiétude par dégoût du bruit. Ce sont là des procédés
hérétiques. Un maître patriarche l'a dit : “fixer l'esprit pour regarder la
quiétude, le relever pour mirer l'extérieur, le recueillir pour sa décantation,
le figer pour entrer en concentration” — tout cela n'est que fabrication
d'actes. Quant à vous, vous ces hommes qui êtes là à écouter La Loi, comment
pourriez-vous vouloir vous cultiver et faire ainsi en sorte d'éprouver les
fruits de la culture ? Pourquoi vouloir vous orner ? Vous n'êtes pas des êtres
à cultiver, ni qui puissent être ornés ; ou alors, c'est que tous les êtres
peuvent être ornés. Ne vous y trompez donc pas !”
6.
Maître Eckart,
pour sa part et pour ce qui est de la tradition chrétienne, avait été, dans ses
sermons, tout aussi radical en déclarant :
“C'est dans la
mesure où l'homme se connaît lui-même qu'il parvient à connaître Dieu.
...
"L'Homme
est en vérité Dieu et Dieu est en vérité l'Homme.”
7.
Mais, malgré
ces “pionniers d’avant-garde”, pour
parler comme Lin-tsi — qui pouvait rappeler aussi péremptoirement ces évidences
parce qu’il vivait très en dehors du siècle — jamais on n'avait pu découvrir
comment, précisément, cette malignité humaine avérée dans l’histoire collective
se produisait et se reproduisait dans l'histoire individuelle ; et si le XIXe
siècle avait apporté, avec l’analyse du nihilisme effectuée superbement par
Nietzsche, des éclaircissements quant à la généalogie de masse de la souffrance
et de la violence humaines (la “haine contre l’esprit, contre l’orgueil, le
courage, le libertinage de l’esprit”, la “haine contre les sens, contre la joie
des sens, contre la joie”), aucun individu jusqu'en ce début de XXe siècle
n'avait pu revivre les moments clés de son histoire, dans lesquels cette
négativité, trans-individuelle, se reproduit, en partie.
On peut même
dire que jusqu'au milieu des années 60 du XXe siècle, personne n'aurait pu
imaginer que l'on pourrait un jour disposer de techniques exploratoires
permettant de revivre les traumatismes archaïques pré-verbaux, et de sentir, de
nouveau, la douleur, la terreur, le désespoir, l'anéantissement, la rage folle,
l'enfer que vit l'homme à son arrivée dans ce monde (et dès avant), qui ne sont
absolument pas inéluctables et invariables puisque leur intensité et leur
importance diffèrent selon la taille et l’organisation des groupes humains qui
les déterminent — tout comme ils les conditionnent en retour.
8.
Comme l’avait
prévu Nietzsche, c’est donc au XXe siècle que revenait de poser des questions
telles que jamais auparavant on ne se les était posées et d’en trouver les
réponses ; et de révéler ainsi : “le nouveau sentiment de la puissance : l'état
mystique ; et le rationalisme le plus clair, le plus hardi, servant de
chemin pour y parvenir.” (souligné par nous.)
“La philosophie”,
comme “expression d'un état d'âme extraordinairement élevé.”
9.
Et,
effectivement, le XXe siècle n’a pas seulement redécouvert le goût pour ce qui
est sans âge dans la perception de la beauté du monde, il n'a pas seulement vu,
non plus, le déploiement de ces pulsions archaïques qui de mille façons
s'étaient, bien entendu, toujours manifestées, à toutes les époques (même s’il
les a vues équipées techniquement et avec une puissance dévastatrice —
autorisée et produite par cette Technique — telle que l’on ne l’avait jamais
imaginée auparavant ) : il a vu ce moment où elles ont commencé d'accéder à sa conscience
et il a pu explorer l'histoire de leur formation.
10.
Et la pointe de
libération pratique et de conscience libératrice obtenue par cette approche
“rationnelle” et “hardie” (poursuivie par le biais de leur intelligence
historique et par celui de l’abandon analytique aux forces irrationnelles
refoulées...) a effectivement permis de retrouver ces capacités poétiques
individuelles perdues qui se manifestent dans le libre jeu de l’abandon au
mouvement délié des grâces corporelles — le mouvement spontané de l’univers —
qui est, selon nous, la voie royale à “l’état mystique” dont parlait
Nietzsche...
11.
Ainsi, c’est
dans ce siècle que l’on a commencé, au comble du désastre, à en entrapercevoir
la fin (au moins pour quelques-uns) puisque, on le sait : “Tout ce qui est
conscient s'use. Ce qui est inconscient reste inaltérable. Mais une fois
délivré, ne tombe-t-il pas en ruine à son tour.”(Freud.)
12.
On peut même
dire que ce XXe siècle (et probablement celui qui s'ouvre et ceux qui le
suivront seront-t-ils ceux du déploiement des conséquences de cela) a été le
siècle de l'apparition de cette conscience-là.
Mais cette
conscience se répand lentement à travers le monde et les esprits en suivant les
flux et reflux que provoquent les conflits qu'entretiennent ou que développent
les vieilleries idéologiques et ceux qui les portent. Cependant partout ces
souffrances archaïques se manifestent et veulent être comprises et dépassées.
13.
La banalisation
des manifestations toujours plus extrêmes de leur sexualisation et
toutes les autres formes de la barbarie plus ou moins standardisée, dans les
conflits comme dans les mœurs, dans les arts et dans la littérature (ou ce
qu’il en reste), manifestent ce mouvement des pulsions archaïques de destruction
et d'autodestruction (qu'analysait en partie Melanie Klein en parlant de la
position schizoparanoïde du nourrisson mais en l’attribuant de façon erronée à
la “pulsion de mort”, alors qu’elle résulte, selon nous, des traumas pré et
périnataux), pulsions qui tentent d'accéder à la conscience, à l'existence et à
la domination de l'existence.
Ce mouvement
est un aspect de cette ère du nihilisme accompli, si riche et d’horreurs et d’aurores
possibles ; inédites.
14.
Bien qu'elles
aient été reconnues par la théorie analytique, et explorées — tout
particulièrement et plus intensément à partir des années 70 du XXe siècle par
des gens qui ont pratiqué des formes non verbales de l'analyse (pas uniquement
non verbales, mais également non verbales ; ce qui était assez neuf et inédit
dans l'histoire du mouvement analytique) — on sent bien que partout ce
continent, jusque-là inconnu, inexploré et inexpliqué de l'existence humaine,
veut être reconnu.
15.
À notre sens,
sa reconnaissance, son exploration et son dépassement — dans les conditions que
nous avons déjà définies de la création de situations élaborées à partir de ce
nouveau savoir et favorisant, dans le libertinage, idyllique, le déploiement de
la volupté et du jeu — permettent, et permettront, de trouver, de
retrouver cet état de plénitude et ce silence originel, cette grâce originelle,
c’est-à-dire le divin de l’homme qui parallèlement — par-delà la barbarie et
aussi par-delà le faux “bien” de la morale, de tous les “Tu dois” et de toutes
les “consolations” “spiritualistes” ou “religieuses” qui tentent de la contenir
mais qui en fait la reproduisent — a essayé de se remanifester dans l'histoire
de la pensée occidentale pendant ce même XXe siècle.
16.
Mais cette
grâce et cette innocence retrouvées, dont il s'agit, bien entendu, d'apprécier
sans vertige l'étendue, le sont et le seront, évidemment, d'une façon neuve,
basée cette fois sur cette nouvelle raison ayant “crevé le tambour de la raison
raisonnante”(Breton) pour explorer l'enfer et ses raisons, et ressortir plus
puissante, plus forte, plus profonde et plus belle de ce voyage, de cette
saison en enfer (nous y sommes, c’est ici et maintenant), ce que n'avaient pas
pu faire les visions du monde ou les moments civilisationnels antérieurs qui,
par exemple dans les “sociétés froides”, avaient plus ou moins pris en compte
cet état de l'accord trouvé, puissant et paisible avec le monde — sous les
formes du mysticisme religieux.
17.
C’est la
particularité et la nouveauté de ce moment du monde ; à partir duquel s'est
développée l'Avant-garde sensualiste ; et dont elle façonne l’avenir, en
retour.
R.C.
Vaudey
Avant-garde
sensualiste 3 ; Janvier 2005/Juin 2006