lundi 6 mai 2019

Un-dans-la-Beauté








Plage de la mer d’Arabie
Against the wind






Cher ami,



Lorsque j'étais en Inde, sur les rivages de la mer d’Arabie, je rencontrai pendant la saison 84/85 un jeune expatrié. Nous fûmes présentés par son colocataire à Bombay, peu avant que ce dernier ne se suicide, poussé par le chagrin amoureux. Plus tard, ce jeune expatrié m'expliqua en avoir été d'autant plus affecté que sa propre petite amie avait profité elle aussi de leur éloignement pour rompre.


Il effectuait souvent des séjours à Goa, sillonnant la côte en moto, se faisant poursuivre par les chiens errants et mordre les mollets.


Il venait se « réfugier » sur notre terrasse ouverte à ces plages de la mer d’Arabie, et trouvait que nous formions, Angie et moi, un couple de cinéma.


(Je crois que le charme de la belle Berlinoise, aux yeux bleu-gris et à la voix grave, façon Marlène Dietrich, ne le laissait pas indifférent.)


Das oceanische Gefühl, le sentiment océanique, voilà ce dont nous parlions uniquement, elle et moi, sentiment océanique que nous inspirait non pas tant notre amour charnel, pour le moins compliqué et frustrant, que la beauté mystique des paysages.


Il connaissait la correspondance entre Freud et Romain Rolland ; l'idée l'intéressait.


Il connaissait également cette pratique des Hindous qui consiste, une fois sa vie d'homme faite, carrière remplie, famille fondée, enfants élevés, à tout abandonner, vers soixante ans, pour partir sur les routes, en sâdhu, pour se consacrer à la vie contemplative, et il me disait que je trichais puisque je brûlais en quelque sorte les étapes : et de fait, il avait raison : je n'ai jamais rien recherché d'autre dans l'existence que la vie unitive en renonçant à toute forme de vie sociale, — que je trouvais plutôt punitive. Il avait encore raison sur un point lorsqu'il disait que seuls ceux qui possédaient un minimum de biens pouvaient se permettre ces existences aventureuses, qu'il observait à Goa.


La vie illuminative m’a toujours accompagné, du plus loin que je me souvienne ou du plus loin que je l’ai revécue, — ce qui, dans mon cas, veut dire vraiment très loin.


Pour partir d’un peu plus près, à seize ans elle accompagnait mes premiers émois amoureux dans le cadre idyllique des plages au pied de ces falaises de craie fantastiques qui bordent la mer Baltique, sur l’île de Rügen, et qu’avait peintes, au XIXe siècle, Caspar David Friedrich.
Et, déjà à cette époque, je notais dans des poèmes ces illuminescences.






Plage de Binz
Île de Rügen






Des fleuves de sensations...

(Aurore...)



Je suis revenu mais je n'oublierai pas
Des piliers plus que d'or
Juste devant moi
Un village de conte
Des voiles d'ouate
Qui s'en arrachent
De grands oiseaux sur des pierres
Lisses et miroirs à la fois
Tous ensemble qui s'envolent
Et se détachent sur un incendie de ciel,
Une forêt, noire,
D'un autre âge qui veille


4 h et demie je ne suis plus là


La Lorelei juste devant moi
Ne saura pas
Jamais
Et les reflets hallucinogènes du monde dans son dos
Dans ses mille cheveux
Et le poids de son corps sur moi


Des fleuves de sensations
Nouvelles
De la mer
Se déversent
En moi.


Juste retour.





(Binz. Plage de la “Freikörperkultur”;
à l’aurore... )








Quelques années plus tard, j’entreprenais le grand voyage de l’analyse primalo-reichienne.


Un jour, s'ouvre une séance pour moi inoubliable : d’abord anxieux ou colérique, je sais, parce que j’en ai déjà l’expérience, que quelque chose veut remonter. Je rejoins la pièce où se déroulaient les analyses et je commence à pester contre telle ou telle situation de mon enfance, tel ou tel personnage liés à cette remontée de souvenirs qu’avait réveillés telle situation vécue la veille ou le matin même. Rapidement, je régresse et je redeviens ce petit enfant plein de colère et de rage, mais cette fois je peux laisser libre cours à ma furie. Je suis donc un enfant qui hurle sa rage, insulte et frappe comme un sourd le matelas posé au sol sur lequel je suis allongé — matelas qui dans ce genre d’analyse remplace le divan —, avec la raquette que nous avions pour ce genre de revécus émotionnels autonomes violents.


Puis, la rage passe et je descends encore plus loin dans mon passé, je suis un nourrisson terrorisé : je ne peux plus articuler mais seulement la vocaliser, comme à l’époque ; je ne peux plus insulter, comme l’instant d’avant : je braille de terreur.


Cette séquence se finit quand soudain tout s’apaise et s’illumine en un instant : je découvre le monde, la merveille du monde tel que je l’avais découvert, tel que je le découvrais dans ces premiers mois de ma vie. Il se trouve qu’il y avait des jonquilles dans cette pièce, qui me faisaient comme un éblouissement de bonheur, qui me rappelaient ceux que me procuraient les premières fleurs vues dans ma vie. Partout où mon regard se posait, l’extase du monde me saisissait. Tout m’était neuf et merveilleux, comme dans ces premiers moments où le monde est pour nous une suite de découvertes incessantes et éblouissantes.


Ce n’est pas rien de vivre.


C’est un miracle, le monde.


Retrouver ainsi, vivre ainsi de nouveau cette fraîcheur et cet éblouissement premiers s’accompagnait de cette sensation que l’on prête aux nourrissons, dont on dit qu’ils sourient « aux anges ». C’était prodigieux. Après un long moment, mon regard se posa sur la jeune femme qui me guidait dans cette analyse. Dans cette état « premier », elle représentait peut-être ma mère, ou ma grand-mère, ou une autre femme de mon entourage d’alors. Je voulais lui dire que je l’aimais mais je ne savais pas encore articuler et je faisais, pour tenter d’exprimer ces sentiments, des sons incompréhensibles, comme le font les enfançons (ainsi qu’elle me le rapporta par la suite). Et puis, mon esprit s’attrista un peu car je percevais, immédiatement, le sentiment de cette jeune femme. Et pour l’être que j’étais alors, son visage était imprégné de tristesse, que je percevais intensément, — quand une heure avant seules ma mauvaise humeur, et ma colère ensuite, existaient pour moi.


J’ai compris beaucoup de choses en revenant de cette régression intense (et de celles qui l’avaient précédée comme de celles qui la suivraient), et, dans la profondeur qui suit ces moments de révélations analytiques, j'ai  senti que les enfançons ont une perception immédiate de ceux qui les entourent, qu’ils déchiffrent comme à livre ouvert mais d’une façon différente de l’adulte, plus ou moins de marbre, que nous sommes devenus, et j’ai compris aussi que j’avais voulu parler, pour dire mon amour, pour dire combien j’aimais telle ou telle personne, et à quel point le monde m’enchantait, m’émerveillait.


Finalement, sur ce point, je n’ai pas changé, ce qui, compte tenu de ce qu’est la vie, le plus souvent, est plutôt étonnant.


Près de vingt ans plus tard, j’ai écrit un poème qui résumait ces années d’analyse intense :





Homme-enfant-sage...



Homme solaire
Évidemment.
De bleu de blanc
De rose et d'or
Homme au cœur
D'or
Homme d'amour


C'est aussi un enfant
Aux mains de feu
Et de paix
Aux magies
Bien comprises
Aux lèvres
Délicates de baiser
C'est aussi
Un enfant-caresse
Fort
Au cœur d'enthousiasme
Encore ! Encore !


De grands yeux émerveillés
Dans des silences


C'est aussi un enfant
De grand silence
Émerveillé


Ce n'est pas un enfant
C'est une force
Force solaire évidemment
Très calme
De bleu de rose de blanc
Et d'or
De vert très très frais
Et de jaune


Il y a des champs
De jonquilles et de boutons d'or
Des prairies infinies
Rire infini
Tape dans les mains
Saute balance
Danse danse
C'est aussi un enfant
Qui danse
Qui tourbillonne


L'amour est un fleuve
Très pur
L'amour est l'âme
De mon âme


Après la paix
La guerre
Les drames
La haine et les carnages
Nous en avions tant à réaliser !
Les beaux massacres que nous avons faits
Mordre frapper déchirer
Marteler piétiner !


Et à coups de bassin
Qu'est-ce qu'on pile bien !


Nous avons tordu
Étouffé
Étranglé
Réduit au plus rien
Assis sur leurs ruines
Ayant hurlé des rages
Et des peurs et des peurs
Et des rages
Que de revanches prises !
Pleurer des heures
Des jours et des années
Nous avons bien haï
Bien détruit
Bien massacré
Toutes les horreurs du monde
Les pires
C'était nous garanti
Nous avons bien haï
Bien détruit
Bien massacré


Et puis le monde
Bascule
S'ouvrent des cœurs
Immenses
Un grand esprit étonné
Retrouvant sa beauté
Un grand esprit
Étonné et retrouvant
Sa bonté...
Nous sommes resté
Sans voix
Sans parole
Immense
Ou sur des rires fous
Des enthousiasmes que
Je ne saurais vraiment pas
Rendre
Je m'y essaie
Je m'y essaie
Sans parole
Immense
Sur des enthousiasmes
Qui sont le bonheur même
Sans mélange ni crainte


Il y a forcément
Ce moment où la vie est le bonheur
Est l'espoir toujours
Réalisé
Où la capacité
D'aimer est immense
La sensibilité une aile de couleur
De perroquet


Il y a forcément ces moments où la vie
Est immense
Où le bassin danse
Où le vit
Est immense
Le regard ouvert émerveillé


Il y a forcément
La puissance immense
Et l'honneur
Le sens aigu des préséances


L'innocence
Émerveillée
L'enthousiasme
Sans limite
La bonté
Aux mains
Au corps tout entier
De bonté
La sagesse infinie


Enfant j'étais un sage
Percevant sous les mouvements bavards
L'âme
Les cœurs
Les souffrances
Les gaietés
Les peurs


J'ouvre des yeux
Rieurs
J'ouvre des mains
De feu
L'amour vous rendra bons”


Nous avons retiré de nos yeux
Le voile
Le gris de la vie
La vie nous le redonne
Quelque peu
Mais l'âme du monde
Toujours à la fin s'éclaircit


Nous avons
Retrouvé la mine
D'or
Je l'ai dit


Nous ouvrons de grands
Yeux d'étonne
Nous caressons des âmes
De la seule douceur de nos âmes
Nous ne faisons rien d'autre
Nous appelons cela
La poésie


C'est forcément quelque part
Derrière vos cris
Vos pleurs
Vos rages
Et cet abattement
Discret qui vous fait
Gris des yeux
Des corps
De l'âme


C'est un calme
Immense
Qui exige le respect
Des couleurs de merveille


Enfants vous étiez des sages
Connaissant la paix
L'enthousiasme
La force le désir
Le partage


Enfants vous étiez
Sans âge
La sagesse c'est sûr
Plaisanté-je ? —
N'attend pas
Le nombre des années


Homme solaire
Évidemment
De bleu de blanc
De rose et d'or
Homme à l'amour
De long vol plané
Homme sans limites
De caresse d'extase
Homme…
Enfant…
Sage…


Qui n'a pas bien haï
Ne saurait bien aimer
Qui n'a pas bien massacré
Ne saurait caresser


Qui n'a pas pleuré
Tout le gris de la vie
Ne saurait voir l'or
Du Temps
Brillant
Qui n'a pas bien pilé
Ne saurait caresser
Du ventre ou du vit
Et les ventres et la vie


Qui n'est pas resté
Glacé en terreur
Sans nom
Ne saurait danser
En extase
Des orgasmes
Calmes puissants profonds —
De bonheur
Ne saurait rester
Illuminé
Tranquille
Immobile
Paisible
De bonheur
Caressant de son âme
La douceur de votre âme


Homme solaire
Évidemment
De bleu de rose et de blanc
Et d'or...
Homme-enfant-sage...





Le 23 juillet 1993.






Homme-enfant-sage
Acrylique sur papier
23 juillet 1993






Je connaissais bien Lin-tsi dont la première traduction mondiale des Entretiens, par Demiéville, était parue deux ou trois ans plus tôt ; traduction que j’avais achetée dès sa sortie et dont la lecture me passionnait. Pour moi, il était clair que nous évoquions la même chose : ce regard premier, et cet état d’avant la conceptualisation, ce « ravissement d'étonnement que l'Homme éprouve devant le miracle de l'Être considéré comme un tout » (pour le dire comme Hannah Arendt que je ne connaissais pas encore vraiment, et que j’ai citée, entre autres, ici (clic)) par lesquels il s’agit d‘accepter de se laisser de nouveau, durablement, éblouir. Notre personnalité, notre intelligence sociales, bourrelées de souffrances, de colères et d’âpres — et souvent légitimes — préoccupations pratiques étant justement ce qui nous empêche d'être de nouveau éblouis, de nouveau « éveillés » à la Merveille.


La « légitimité » est cependant une notion floue, et on a vu Apollinaire, à la guerre, du temps qu’il était artiflot, se laisser encore éblouir par les triples croches des « mitrailleuses boches ». 


Notre personnalité et notre intelligence, pratiques ou philosophiques, sont donc ce qui empêche cet état unitif : et toutes les explications que nous voulons lui trouver, après coup, comme les miennes en ce moment, en renforçant notre réflexion cognitive, sont également ce qui nous éloigne de son expérience et nous en distrait : d'où les méthodes abruptes (analytiques, ou celles du Tch’an) qui, en créant une rupture de la cuirasse intellectuelle (comme le fait quelques fois l’absurde des koans), permettent parfois son surgissement ; mais la douceur, l’amour, la mirobolante extase harmonique de l'amour contemplatif — galant, la Beauté, le silence, la halte du promeneur — solitaire ou non — offrent à cet état unitif tout autant d'occasions de se manifester… Et par des voies bien plus agréables.


La méditation peut-elle y mener ? Elle fait sans aucun doute beaucoup de bien, à la santé, au moral etc., et on peut certainement la pratiquer pour cela mais il est bon de se souvenir de cette anecdote concernant Mazu, dont Houang-po est un descendant spirituel.



Le maître Nanque Huirang demanda un jour a Mazu :



 — Dans quel but êtes-vous assis en méditation ? 
 — Pour devenir Bouddha, répond Mazu. Huirang prit alors un morceau de brique et se mit à le polir devant l’ermitage de Mazu.
 Celui-ci demanda :
Que voulez-vous faire en polissant ce morceau de brique ?
Je la polis pour en faire un miroir.
Mazu : Comment peut-on obtenir un miroir en polissant une brique ?
Huirang : Si l’on ne peut obtenir un miroir en polissant une brique, comment peut-on devenir Bouddha en restant assis en méditation ?
Mazu : Alors que dois-je faire ?
Huirang : Il en est comme d’un buffle attelé à une charrette. Si la charrette n’avance pas,
doit-on fouetter le buffle ou la charrette ? »



Mazu resta sans réponse, et à cet instant il atteignit l’Éveil.

La méditation mène à tout, on le voit, mais à condition d’en sortir.


Cependant, avec les autres pratiques extérieures, elle a permis à des moines de justifier leur genre de vie, leur mendicité, leur oisiveté même, aux yeux des autres membres des groupes sociaux qui les acceptaient ; comme elle a permis à ces groupes sociaux de canaliser, dans ces temples et ces pratiques, l’énergie de la jeunesse, ailleurs que dans le travail ou dans la guerre, tout en offrant des consolations spirituelles au reste de leurs membres, et des postes et des carrières à des enfants issus de milieux modestes, ou non. Comme la philosophie, les religions, l'analyse etc. 


Seulement, retrouver l'Homme vrai sans situation, ce n'est pas seulement "sortir de la vie de famille", c'est surtout faire une expérience bouleversante de soi-même et du monde.


L'éblouissement n'est pas une carrière.


C’est un aspect — le jeu entre l'acceptation sociale et le bouleversement radical de l'être par le plongeon dans le sentiment océanique — que l’on retrouve avec la transmission des objets marquant la reconnaissance par un maître d’un successeur : s’ils sont refusés dans un premier temps par ce dernier, pour qui tout cela est vulgaire et sans intérêt, le vieux maître — qui connaît le monde, le pouvoir des symboles, les réflexes pavloviens du commun — insiste toujours en disant : « Prends les quand même ».


Donc à la question : « Est-il tout, cet éveil ? », la réponse est : « Non », évidemment, — quoique le boucher de Tchouang-tseu nous ait appris que son « complément » — le régime du « céleste », ainsi qu’il le nomme — est d’une grande efficacité même, et surtout, dans les affaires courantes. 


Disons qu’entre la nuit dans laquelle est plongé le fond mystique des Hommes, aujourd’hui — au profit de leur petite conscience sociale, spectaculaire et techniciste —, et une existence totalement dédiée à la vita contemplativa, il y a sûrement un autre équilibre et une autre forme d’organisation de la vie humaine que l’on peut imaginer.


La « vie contemplative » semble impliquer un regardeur.


La « vie illuminative » paraît plus proche de la réalité, bien qu’en français elle sonne comme quelque chose d’un peu péjoratif.


La « vie unitive », qui désigne d’ailleurs un stade plus abouti, plus complet de l’abandon à la « poésie du monde », convient mieux, il me semble.


Car, enfin, c'est très simple : d'un coup, Un-dans-la-Beauté.


Il est trois heures du matin : vous regardez dans le phare de la torche le palmier, ses fruits jaunes énormes… Et hop ! Vous êtes dedans…


Là, vous ne pensez plus…


Et il ne faut surtout pas y penser…


Vous y êtes… 


Ce n'est vraiment pas grand chose le bouddhisme de Houang-po… 


Le secret c'est de savoir que tout est là, et de ne pas avoir peur de cet état, — que le Père Wieger, jésuite et traducteur de Tchouang-tseu, qualifiait avec mépris de coma d’abrutis (je résume… ).


Lorsque il m'arrive, très rarement, d'en parler avec des gens, ils me disent souvent avoir connu de tels états, dans les montagnes, en hiver en faisant du ski, dans une crique où ils nageaient etc.
Mais ils l'ont chassé comme on chasse une mouche importune. Le plus souvent, simplement en s’en faisant la réflexion. 


Apprendre à être dans la Lumière, et à rester dans l’Irréflexion.  


« Atteins à la suprême vacuité et maintiens-toi en quiétude », disait Lao-tseu. C’est pourtant très clair.


En Europe, le quiétisme, où se mêlent à des résurgences gnostiques et panthéistes du Moyen-Âge, des éléments du Zen irrévérencieux à la mode de Ikkyu (mort en 1481), du Taoïsme, du Tantrisme et d’autres sources asiatiques, toutes ramenées en Occident par les Jésuites qui y étaient partis évangéliser dès 1533 (un spécialiste de ces questions écrit : « le Diario du chroniqueur romain Giacinto Gigli, publié en 1958 par Ricciotti, relate, à Rome, en 1615, la visite d’un groupe de Japonais qui y séjourna trois mois et qui venait précisément des Indes. Une satire manuscrite due sans doute à la plume de B. Dotti ironise sur les « missionari dei Giappone » qui importent en Italie la pernicieuse doctrine de l’« orazione di quiete ». Bien entendu, « missionari » est à prendre dans son acception polémique : il ne s’agit pas de prêtres nippons, mais d’ecclésiastiques italiens, des Jésuites en l’occurrence, qui, dès 1553, étaient allés en Extrême-Orient avec des projets d’évangélisation »), en Europe, donc, le quiétisme n’a jamais pu se développer profondément.


En France, c’est de la victoire de Bossuet sur Fénelon et de l’emprisonnement à la Bastille de Jeanne-Marie Bouvier de La Motte, connue comme Madame Guyon, que date plus précisément le crépuscule des mystiques. 


Et l’aube, pour la masse de perdition, n’est pas pour demain, semble-t-il, malgré les lueurs d’aurore boréale de notre Avant-garde sensualiste (dont l’intitulé est une private joke, due à Lin-tsi, que je citais à peine détourné, dans Avant-garde sensualiste 1 ; daté ainsi : Juillet / décembre 2003. (clic)


« Chers lecteurs, vous prenez pour argent comptant les paroles de toutes sortes de maîtres, et vous vous dites que là est la véritable pensée, que ce sont là des penseurs admirables : « Ce n'est pas à moi, avec mon esprit de profane, d'oser sonder ni mesurer ces grands penseurs! »
Gnomes aveugles ! Voilà les vues auxquelles vous vous livrez pendant toute une vie, allant contre le témoignage de votre paire d'yeux. Et vous êtes là à trembler comme des ânons sur la glace, les dents serrées par le froid. « Ce n'est pas moi qui oserais dire du mal de tous ces grands penseurs ! J'aurais trop peur de commettre une faute contre la bienséance. »


Chers lecteurs, il faut être un grand ami de la vie pour oser dire du mal de ceux qui nous ont précédés, pour oser critiquer le monde, incriminer leur enseignement, et injurier les petits-enfants qui viennent à vous, pour aller chercher l'Homme, soit en le prenant à rebours, soit en s'adaptant à lui. C'est ainsi que depuis déjà longtemps nous en avons cherchés qui aient des dispositions, mais que nous n’avons pu en trouver. Il semble que l'on ait à faire qu'à des apprentis théoriciens, à des jouisseurs novices, pareils à de jeunes mariées, et qui n'ont qu'une crainte, celle de perdre leurs maîtres, leurs idoles, leurs respects, et aussi leurs prébendes, leurs connexions, leurs réseaux, et de se voir privés du coup du grain qu'on leur donne à manger, de leur sécurité et de leurs aises.


Jamais, depuis bien longtemps, l'on a cru aux pionniers d'avant-garde, et il a fallu qu'ils fussent délogés par d'autres pour que leur valeur fût reconnue.


Celui qui est approuvé par tout le monde, à quoi est-il bon ?


C'est ainsi qu'un rugissement du lion fait éclater la cervelle du chacal. »




Enfin, pour finir : 


Un adepte, amateur de citations, rencontre Lin-tsi, en train de se prélasser dans un pré.


« [… ]Qu'est-ce que l'Homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. », lui dit-il.


Lin-tsi place ses deux mains l’une contre l’autre. « Et là, il est où, le néant ? » 


L’autre reste sec. 


Bim ! Lin-tsi lui colle une avoinée.


Quelques jours plus tard, l'adepte revient avec une nouvelle citation, pensant plaire au moine :


« L’Homme est visiblement fait pour penser. C’est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut. Or l’ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin. Or à quoi pense le monde ? Jamais à cela, mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague etc. et à se battre, à se faire roi, sans penser à ce qu’être roi et qu’être Homme. »


Lin-tsi trace un trait avec son bâton, sur la terre. « Et à ça, il y pense, l’Homme ? »


L’autre reste interloqué. 


Nouvelle avoinée. 


Quelques jours plus tard, il revient à la charge : 


« Rien n’est si insupportable à l’Homme que d’être en plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application.
Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, son impuissance, son vide.
Incontinent il sortira du fond de son âme, l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »


Lin-tsi descend de sa banquette cordée, l’empoigne, lui donne un soufflet, puis le lâche.


L'adepte reste debout, figé. Les moines qui se trouvent à ses côtés lui disent : « Pourquoi ne saluez-vous pas ? » 

À peine l'adepte a-t-il salué, qu’il atteint le grand éveil…


Que cet éclat vous foudroie souvent et vous garde.


Portez-vous bien,




R.C. Vaudey












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