Il
y a un avant et un après l'Avant-garde Sensualiste. Personne
n'attendait les Sensualistes.
Presque
uniformément le petit monde des Arts et des Lettres roulait
tranquillement son train-train en fétichisant, comme d'habitude, des
noix creuses, des produits sortis du rang de la misère, la décrivant
et à ce titre tout à fait adaptés pour lui plaire : regardez la
littérature d'aujourd'hui où seuls quelques rares résistaient et
résistent encore.
Les
Sensualistes tracent un grand cercle historique : il y a un avant et
un après eux. Ils ne laisseraient évidemment pas cet honneur à des
barbus troglodytes préhistoriques.
Ils
sont comme le coup de pistolet, dont parlait Hegel dans
l'Introduction à la Phénoménologie de l'Esprit, qui,
en un instant, dessine le monde nouveau. Mais tout reste à faire. Et
ce dont ils parlent dans un tel moment du monde paraît à tous
extravagant.
Bien
qu'ils citent les uns et les autres ou les détournent ou y
reviennent souvent, en fait rien ne les intéresse guère que le
signe qu'eux-mêmes tracent.
Comme
ils ont parlé des Courtois, on rappelle le platonisme qui les
inspirait, et du coup on ramène cette vieille histoire d'androgyne
qui aurait été scindé en deux, et de l'amour qui serait la
réunification de cette unité perdue ! Nous ne garderons que ce qui,
dans l’esprit des Courtois, nous convient et qui a pu nous inspirer
; et tant pis pour le reste ! C’est la voie du détournement : sans
ambages et sans respect.
La
théorie de l’amour des Libertins-Idylliques n'a rien à voir avec
ces fadaises “arrière-mondistes” basées sur le mythe de
l’androgyne. Ce que les Libertins-Idylliques aiment dans l’amour
c’est, comme toujours, la rencontre, le miracle et la puissance,
l’œuvre d’art ! Et non la pré-écriture, la pré-destination.
Les
Libertins-Idylliques croient à l'amour à peu près comme Mr.
Arkadin, le héros incarné par Orson Wells, croyait à l’amitié,
qui avait rêvé d’un certain cimetière où toutes les pierres
tombales portaient des épitaphes bizarres, 1822-1826, 1930-1934, et
qui correspondaient en fait au début et à la fin d'une amitié,
elle-même comprise comme la vraie vie.
Les
Sensualistes ne sont pas loin de partager ce même point de vue mais
à propos de l'amour, celui qui vous entraîne à défaire et à
refaire le monde, tel que je le fais en ce moment, celui qui vous
fait arriver des aventures; celui qui entre dans votre vie et vous
prend ; celui qui entreprend.
Buvons
à l’amour !
Donc
les Sensualistes croient que dans l'amour, enfin dans la relation
charnelle amoureuse, plutôt dans l'acmé de la relation charnelle
amoureuse on jouit en comme-un et que l'on est, au moins, trois :
soi-même, l'autre et le monde, et qu'un moment après — mais
est-ce un moment ? — on n'est plus qu'un, mais qu'en même temps
chacun est dans ce moment la vérité de lui-même et plus fort et
plus puissant, plus abandonné que jamais : la force, la puissance,
l'amour et la douceur, l’abandon qui s'expriment à travers vous ne
sont pas vous, et pourtant c'est vous-même porté à l'acmé de
vous-même ; le monde ne peut pas être aussi beau et aussi bon, et
pourtant de toute éternité et pour toute l’éternité il existe
pour être aussi beau et aussi bon, et là est sa vraie réalité.
Dans
l'amour les Sensualistes aiment la puissance, l'unité des
puissances, la comme-union des puissances : celle des amants et celle
de l'univers. Et la beauté qui en résulte. Rien de moins. Sinon à
quoi bon aimer ?
C'est la
puissance même du monde qui s'exprime là, à travers chacun et à
travers le monde. Où est l'unité perdue, où sont les retrouvailles
? Ce qui s'est fait ainsi peut à tout instant se défaire.
C'est
seulement le monde comme volonté de puissance orgastique,
comme volonté de puissance jouissante, extatique, qui danse là.
C’est
humain. C’est la vie.
Pourriez-vous
expliquer cela à n’importe quelle autre créature sur cette
planète qu’elle n’y comprendrait rien. Par contre, vous, vous
comprenez.
Le
rire n’est pas le propre de l’Homme, c’est la jouissance —
qui aime tant le rire —, la jouissance amoureuse qui l’est.
Au
fond tout le monde le sait.
Mais
il faudrait changer la vie et réinventer l’amour...
Les
poètes ont tendance à se répéter.
R.C. Vaudey
Avant-garde
sensualiste I Juillet/décembre 2003
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