C'est
qui me frappe surtout aujourd'hui, c'est que l'on ne remarque même plus à quel
point la plupart des activités dites “libres” des individus s'organisent autour
de l'addiction. La consommation de haschisch et de quelques autres hallucinogènes
plus puissants a été un élément moteur dans la vie et les déplacements de la
jeunesse des années 60 et 70 du siècle dernier. Aujourd'hui, d'une autre façon,
les mêmes ayant vieilli, ou d'autres, plus rigides à l'époque, organisent
communément leurs loisirs selon des circuits organisés autour de la dégustation
d'alcools divers et variés, par exemple en se déplaçant d'une région viticole à
l'autre.
D'autres,
souvent plus jeunes, consacrent leurs loisirs à d'autres circuits tout aussi
pré-établis pour se livrer, plus ou moins massivement, à une forme nouvelle de
toxicomanie dans laquelle se mêlent – à l'addiction à l'alcool et à différents
psychotropes – la “consommation” de prostitué(e)s de tous “genres” et de tous
âges, associée à une forme brutale et destructrice (ou autodestructrice) de ce
que ces gens appellent la “sexualité”.
Quels
que soient les reproches que l'on puisse faire à Casanova, à propos de ses
rapports avec les dames ou avec l'ordre social en place de son temps, on peut
se souvenir en le relisant qu'il y eût, en Europe, une époque où les hommes,
lorsqu'ils étaient libres de l'emploi de leur vie, n'organisaient pas leurs
déplacements selon un programme préétabli d'abrutissement, plus ou moins
massif. D'un genre ou d'un autre. Des gens qui, certes, connaissaient les
amours mercenaires mais savaient encore les distinguer des autres. Des gens
qui, certes, connaissaient une sexualité parfois sportive mais savaient encore
la distinguer de l'autre. Des gens qui, certes, aimaient la fête mais qui ne
l'associaient pas nécessairement avec un assommoir ou un abattoir. Des gens qui
consacraient leur liberté à se déplacer selon les plus ou moins grands hasards
de leur existence, et non d'un point d'abrutissement à un autre. Des gens qui
sans être des fanatiques de l'ascèse n'en étaient pas pour autant les partisans
d'une fête morbide et hystérique qui sous ses excès, son clinquant et ses
paillettes n'arrive pas à dissimuler le caractère de mort-vivants de ceux qui,
aujourd’hui, s'y livrent, leur absence complète de toute expérience heureuse de
la vie. Des gens qui savaient, encore ou déjà, reconnaître l'autre, et se
découvrir et se raffiner eux-mêmes à travers sa rencontre. Des gens qui
savaient, encore ou déjà, à travers cette rencontre de l'autre, découvrir le
monde pour s'y perdre dans une contemplation insouciante et heureuse, pour
s'absorber et rejaillir dans la beauté sans paroles.
Des gens, donc, qui connaissaient encore, ou déjà, l'intimité – et la poésie.
Des gens, donc, qui connaissaient encore, ou déjà, l'intimité – et la poésie.
Avant-garde
sensualiste 4. Juillet 2006/mai 2008
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