“... L'une des corrections
nécessaires qu'il faut entreprendre d'apporter au caractère de l'humanité sera
donc d'en fortifier dans une large mesure l'élément contemplatif. Mais d'ores
et déjà, tout individu qui possède le calme et la fermeté du cœur et de
l'esprit a le droit de croire qu'il a non seulement un bon tempérament, mais
bien une vertu d'intérêt général, et qu'il remplit même une noble tâche en
sauvegardant cette vertu.”
Nietzsche.
Humain, trop humain.§ 285.
65.
Après
l’histoire de la longue considération détachée et désabusée — ou, à l’inverse,
violente et prédatrice — du monde, la poésie et la contemplation veulent naître
de l'allégresse voluptueuse, et du dépassement de la guerre qui oppose,
depuis des temps immémoriaux, les sexes et, plus généralement, les êtres
humains les uns aux autres.
Elles
veulent remplacer l'horreur de l'histoire du pré-humain par l'aurore de
l’histoire de l’Homme.
Quelque
chose de divin, en quelque sorte.
66.
Évidemment,
la “sexualité” menant, le plus souvent, l'injouissant moderne à tout sauf à
l’allégresse voluptueuse partagée et à la contemplation qui la suit, et étant
le lieu où se manifestent et se libèrent le plus violemment et le plus
intimement la souffrance, la rage, et le désespoir refoulés — souffrance, rage
et désespoir qui se traduisent par tous ces fantasmes que nous connaissons bien
— et cette “sexualité”, c'est-à-dire ce défoulement-là, ayant été d’autre part
si longtemps réprimés par l'ordre patriarcal, religieux et moral de type
ancien, personne n'est prêt à accepter ce point précis de la théorie
sensualiste (très politiquement — et de tous bords — incorrect).
Evidemment
parce qu'il est le plus difficile à réaliser, et que son acceptation gêne tout
le monde — à commencer par nous-mêmes lorsque, pour une raison ou pour une
autre, nous perdons la douceur et la grâce et que nous retombons dans la
souffrance, la rage, le désespoir et donc les phantasmes et, pour le dire
ainsi, dans l'intentionnalité névrotique en amour, son
instrumentalisation égoïste ; — le secret étant dans ce cas d’éviter le passage
à l’acte et de se maintenir dans l’auto-érotisme le plus banal. (cf. Breton).
67.
La
vie contemplative et la vie active.
On
peut noter, comme preuve de l’identité profonde des diverses figures de
l’injouissant historique et politique, que, parmi les moyens de la poursuite de
la vie contemplative, chez les anciens Grecs et chez les Romains, par exemple,
jamais n'intervient la jouissance amoureuse, telle que les uns et les autres
l'envisagent ; il est vrai que l’on trouve par contre dans le Tantra (le
Kulârnava-tantra l’indique même comme seule voie possible à l’illumination)
l'idée que la jouissance amoureuse peut être une voie d'accès à la plénitude et
à la beauté poétiques du monde, et même, en quelque sorte, qu'elle est la voie
royale à la vie poétique et contemplative.
Mais
le sujet et la reconnaissance de l’autre étant des idées neuves de l’Europe,
il s’agit, là encore, comme dans toutes les autres branches du Tantra, d’une
forme d’auto-érotisme mystique — à prétexte.
68.
Si
l'on ne trouve pas cette idée chez les Grecs (elle apparaît chez les Romains
avec Ovide*…), c'est tout simplement que les formes de sexualité prégénitale
limitées à la jouissance phallique — qui est toujours, comme forme de la
domination, castrée – poétiquement et contemplativement — chez ceux
d'entre eux qui philosophaient (“l'assemblée de vieilles tantes” dont parle
Lacan à propos du Banquet), c'est tout simplement que les formes
prégénitales de leur sexualité, donc, ne leur permettaient pas d'accéder à la
jouissance telle que nous la définissons, à cette forme de la jouissance qui
ouvre à l'abandon contemplatif que seule “l’extase harmonique” de la
génitalité permet.
Idem
pour les bonzes en tout genre.
69.
Ce
moment du déploiement de la jouissance poétique amoureuse telle que nous
l’avons décrite, parce qu'il est le lieu du dépassement de l'antique guerre des
sexes (et donc aussi celui du dépassement de ce qui est à l'origine de l'Homme
et du monde tels qu'ils sont, c'est-à-dire la lutte du patriarcat et du
matriarcat), est cependant le point du renversement de perspective, tant,
évidemment, au niveau de l'individu — pour des raisons qui, pour chacun,
touchent à l'intime – et, aussi, à l'estime que l'on a de la vie, de soi-même,
de l'autre et du monde — qu'au niveau de l'espèce et du déploiement même du
vivant.
70.
À
défaut de pouvoir (par la faute d'une incapacité structurelle malheureusement
acquise, ou d'une misère identique chez ceux et celles que l'on rencontre, ou
encore de la misère de ce que l'on vit etc...) à défaut, donc, de pouvoir
accepter et goûter facilement ce dernier point de la rencontre et de l'aventure
amoureuses et de la poésie vécue (et parce qu'il implique également la
construction des situations et de la vie en dehors du travail, de la famille,
de la patrie et des impérieuses routines — Tchouang-tseu ne conseillait pas
autre chose...), certains insistent, au mieux, sur ce moment de l'ouverture poétique
au Temps, tel que l'a traduit par exemple le haïku dans la poésie japonaise, et
qui est, évidemment, dans le monde de la mafieuserie marchande et dans cette société
de l'Injouissance, quasi autogérée, dans ce moment du règne absolu de la
laideur, de l’ignorance, de la dépression et de la bêtise putride,
médiatiquement enjouées ou non, déjà tout à fait exceptionnel.
Malgré
cela, nous avons dû critiquer cette tendance spiritualiste, qui représente le
pendant de la tendance mécaniste-idéaliste, parce que ses thèses — qui sont
tout de même déjà bien connues et déjà bien acceptées, qui sont en partie
justes mais ni neuves ni suffisantes, qu’il a été de la tâche de plusieurs
générations de penseurs, d’artistes et d’écrivains, au XXe siècle, de ramener sur
le devant de la scène du monde — manifestent — face à celles que je développe
maintenant et qui, elles, (malgré les conditions présentes qui rendent
quasi-impossible la rencontre de l'homme et de la femme), dans les conditions
actuelles de connaissance post-analytique et post-économiste d'elle-même qu'a
l'humanité aujourd'hui mondialisée, sont tout à fait neuves et nécessaires —
qu’elles ont encore trop affaire avec des formes contrariées de l’existence ;
dont elles sont les produits.
Avant-garde sensualiste
3 ; Janvier 2005/Juin 2006
* note du 21 juin 2013
* note du 21 juin 2013