vendredi 21 août 2020

Peri aphrodisiôn








MATISSE
La joie de vivre







Chère amie,




Pour en revenir à Flâne mystique, dans le texte, d’après Galien (clic), auquel je faisais référence, Oribase (LIVRE VI. DES EXERCICES.) cherche en quelque sorte à mettre en évidence — par cette condensation de la pensée galénique — l'osmazôme de la paideia grecque, où les exercices — parmi lesquels il compte les rapports sexuels — tiennent une grande place.

Oribase fut le médecin et en quelque sorte l'encyclopédiste de l'empereur Julien l'Apostat, pour qui il a compilé ces textes ; — Julien l'Apostat ainsi nommé parce qu'il tentait de rétablir les cultes polythéistes et plus généralement cette culture de la paideia dans un moment où l'empire devenait chrétien et où cet idéal, — réservé aux hommes et homophile, — mécaniste et hygiéniste grec, d'un esprit sain dans un corps sain était remplacé par un idéal chrétien de continence et d'ascétisme.


La misère occidentale c'est cela : n’avoir eu le choix qu’entre, d'un côté, une sorte de culture de salle de musculation et d'arrière-salle contemporaine réunies — avec la pédophilie en plus et un développement immodéré du goût pour les ratiocinations théoriques qui accompagnent habituellement cette forme de névrose, et, de l'autre, la haine des sens, très judéo-chrétienne — haine qu'a très bien vue et nommée Nietzsche —, toujours la pédophilie — mais coupable, dans ce cas , et un développement tout aussi immodéré du goût pour les arguties — d’ordre théologique, cette fois.

Le tout à l’usage exclusif des hommes, et sur fond de domination patriarcale (rapt et viol des femmes, des enfants et des esclaves, violences sexuelles, maternité « non-désirées », haine pré et post-natale des mères envers des enfants qui viennent à leur tour grossir le fleuve, encore naissant, des porteurs de la peste émotionnelle produite par tout cela, et qui en assurent le développement historique, en ne pouvant que reproduire et intensifier la séparation et la guerre entre les sexes.

Et, Ovide mis à part — quoique pas contemplatif non plus —, personne n'échappa à cette misère.

Pas même Épicure qui même si, contrairement à ce qu'affirme un commentateur (clic) en s'appuyant sur une citation tronquée, il ne craignait et ne condamnait les plaisirs sexuels que pour des raisons de kairos — affirmait cependant, d’après ce que Diogène Laërce rapporte (X 118), que l’homme sage (clic) :

« [Il] évitera d'avoir commerce avec toute femme, dont l'usage est prohibé par les lois, selon ce qu'en dit Diogène dans son Abrégé des Préceptes moraux d'Épicure.
« Il ne sera point assez cruel pour accabler ses esclaves de grands tourments; loin de là, il aura pitié de leur condition, et pardonnera volontiers à quiconque mérite de l'indulgence en considération de sa probité; il sera insensible aux aiguillons de l'amour, lequel, dit Diogène, livre XII, n'est point envoyé du ciel sur la terre. Les plaisirs de cette passion ne furent jamais utiles ; au contraire, on est trop heureux lorsqu'ils n'entraînent point après eux des suites qu'on aurait sujet de déplorer. »

Ovide qui, lui, était sensible aux aiguillons de l’amour aura eu une heureuse influence sur les Dames et les chevaliers courtois, et leur poésie. Ils ont à leur façon inspiré les Galantes et les Galants.

Ainsi s’est perpétué un courant de pensée qui loin de craindre l’union des sexes opposés y a vu l’occasion pour que survienne dans l'Univers la forme suprême de la volupté, puisque l'Homme, quand il aime, est bien sûr le jouisseur suprême. Eh quoi ! Qui d'autre ! (Ad metam properate simul : tum plena voluptas, cum pariter victi femina virque iacent (Allez tous deux au but : la volupté totale c’est lorsque, défaits, l’homme et la femme exultent de concert), écrivait Ovide)).

Jusqu’à ce moment où sensibilisés par ces prédécesseurs à ce que les femmes et les hommes gagnent à rechercher une civilité et une extase harmoniques et sentimentales nous nous décidions à apparaître, sur la scène du monde, en plein revival festiviste grec, en train de défaire l’anti-festivisme judéo-chrétien !

Nous y sommes encore. 

Toujours cette histoire de kairos.

Sans remonter à l’aurignacien ou au magdalénien, dont parlait Vaneigem, les hautes et anciennes civilisations indiennes et chinoises — l’une avec le tantra, l’autre avec le taoïsme — n’avaient pas ignoré la voie qui mène les femmes et les hommes de la chair à l’extase, mais elles avaient ignoré — ainsi que je l’ai si heureusement (pour moi) écrit — : la grâce, expérimentée en comme-un dans l’extase harmonique, la jouissance du Temps qui suit et accompagne cette forme sentimentale et accomplie de l'amour charnel, qui dévoile les chants d'un nouvel amour, refondé par l'accord des sexes opposés sur la base : de la délicatesse et de la puissance réciproques et partagées ; de l'égalité des amants ; de la plénitude et non plus de la déchirure.

L’Occident judéo-chrétien — et donc évidemment hellénique —, finalement barbare, a ignoré cette voie mystique et sensualiste, voie dont, avec son esprit de rustre et de philistin, il croit pouvoir se faire une idée en feuilletant la version simplifiée des Aphorismes du désir.

Pensés pour la victoire militaire (clic), sa fabrication de névroses et leur ordonnancement spécifique lui ont cependant permis de dominer le monde.

Monde qui est donc partout puritain-pornographique, de sorte que même les Indiens ou les Chinois ne comprennent, aujourd’hui, plus rien à leur ancienne culture de l'illumination par la grâce de l'amour charnel.


J’espère avoir répondu à votre interrogation.


À vous


R.C. Vaudey





P.S.

Voici la citation complète des Propos de tables de Plutarque (clic), où ce dernier fait dire à Zopyre, un épicurien, les raisons qui poussaient Épicure à condamner la sexualité à certains moments, lui qui ne l’appréciait pas, en général :

"Frappés de ces observations, les jeunes gens gardèrent le silence. Mais les autres prièrent Zopyre de rapporter les paroles d'Épicure touchant cette matière. Zopyre dit qu'il ne s'en souvenait pas exactement et dans tous les détails, mais qu'il pensait que ce philosophe redoutait les commotions produites par les rapprochements amoureux, à cause de l'ébranlement, du trouble, des secousses que la consommation de l'acte en question détermine dans les corps. En général les sens sont alors déplacés de leur assiette ordinaire par le vin, qui de soi-même est remuant et provocateur de désordres. Si donc, dans un tel état, la masse de notre corps, au lieu de trouver du repos et du sommeil, est assaillie par d'autres émotions, par celles des plaisirs de l'amour, les ligaments destinés à contenir, à lier la masse entière, tendent à se désunir et à se briser; et il est à craindre que tout l'édifice ne s'écroule, comme arraché de ses fondements. La semence vitale ne se produit même pas alors avec facilité. Il y a obstruction des vaisseaux, par suite de la réplétion. Ce n'est que violemment et dans des conditions troublées, que la semence se fraye un pénible passage. Aussi Épicure dit-il qu'on doit se livrer à cet acte lorsque le corps est dans un calme parfait, lorsque, étant terminée la digestion de la nourriture, celle-ci s'est répandue dans les viscères pour les abandonner ensuite, et enfin, avant que l'on sente le besoin d'une nouvelle alimentation."





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