vendredi 8 mars 2019

L’Homme vrai sans situation







La fleur de la transmission, l’esprit serein du Nirvana




Tout le secret est effectivement de pouvoir s’abreuver aux sources des béatitudes de la petite enfance.

Les traumas entraînent la formation des cuirassements caractériels et intellectuels qui protègent de ces souvenirs traumatiques mais qui coupent également de ces sources vivifiantes.

Le secret de l'analyse sensualiste c'est de rouvrir — par le revécu émotionnel autonome et/ou l’insight — ces canaux d'accès à ces sources originelles, condamnées par les souffrances et leur refoulement.

Dans le Tch'an, on trouve ce même mouvement : lorsque Lin-tsi retrouve enfin la voie de la béatitude primale et de sa lucidité et de son autorité immédiates, il retourne chez Houang-po, qui fait semblant de s’étonner : « Quand y aura-t-il un terme aux allées et venues de ce gaillard ? », et Lin-tsi de répondre : « C’est seulement parce que vous m’avez montré tant de gentillesse, comme une bonne vieille grand-mère ! » (clic)

Inconsciemment et spontanément, l’ex-novice évoque cette période de l’enfance, dont il a retrouvé, grâce à Houang-po, le regard et la clairvoyance sans mots. (Ou bien, si le chinois de Lin-tsi dit autre chose, c’est Demiéville qui, dans sa traduction, y revient tout aussi inconsciemment)

Tout le monde n'a pas la chance d'avoir eu une mère aimante, ni même une mère : parfois, la grand-mère est la « bonne mère » ; parfois, c’est le vieux gaillard lui-même qui tient ce rôle.

Bref, il s'agit de redonner l'accès aux capacités poétiques et à l’autorité primales perdues — la mine de l’or du Temps —, et à leurs illuminations.

Mais c'est comme atteindre le sommet d'une haute montagne : lorsqu’on y est, on n'en parle pas : on se tait ; on contemple ; on jouit en silence.

En amour, tout cela donne le contemplatisme galant, — dont Ikkyu est une sorte de précurseur.

Tout le secret est bien sûr dans cet accès retrouvé aux sources des béatitudes archaïques mais, en même temps, la source n’est pas le fleuve : elle n'a pas son déploiement, ses méandres, son expérience, — acquis à force de parcourir sa propre vie et le monde. Elle est primordiale mais elle n'est pas le développement.


Les amants éveillés et émerveillés — pas plus que les vieux gaillards du Tch'an — ne sont pas seulement des enfançons. Les premiers sont le déploiement des seconds : l'inverse n'est pas vrai. Les amants ont leur expérience unique d’amants, un désir, une force, une vie, une liberté etc. que n'ont pas les enfantelettes, les enfantelets ; ils ont les capacités d'émerveillement et d'abandon de l'enfance mais déployées et mêlées avec des qualités et une liberté de femme et d'homme dans la pleine maturité de leur âge.

Mais la masculinité et la féminité accomplies ne peuvent l'être sans cette capacité retrouvée à la confiance, à l'abandon et à l’émerveillement enfantins : ce qui provoque le mépris de l'injouissant qui, lui, doit — sous peine de s’effondrer — se maintenir dans la roideur, — et qui y voit même un signe de supériorité.


D'où l'ironie, dans le Tch'an, envers les textes sacrés et les « gnomes aveugles » qui s'appuient sur eux comme de bons élèves, croyant que la connaissance des textes peut apporter autre chose que la connaissance des textes et la reconnaissance plus ou moins paternaliste d’autres gnomes aveugles.

Chacun se présente en spécialiste — délié ou rigide mais toujours savant — des textes sacrés du bouddhisme mais les vieux gaillards qui partagent ce privilège de la sensation béatifique retrouvée et des illuminations qu'elle procure se foutent de tout le reste.

Ils voient seulement des semi-zombies tout chargés de leurs pesantes cuirasses de papier et de fantasmagories sur le monde.

On ne peut rien dire sur le monde : ceux qui parlent ne savent pas, et ceux qui « savent », lorsqu'ils savent, se taisent.

Le blabla contre le blabla est encore et toujours du blabla : seul le passage dans cette gloire que les théologiens appellent essentielle l’éternel présent importe. Passage que les larmes, ou le sourire, signent le plus souvent, le silence, toujours.

Le boniment ratiocineur, la philosophie travestissent les souffrances, et marquent, seulement, cette injouissance ainsi que je l'ai nommée , cette perte de la faculté de l'illumination poétique, mystique, amoureuse.


Une fois que l'on a retrouvé cette faculté, c'est comme connaître un tour de magie : tout semble simple et tous ceux qui bavardent autour de l’affaire sans connaître le secret amusent ou font de la peine.

Mais l'éveillé a bon cœur comme tous les petits enfants heureux. Il balance une mandale au novice ou au discoureur en espérant lui ouvrir les yeux d’un coup.

Et puis, il s'en va, en secouant les manches.

(Ce que je fais en ce moment.)

S’éveille qui pourra

On ne pourra pas dire qu'avec toi je n'aurai pas lourdement essayé car, comme le savait déjà Lacan (qui ne possédait pas le secret), j’aurais pu « te répondre par un simple aboiement, mon petit ami. »


R. C. Vaudey



Correspondance

Le 8 mars 2019





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