vendredi 31 mai 2019

Ascension — post-verbale










Chère amie,

Pourquoi les origines de notre sensualisme remontent-elles au moins à Ovide ?

Les philosophes grecs étaient tous plus ou moins des pédérastes (au sens classique du terme), et leur compréhension de la contemplation était de plus faussée par le point de vue de l'Homo faber, ainsi que le notait justement Hannah Arendt : ils n’auraient jamais pu faire découler la contemplation de l’extase harmonique que peuvent connaître une femme et un homme dans l’amour charnel.

Comme je le notais déjà en avril 2012 (clic), à ma connaissance seul Ovide, parmi les Anciens, mentionne cette recherche de la jouissance harmonique des amants jouissance harmonique que seule la génitalité accomplie peut offrir mais sans en mentionner les potentielles retombées mystiques ; retombées mystiques auxquelles, parmi ces Anciens, Jésus de Nazareth fait cependant déjà allusion (d’après le logion 22 de l’Évangile selon Thomas ((apocryphe chrétien issu de la bibliothèque de Nag Hammadi, bibliothèque découverte seulement en 1945… )) :

 « [...] n°7 : Irons-nous dans le Royaume ? Jésus leur dit : Quand vous ferez le deux Un, [...] afin de faire le mâle et la femelle en un seul [...] »)

À vrai dire, avant nous la contemplation n'avait jamais été associée, ni Occident ni ailleurs, à la sentimentalité et à l'art d'aimer.

Sade avait associé l'érotologie à la martyrologie (le vingtième siècle a été son siècle : il a fini sur papier bible) ; le Taoïsme avait utilisé l’érotologie dans la recherche de la longévité et de l’harmonisation des courants de l’énergie vitale, le tantra avait recherché par son biais l’union avec la déesse mais l’un comme l’autre rejetait comme néfaste, soit pour l’Homme mâle soit pour l’Homme femelle cette extase en comme-un, cette jouissance harmonique qu’Ovide et Jésus (dans l’Évangile selon Thomas) célébraient, et qui fait notre spécificité d’ « amants latins » (Ovide est bien entendu un Romain, et Jésus naît en Galilée, sous domination romaine… ), dans l’environnement le plus délétère qui soit pour cette génitalité mystique, entre la pédérastie des philosophes grecs et les sectateurs des trois religions abrahamiques, qui considèrent la femme comme le suppôt de Satan.

Dans ces conditions, on comprend pourquoi, comme je viens de vous l’écrire, la contemplation n'a jamais été associée en Occident à la sentimentalité et à l'art d'aimer.

La sentimentalité est une excentricité poétique française, que nous avons poussée à ses dernières extrémités.

Même si, bien sûr, tous les amants du monde, dans la folie de l’Histoire, ont fait, font et feront l’expérience du Ciel, dans, et après, l’acte d’amour.

Disons que, pour ceux qui nous ont précédés, presque tous avaient autre chose à faire, ou avaient été empêchés. Les autres se seront contentés de ce qu’ils ne pouvaient dépasser.

Par exemple, les acteurs de 68, corsetés par la vie et les pensionnats d'avant-guerre, avaient trouvé là l'occasion de briser le carcan qui les étouffait : prisonniers éternels de leur enfermement initial, déjà trop âgés à ce moment-là pour profiter du meilleur de l'époque (la plongée analytique, sous les souffrances secondaires verbalisables, jusqu'aux souffrances primales pré-verbales, et leur revécu autonome libérateur), ils donc ont passé une vie entière prisonniers de ces traumas archaïques et de leurs conséquences névrotiques, dont l’expression avait ainsi été « libérée ». Ce dont ils se sont félicités, et contentés.

Du coup, les viandes saoules, intoxiquées et mélangées de l’underground des années soixante-dix et quatre-vingt font encore rêver certains.

J’ai bien connu pour, je suppose, en avoir fait partie l’underground, dans ces années, à Paris, à Amsterdam, à Goa, à Berlin, même si je ne me suis jamais compromis, ni de près ni de loin, dans ses orgies : il faut vraiment que la vie ne vous ait pas offert grand-chose pour regretter ces malheureuses mêlées de fêlés, nés pour la plupart avant la Deuxième Guerre mondiale, guerre mondiale dont ils sont le pauvre héritage, malheureux sous-produits de cette époque terrifiante, qui ne demande qu’à recommencer, en pire.

Pour le reste, pré-verbal est sans doute ce qui caractérise notre sensualisme : jouissance primale, viscérale ; extase post-orgastique, océanique dans l'indicible. Tout est pré (ou post) -verbal.

On connaissait les mystiques, le plus souvent, comme des ascètes, qui puent, fous et faisant des trucs bizarres : nous avons choisi d’être des mystiques voluptueux, aimables, faisant et vivant des choses délicates : champagne rosé, musique baroque, amours champêtres

Seule importe la gloire divine du deux-Un : le mâle et la femelle en un seul.

Je note en revenant ces instants d’éternité « post-verbale », dont l’expression, dans cette guerre mondiale et cette époque infernale, n’a de sens que pour moi :





Ascension


Je regarde par la fenêtre
Et hop  ! Ça y est !
Deux poules qui picorent…
Un brugmansia…
Et je suis reconnecté !


Hier, le chevreuil broutait paisiblement
Tandis que je le regardais

Presque à mes côtés…


Après cela  : remercier








À vous,


R.C. Vaudey