jeudi 13 août 2020

Hors monde







Chère amie,


Ce reproche d'être hors monde ne peut pas en être un.

C'est une tradition chez les contemplatifs, que ce soit chez les poètes inspirés par le T'chan, ou, bien sûr, chez les gymnosophistes de l’Inde.

Les premiers étaient le plus souvent aussi épris de boisson que de poésie : pour reprendre ce que j’ai déjà dit en comparant Debord (époque Champot) et Khayyam : leur contemplatisme était plutôt du genre éthylique qu'idyllique.

Les seconds, quant à eux, sont bien connus pour rechercher l'illumination par l'intoxication haschischine.


Il se trouve que j'ai fréquenté d'authentiques représentants de ces deux « écoles », éthylique et haschischine, (et là, pour paraphraser un autre poète, que je ne nommerai pas pour ne pas l’embarrasser mais que les moteurs de recherche vous permettront de retrouver facilement, je dirai que, de la même façon qu'il y a quand même plus d'alcooliques légitimement anonymes que de génies ivrognes et méconnus, il y a tout de même plus de fumeurs d'herbe authentiquement abrutis que de rayonnants Illuminés par la grâce de la ganja, mais enfin les poètes de l'époque des Thang, en plus des deux cités précédemment, témoignent pour les ivrognes, quand Baudelaire ou Rimbaud servent traditionnellement à illustrer le genre haschischin.

Des usages croisés n'étant par ailleurs pas exclus.

On pourrait, au nom de ces exemples fameux nous reprocher, à Héloïse et moi, d'être, en plus de complices et de « potes », « hydropotes », en quelque sorte… De vivre une poésie d'amour et d’eau fraîche.

Ce serait pour le coup nous faire une querelle d'ivrogne !


Bien sûr, si l'on considère que les Chinois dont je parlais se retiraient du monde après leur carrière dans le mandarinat et que les Hindous le quittent souvent après soixante ans, leur vie familiale et professionnelle dûment remplie, sans doute peut-on me reprocher d'avoir abandonné très jeune le monde à ses affaires, suivant en cela l'exemple du moinillon Lin-tsi ou, plus près de nous, du jeune Debord (époque rue de Seine, cette fois).

Sans regrets, si l'on pense que l'ère qui s'est ouverte après le crépuscule des mystiques qui n'avaient aucune chance d'influer sur le cours du monde est une catastrophe qui mène au chaos.

Sur ce point, je partage beaucoup de l'analyse du Bréviaire de Caraco.

Tout doit disparaître. Et tout disparaîtra.

Pour notre part, nous donnons seulement l'idée et l'exemple d'une subsomption possible de l'opposition entre patriarcat et matriarcat, quand Caraco croyait à un retour à un matriarcat premier, après l'effondrement inéluctable du patriarcat.

Mais c'était encore très optimiste : le monde de fesse-mathieux aujourd’hui sous cocaïne et totalement désinhibés qui s'est construit sur l'usure et le pouvoir de l'argent, depuis les débuts de l'ère industrielle, demandera des siècles si tant est que l'entreprise séduise les Hommes pour être dépassé : les Européens auraient pu abandonner leur monde et leur genre de vie, au XVIIe siècle, peut-être, après la découverte de l'Amérique, pour décider de vivre comme des Sioux, des Amish, des moines errants, ou que sais-je encore : quelques famines, quelques guerres s'en seraient suivies, les châteaux et les autres édifices seraient devenus des ruines, et voilà tout.

Mais le monde qui s’est construit depuis cette époque est toxique et dangereux : c'est une véritable bombe, toujours sur le point d'exploser, qui demande à être constamment entretenue par des spécialistes : les Hommes sont condamnés à y être assujettis : des dizaines de millions de puits de pétrole, sur terre ou en mer, ne sauraient être laissés sans entretien* ; de même que les centrales nucléaires et leurs déchets ; on a vu à Beyrouth ce qu'il adviendra des stocks de produits dangereux, si des gens, formés pour cela, n'en prennent pas soin. Et les sites Seveso pullulent sur cette planète.

« Le mort a saisi le vif », disait, justement, Marx.

La Technique au service l’hybris usuraire et religieuse possède désormais les humains, et leur dessine cet avenir omineux.

Et même si les Hommes voulaient se déprendre d’Elle, il leur faudrait encore sacrifier des générations avant d'y arriver. Mais ils ne le veulent pas : ils vont donc en croissance exponentielle au chaos que prédisait déjà Caraco qui, étant donné ce qu'il était (c'est une sorte de karma), s'est illustré de la seule manière qui lui était accessible.

Dans un moment différent, sur d'autres bases, à partir d'autres modèles (le T'chan, l’Abbaye de Thélème, Matisse, Bonnard etc.), nous faisons ce qu'ont fait les poètes et les sages de tous les temps : nous nous consacrons à l'Absolu (tout simplement parce que c’est une recherche qui porte en elle-même sa propre récompense) pendant que le siècle se déchire et s'entraîne au néant, avec cette nuance reste d'enfants gâtés, aimés, bien élevés et de bonne famille, sans doute , de vouloir cependant faire tout ce qu'il est possible de faire pour que la Beauté puisse un jour sauver le mondeet permette ainsi à Éros de triompher.

Comme l'écrivait, à propos d'autre chose, une femme critique littéraire, qui aura marqué son temps et échauffé les esprits : « On n'est pas sûr d'y arriver, mais, grâce à [Héloïse Angilbert et] Vaudey, on peut toujours rêver… »




R.C. 



* En fait, après vérification, on parle de 20 à 30 millions de puits de pétrole abandonnés, laissés sans entretien et sources d'une pollution aussi insidieuse que menaçante ("méthane explosif et à très fort effet de serre, nappes de pétrole ou de saumures bourrées de substances toxiques voire radioactives." (clic.))



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