vendredi 31 juillet 2020

Zones immatérielles de sentiment océanique







Chère amie,



Voilà, c’est fait. Nous avons entamé la deuxième désoccultation pour le dire comme les surréalistes de notre art tout à la fois sensualiste, conceptuel et naturaliste, et ce par le fait d’un courrier envoyé à quelques professionnels du marché de l’art (en fait, un seul, pour le moment). 
La première désoccultation (en 2001) avait abouti à la publication du Manifeste sensualiste par Gallimard ; nous verrons bien à quoi aboutira la seconde.

Je vous joins, ci-après — avec quelques retraits —, le courrier qui a servi, et servira, de lanceur à nos œuvres d’art satellitaires.

Vous en connaissez le but et les développements possibles : la multiplication de ces Zones immatérielles de sentiment océanique (drôles de Zoiso), qui devraient être des « thébaïdes d'esprits libres, à l'écart des tracas du monde, adonnés sans réserve au plaisir de la nature, à l'aventure intellectuelle, aux délices de l'amitié. » (pour le dire comme un authentique esprit libre (clic)), et à l’image de celle que nous avons créée ici, depuis si longtemps.

Bon, je doute qu’il soit, dans l’époque présente, toujours possible de se tenir «  à l'écart des tracas du monde ».

La soustraction de quelques parcelles du monde au productivisme intégral « qui montre ses limites… » (vous apprécierez, comme il se doit, la litote… ), pour les réserver à la protection de la vie sauvage et à la sensibilisation des êtres enfin de ceux qui peuvent l’être a donc pris la forme de cette œuvre d’art d’un genre inédit, tout à la fois conceptuel, naturaliste et contemplatif — galant, qu’est Le Domaine Idéal, où l’on retrouve les influences de certains de ceux qui m’ont formé (Debord, Klein), et qui est pour Héloïse et moi une très grande source de joie, comme il se doit.

Pour rendre cet art abordable, nous avons fixé la valeur de la série 1 (Série blanche) à 10 grammes d’or fin.

Pour les Tableaux galants, j'aimerais que cette valeur fût assez élevée et qu'elle pût nous permettre de faire rejouer les différents airs baroques qui les composent par nos jeunes amis musiciens, qui en auraient bien besoin en ce moment.
 
Si vous-mêmes, ou vos amis, êtes intéressés, laissez-nous un message par le biais du lien Mécénat (sur la version Web de ce blog).



À vous,



R. C. Vaudey.








Yves KLEIN
Carnet de reçus pour les Zones de sensibilité picturale immatérielle
1959








Madame, Monsieur,

Nous avons décidé de porter à votre connaissance une œuvre que nous aimerions présenter sur le marché de l'art, — avant de nous tourner éventuellement vers vos confrères.

Il s'agit d'une œuvre conceptuelle, « naturaliste », et sensualiste, — tout à la fois.

Mais pour vous permettre de mieux la situer, il me semble nécessaire de nous présenter.

Héloïse Angilbert et moi-même (R.C. Vaudey) nous sommes rencontrés à l’été 1992. Nous avons fondé avec quelques amis un mouvement « littéraire et artistique », l'Avant-garde sensualiste, en décembre de la même année, sur les rivages de l’océan Indien.

Dix ans plus tard, les éditions Gallimard, dans la collection L'Infini, ont publié le Manifeste sensualiste, que j’avais écrit, qui résume nos recherches poétiques et théoriques sur l’amour et le merveilleux, — puisque tel est le sujet de ces recherches. 

L’année précédente, en 2001, Héloïse Angilbert avait exposé dans le cadre d’une manifestation d’art contemporain, à [], manifestation à laquelle elle a participé également en 2002. On pourrait retrouver dans les archives de quelques journaux les articles élogieux qui lui avaient été consacrés.

Le soutien aux gens de Lettres et aux artistes — intermittents du Spectacle — dans notre pays, vous le savez, fonctionne ainsi : des séjours en résidence, associés à des manifestations (publications, interventions, expositions) ; le tout plus ou moins agréablement accompagné de mondanités, — elles aussi plus ou moins plaisantes.

Malheureusement — ou heureusement —, notre « art », reflet d’éblouissements intimes non programmables, n’a rien à faire avec ce système, pourtant favorable aux artistes et aux écrivains.

Si je devais faire un parallèle avec la vie religieuse, je dirais que de même que l’on distingue le clergé séculier — qui agit dans le siècle, donc, et qui ne dédaigne pas la pompe et le faste, dont il se sert dans son œuvre d’édification des consciences (Bossuet, en son temps, était une « star », si j’ose dire) — des ordres réguliers, qui vivent dans le retrait du monde, où le moine attend l’éblouissement mystique — attend de faire un avec la Déité, aurait dit Maître Eckhart —, de même on pourrait distinguer les artistes et les auteurs séculiers, l’immense majorité, qui vivent dans leur époque et recherchent la célébrité et la gloire, et les artistes contemplatifs, qui attendent tout des éblouissements poétiques, — et qui ne vivent que par et pour cela.

Dans cette vision de l'art, c'est à cette deuxième catégorie, je l’avoue très minoritaire, que nous appartenons. (Parmi les « auteurs » modernes que l’on pourrait rattacher à ce genre, je pense à Debord, à l’époque de Champot, — quoique son contemplatisme ait été tout à fait du même ordre que celui d’Omar Khayyam (éthylique plutôt qu'idyllique)—, et parmi les artistes du siècle dernier, et dans un style très différent, je ne vois que Marthe et Pierre Bonnard, et Yves Klein, justement.

Sans doute en connaissez-vous d'autres.

Mais enfin, vous savez que nous avons la chance de vivre dans un pays où l’on peut encore préférer suivre l’exemple de Montaigne ou de Debord plutôt que celui de telle ou telle tête d’affiche des Arts et des Lettres contemporains, et c’est ce que nous avons choisi de faire.

Ainsi, nous ne sommes pas et nous n’avons jamais été des personnages publics, et ne souhaitons pas le devenir. On ne trouve pas de photos de nous sur Internet, ce qui est une sorte de privilège dans cette époque où le deepfake permet de faire dire ou de faire faire n’importe quoi, à n’importe qui.

Pour ne pas être totalement obscurs, nous publions depuis 2003 une revue confidentielle — sur papier, jusqu’en 2012, et numérique depuis lors —, dûment enregistrée à la Bibliothèque Nationale, avec son numéro d’ISSN, où j’ai trouvé le lieu pour déployer mon art de poète et de moraliste — au sens de celui qui étudie les mœurs de son époque et de ses contemporains, et non de moralisateur qui, lui, leur fait la morale.

L’art d’Héloïse Angilbert — souvent proche de celui d’Andy Goldsworthy —, éphémère et évanescent — dans les époques aristocratiques, ce qui touche à l'amour n’a pas de prix ; dans les époques démocratiques, ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur —, a trouvé à s’exprimer sur notre propriété, jusqu’à ce qu’elle décide, il y a un peu plus d’un an, que ce domaine, cet écrin, qui nous avait protégés poétiquement toutes ces années, était en lui-même l’œuvre d’art, et qu’il nous fallait le protéger en retour : en le « sacralisant », justement comme œuvre d’art.

La parole de cette Dame est performative : elle dit, et ce qu’elle dit advient. Donc, cette propriété est devenue Le Domaine Idéal.

C’est une forme d’art qui se distingue cependant des autres formes d’art conceptuel ou environnemental, — et ce sur un point fondamental : tout y est placé dans une perspective philosophique plus vaste dont les origines remontent au moins à Ovide en passant par les Galants : celle de l’histoire de la sentimentalité, mais aussi de la contemplation, en Europe, qui sont unies, là, pour la première fois, tout à fait dans la lignée de celles et de ceux qui, comme Béatritz de Die ou Béatrix de Romans, il y a environ huit cents ans, dans cette même région du monde, cherchaient à travers la fin’amor à atteindre la joie et le bonheur en commun, — union dont ce Domaine Idéal est donc tout à la fois l’écrin galant et la manifestation poétique. (Le terme « galant » est bien sûr à comprendre ici comme faisant référence à celles et ceux qu’occupe cette recherche d’une forme de civilité nouvelle, inédite, entre les femmes et les hommes, telle qu’on a pu la voir s’esquisser en France à l’époque de Madeleine de Scudéry, civilité nouvelle où, pour citer l’étude d’Alain Viala, La France galante : « [… ] la symétrie n’est pas identité, la conscience de l’altérité subsiste. L’estime et le respect valent en ce qu’ils sont mutuels, réciproques, regard de l’un sur l’autre. C’est en cela que la galanterie est le plus éminemment une posture humaniste, celle où un être humain considère un autre être humain. Donc, en toute logique, une posture généreuse. Autre valeur majeure. »)

Inspirateur et inspiré de nos extases contemplatives, Le Domaine Idéal est donc une œuvre d'art tout à la fois conceptuelle, sensualiste et naturaliste, où l’ego de l’artiste s’est effacé en grande partie pour se contenter — dans tous les sens du terme — de protéger la beauté naturelle, et où ce n’est plus le spectateur, le regardeur qui fait la nature du tableau — proposition inaugurale de l’art moderne, au XXe siècle — mais bien plutôt le tableau de la nature qui défait — poétiquement, contemplativement — le spectateur, le regardeur, — proposition liminaire de cet art conceptuel, sensualiste-naturaliste, qui ouvre le XXIe siècle.

Le Domaine Idéal est une œuvre d'art sensualiste-naturaliste et conceptuelle : sensualiste au sens du Manifeste sensualiste ; naturaliste au sens du Manifeste du Rio Negro de Restany ; et conceptuelle puisqu’elle se définit par ailleurs comme Zone immatérielle de sentiment océanique , au sens, cette fois, de Romain Rolland (dans sa lettre du 5 décembre 1927 à Freud) et d’Yves Klein et de ses Zones de sensibilité picturale immatérielle.

Cependant, à l’inverse des Zones de sensibilité picturale immatérielle — purement conceptuelles, elles, pensées à une époque où l’on n’imaginait pas encore que la nature puisse faire un jour défaut —, notre Zone immatérielle de sentiment océanique a pour support concret notre domaine, d’une soixantaine d'hectares de nature préservée, devant servir de support à la sensibilisation des jeunes générations et, bien sûr, à la défense du naturalisme intégral, cher à Restany.

Dans la suite d'Yves Klein, qui nous a toujours accompagnés tant esthétiquement que spirituellement et qui fut, vous le savez évidemment, un maître de judo, Le Domaine Idéal, cette Zone immatérielle de sentiment océanique, est divisé en séries, calquées sur les grades attribués dans cette discipline, de son temps.

Chaque amateur d'art peut accéder à l'une ou l'autre de ces séries.

Il acquiert alors un reçu contre un certain poids d'or fin — toujours selon l’usage établi par Yves Klein — ou plutôt son équivalent monétaire, — variables en fonction des séries.

Mais l’époque a changé : nous savons aujourd’hui que l’extraction de l’or est une catastrophe environnementale : aucun lingot ne sera rejeté dans la Seine ou ailleurs.

Ces reçus — qui ressortissent au marché de l’art — sont la manifestation, la plus légère écologiquement possible, de la contribution du collectionneur à la défense des Zones immatérielles de sentiment océanique (portées, pour le moment, par notre domaine constitué en réserve naturelle, et par d'autres, à l’avenir), puisque, vous l’avez compris, l’œuvre n’est ici ni un tableau ni une sculpture ni même un territoire mais bien une de ces Zones immatérielles de sentiment océanique — qui disparaissent partout et encore plus vite que les insectes et les oiseaux —, c’est-à-dire la beauté poétique ineffable d’une parcelle de Nature, parcelle de Nature que nous nous sommes employés jusqu’à ce jour, et pour celle qui nous occupe, à préserver — en y cultivant l’otium —, et que nous mettons maintenant à la disposition des scientifiques à des fins d’études et de sensibilisation, en suivant sur ce point scrupuleusement Restany et son naturalisme intégral, — mais seulement ce Restany-là.

Les différentes séries — échelonnées comme les ceintures en judo à l’époque d’Yves Klein — s’ordonnent comme suit :

Série n° 1 (Série blanche)
Série n° 2 (Série jaune)
Série n° 3 (Série orange)
Série n° 4 ( Série verte)
Série n° 5 ( Série bleue)
Série n° 6 ( Série violette)
Série n° 7 ( Série marron)
Série n° 8 ( Série noire 1er niveau)
Série n° 9 ( Série noire 2e niveau)

Etc. jusqu'à la Série 17 (Série noire dixième niveau)

La série 1 est un multiple. La série 19 (noire 12e dan) est une « pièce unique » : elle correspond au grade honorifique qui fut attribué en judo à Jigoro Kano. Il n’y a pas de série 18 comme il n’y a pas de 11e dan en judo.

Leur valeur double à chaque échelon (comme l’avait décidé Yves Klein pour les Zones de sensibilité picturale immatérielle qu’il échangeait au pied de Notre-Dame, sur les marches du bien nommé pont au Double).


Voilà donc la présentation, un peu longue, vous m'en m'excuserez, de notre art sensualiste, naturaliste et conceptuel (quoique contemplatif… ).

Comme vous l'aurez compris, bien qu'immatériel, il peut être cependant l'occasion pour des amateurs éclairés de permettre à des poètes et des artistes sensualistes de soustraire des parcelles du monde à cette logique du productivisme intégral — qui montre ses limites — puisque bien que conceptuel il repose sur des réserves naturelles, dédiées tout au contraire au naturalisme intégral — sous toutes ses formes —, à la sensibilisation des êtres et, bien sûr, à la poésie et à la contemplation.

Les gens qui ont la passion des collections et de l'art le plus sophistiqué peuvent ainsi avoir accès à un développement inattendu de tout le mouvement de la poésie moderne, pour le dire comme Debord — puisque leur reçu pour une Zone immatérielle de sentiment océanique est un objet d'art —, tout en pouvant, de surcroît, avoir la satisfaction de participer à une œuvre plus vaste encore : l'extension des Zones immatérielles de sentiment océanique portées par des réserves naturelles, qui sont en quelque sorte ces nouvelles Abbayes de Thélème que j’évoquais dans le Manifeste sensualiste qui se multiplieraient ainsi toujours davantage (je dis « réserves naturelles » mais bien sûr elles peuvent être dédiées en partie à la culture, à la permaculture et à d'autres activités du même ordre.)


Voilà ces Zones immatérielles de sentiment océanique en œuvre d’art que nous voulions vous présenter puisque nous voulons les mettre sur le marché de l'art.


Il y a aussi quelques Tableaux galants, ainsi que je les ai nommés, qui sont eux aussi assez immatériels, jugez-en : des fulgurances poétiques ou théoriques, sous la forme de montages « cinématographiques », au format MP4, inspirés de ceux de Debord (de Hurlements en faveur de Sade à La société du spectacle), utilisant donc les silences et les écrans noirs, et soutenus par la musique baroque.

Le premier Tableau galant est d'ailleurs le Manifeste sensualiste, et je vous joins une copie du contrat d'édition où l'éditeur reconnaît l'existence de vingt exemplaires de cette œuvre, ainsi que le fait que les droits m'en appartiennent. Dans ce cas également, le support numérique s'accompagne d'un reçu pour le collectionneur.

Je vous joins également un de ces Tableaux galants, au très médiocre « format émail » — qui n'est bien-sûr pas leur format original qui, lui, permet de les visionner sur grand écran —, afin que vous puissiez voir ce dont il s’agit.

Nous ignorons dans quelle mesure tout cela pourrait vous intéresser, mais dans ce nouveau mouvement de notre histoire, mouvement de désoccultation — pour parler comme Breton — que nous avons entamé au début de 2019, et que la crise actuelle n'a fait que renforcer, nous avons voulu vous contacter, pour les raisons que je vous ai dites, en commençant cette longue lettre.


Nous restons à votre disposition pour vous fournir tous les éléments qui pourraient vous être utiles dans le cas où vous penseriez que nous pouvons œuvrer ensemble à la diffusion de cet art, certes un peu particulier.

Dans le cas contraire, nous espérons avoir au moins su piquer votre curiosité.

Dans tous les cas, nous vous prions d’agréer l’expression de notre parfaite considération.


Héloïse Angilbert & R.C. Vaudey



.