dimanche 17 juin 2018

SENSUALISME CONTEMPLATIF — GALANT OU BARBARIE suivi de RENAISSANCE SENSUALISTE (suite)










Chère amie,


J’ai pris connaissance du message — que vous avez eu l’amabilité de me transmettre — que vous a adressé un lecteur du Bureau, et l’importance des questions qu’il soulève me pousse à publier ma réponse par le biais de ce même Bureau.


Vous m’écrivez qu’il note — sur un ton où vous distinguez cependant de la révérence — que : « [notre] projet est élitiste et inapproprié au monde réel » ; « qu’il ne concerne que les amants », — et il rappelle avec raison que l’amour courtois, historiquement, fut toujours celui qui liait l’amant à sa Dame, et non le mari à sa femme ; il fait valoir, de surcroît, que les femmes qu’il concernait n’étaient pas des mères de famille telles qu’on les connaît aujourd’hui, devant assurer l’intendance d’un foyer, leur vie professionnelle, et une partie de l’éducation de leurs enfants, le plus souvent dans des lieux confinés — que mine ordinairement la promiscuité.


Les « Dames du temps jadis », dit-il, « ne s’occupaient pas de l’intendance de leur maison, pas plus qu’elles ne s’occupaient de l’éducation de leurs enfants, confiée à des précepteurs ; quant à travailler, n’en parlons même pas. »



Mais ce qui m’a le plus intéressé dans sa critique, c’est sa remarque sur le « déficit de femmes » (deux cent millions, rien que pour l’Asie), qui lui fait dire qu’il faut soutenir le programme initié, selon lui, par les universités et les fondations américaines, s’appuyant sur le « prestige français » des penseurs d’élevage de la « French Theory », auxquels elles avaient au préalable donné le crédit (dans tous les sens du terme) fourni par les moyens de l’ « Office of war information » américain (ou de son équivalent du temps de la Guerre Froide) crédit auquel sont si sensibles les intellectuels des provinces européennes , programme qui veut, toujours selon lui, faire passer le « mouvement du genre » pour avant-gardiste, ou rebelle, ou révolutionnaire, bref, pour attirant, car, vous écrit-il, « seule une pratique décomplexée, et même glorifiée, d’un infantilisme sexuel pervers-polymorphe, de surcroît décérébré par les attrape-nigauds (nigauds qu’il définit par ailleurs comme « kékés balnéaires, et planétaires, modernes ») que produisent les industries de la fête, de la mode, de l’art contemporain et du reste,  permettra à ces masses de vivre non pas des « extases poétiques ou mystiques hors-du-commun » mais d’être abruties « extatiquement » et « volontairement » de spectacles, de musiques, de transes, d’alcools, de drogues diverses, d’activités masturbatoires désinhibées, décomplexées et anesthésiantes (dans lesquelles il inclut, ironiquement mais justement, les « activités conflictuelles philosophiques liées à la glorification de ces pratiques ») qui, à défaut de produire un mode de vie « contemplatif galant », éviteront peut-être la guerre. »

Cela paraphrase quelque peu Napoléon, qui écrivait : « Il faut des fêtes bruyantes aux populations, les sots aiment le bruit, et la multitude c'est les sots. », mais Napoléon, lui, destinait les sots également à la guerre.


Votre correspondant explique encore que la jeunesse occidentale, qui sert toujours de modèle à une partie de celle de l’ancien Tiers-Monde, (au moins à ceux qui, parmi elle, sont les plus riches, et qui eux-mêmes influencent à leur tour les plus pauvres de leurs coreligionnaires ou de leurs compatriotes), que la jeunesse occidentale, donc, doit être sacrifiée à cela, — elle qui ne demande rien d’autre, et à laquelle on n’a pas mieux à offrir.


Il poursuit : « L’éloge de la fluidité des genres et de leur consommation dans les jeux pervers-polymorphes de la pré-génitalité ne doit pas être critiqué mais encouragé, et cet éloge doit être relayé : il permettra peut-être à deux cent millions de mâles (qui ne risquent pas, déjà faute de femmes, de connaître les joies de la « complétude amoureuse » et de « l’amour — contemplatif galant ») de défouler et d’abrutir une libido qui, enfermée dans les carcans de la morale patriarcale (confucéenne, hindouiste, mahométane etc.) et les logements sordides des célibataires pauvres, d’Asie et d’ailleurs, explosera sans cela dans des guerres inévitables », alors qu’il y a « tout à gagner » à la « détourner » dans des Fêtes, des Fiertés, des Raves, des Clubs, des Marches, et tout ce que l’on voudra du même tonneau — qu’on prendra bien soin de promouvoir et d’encourager, partout et tout le temps. 

« Leur vie vie, dit-il encore, doit être une Fête, une Party, une Rave, sauvages, officielles, géantes, continuelles, un Burning-Man, un Spring-Break, un Endless-Summer, permanents, festifs comme jamais, dans un monde devenu un San Francisco, un Goa, un Ibiza, une Miami Beach Art Fair planétarisés, pour « kékés balnéaires planétaires » totalement hallucinés, artistiquement plastiqués et hormonés, pour se bodybuilder ou se féminiser, ou les deux. »


Ses considérations — qui ne vont ni dans le sens de la « décroissance » ni dans celui la « sensualisation » qui vous sont chères — sur les profits immenses que l’on peut attendre d’investissements judicieux dans la production des stupéfiants légaux ou illégaux, dans l’industrie de la chirurgie plastique, dans celle de l’art-contemporain, de la production pharmaceutique, ou dans celle, encore balbutiante, des sex-dolls, me paraissent pertinentes mais ne me concernent pas, pas plus que ses remarques sur les profits géo-politiques que l’on peut espérer tirer de ces pratiques d’enrégimentement festiviste — pour l’organisation industrielle desquelles la France possède un « savoir-faire » acquis dès le début des années quatre-vingt du siècle dernier.


Je note cependant que la France possède également un savoir-faire remarqué dans la production d’armes, et que, intelligemment, elle mise sur ces deux tableaux, sûre ainsi de ne pas perdre : d’un côté le Louvre Abou Dhabi, de l’autre les corvettes et les Rafales.




C’est une approche critique de notre poésie, de notre philosophie et de notre art (de vivre et d’aimer) que nous avions envisagée. Et, vous me pardonnerez de devoir me citer, j’écrivais déjà dans le premier numéro d’Avant-garde sensualiste, en juillet 2003 : « Qui devrons nous sensualiser — puisque d'une façon ou d'une autre nous serons toujours là —, que restera-t-il, en fin de compte, des riches ou des pauvres, des puissants ou des exclus, des Mahométans furibonds, des Talmudistes fanatisés, des Protestants froidement surexcités, des Catholiques réveillés, des Confucéens assurés, des Orthodoxes déchaînés, des Hindous exaltés, des Animistes aujourd'hui réanimés, des Verts vidés, décolorés, des Altermondialistes confusionnistes plus ou moins spontanés, des « gauches illusionnistes » déprimées, des Bleus galvanisés, des Bruns forcenés, des membres des sectes, hallucinés, des consommateurs idolâtres, hystériques ou extasiés, ravis, gavés, de ceux qui meurent de trop manger de nourriture frelatée ou des autres qui meurent de faim, oubliés, ou des étonnants et à coup sûr détonants mélanges que tout cela donnera dans la suite du mouvement du temps ?
Une chose est sûre : il faudra sensualiser pour humaniser et raffiner.

Pour le moment l'affrontement est général. » (clic)


J’entends donc parfaitement cette critique mais je vous fais remarquer que nous avions intitulé notre première sortie dans le monde, en 2001 : Prolégomènes à un troisième millénaire sensualiste ou non.


Un millénaire, c’est long. On peut comprendre que ces considérations — qui concernent l’Homme portefaix, et donc la plèbe, celle d’en-haut comme celle d’en-bas, soumise ou dominante — ne concerneront pas les « maîtres sans esclaves », de demain ou d’après-demain, dont nous parlons, — s’il y en a jamais.


Enfin, on peut aussi penser que notre poésie, notre philosophie et de notre art (de vivre et d’aimer) sont d’une trempe très particulière, — unique, et appelée à le rester.


Et qu’ils ne devraient jamais embarrasser personne.


Avec mes respectueux hommages,




R.C. Vaudey, le 18 juin 2018




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Terreur et fureur masochistes
(Avant-garde sensualiste 1 ; Juillet/Décembre 2003)

On découvre souvent ces derniers temps, et toujours davantage, ça et là dans les médias, de jeunes idolâtres plus ou moins fanatisés, exemplaires de cette jeunesse qui joue au dur et à l’affranchi mais en fait prosternée par sa terreur masochiste, vraisemblablement motivée, du monde, et que l'on sent prête à tout pour défendre, si les occasions l'y conduisent encore un peu plus qu'aujourd'hui, sa soif inextinguible d'un garde-fou et d'un maître à la fois terrible et bon que lui provoque sa si grande détresse infantile et existentielle que lui donne le monde tel qu’il est.
Et cependant, à d'autres moments on sent bien, malgré tout, qu'une autre partie de cette jeunesse, si l'Histoire et les situations voulaient bien le lui permettre, pourrait tout aussi bien, éveillée en cela par les trésors poétiques, la belle liberté de parole et de mœurs que certains, acteurs de ce mouvement de la liberté issu des années soixante et soixante-dix -– en fait issu de 68 –- déploient aujourd'hui devant elle, et excitée de surcroît par les sensualistes, être la génération la plus intelligemment sensuelle, la plus sensuellement intelligente et la plus humainement consciente de l'ensemble des problèmes du monde, que l'on ait jamais vue.



Sensualisme contemplatif — galant ou Barbarie


« La question de savoir si l'Homme est bon ou non est un passe-temps philosophique. L'Homme est un être social ou une masse de protoplasme réagissant irrationnellement dans la mesure où ses besoins biologiques fondamentaux sont en harmonie ou en conflit avec les institutions qu'il a créées. » affirmait, impérial, le docteur Reich, très supérieur en cela au docteur Destouches puisqu'il envisageait ainsi l'Homme tel qu'il peut et doit être, et non tel qu'il est, et même si l'on peut imaginer en souriant le style de ce qu'aurait pu être la réaction de Céline à cette proposition reichienne et aussi à cette autre de Guy Debord : « Une science des situations est à faire, qui empruntera des éléments à la psychologie, aux statistiques, à l'urbanisme et à la morale. Ces éléments devront concourir à un but absolument nouveau : une création consciente de situations. »

Sensualiser le monde et les situations, et libérer l'enfance d'un même mouvement — des versions savamment améliorées du ghotul des Murias et de l'Abbaye de Thélème de Rabelais pourraient nous y aider —, c'est-à-dire enfin masculiniser véritablement les hommes et féminiser réellement les femmes en supprimant la fixation collante des enfants sur leurs parents — et celle des parents sur leurs enfants — et donc, aussi, celle des hommes et des femmes entre eux et sur eux-mêmes et qui est du même ordre —, et leur permettre ainsi de se sexensualiser, pour ainsi dire ; et, de fait, éliminer du même coup la puissance hypnotique du Spectacle en libérant la puissance créatrice, poétique, individuelle des uns, des unes et des autres, puissance que les tristes psychologues d'aujourd'hui disent être mauvaise — et de leur point de vue, et puisqu'il s'agit pour eux d'adapter les pauvres Hommes au pauvre monde, ils ont raison — puissance dont on n'a vu le plus souvent que des formes contournées par cette misère des mœurs, des caractères et de la division du travail, qui se perpétuent les unes les autres, puissance qu'il s'agit, à l'inverse, de favoriser et dont il faut attendre bien au contraire le raffinement et l'humanisation des Hommes, et à laquelle il faudra adapter le monde.

Qui devrons nous sensualiser — puisque d'une façon ou d'une autre nous serons toujours là —, que restera-t-il, en fin de compte, des riches ou des pauvres, des puissants ou des exclus, des Mahométans furibonds, des Talmudistes fanatisés, des Protestants froidement surexcités, des Catholiques réveillés, des Confucéens assurés, des Orthodoxes déchaînés, des Hindous exaltés, des Animistes aujourd'hui réanimés, des Verts vidés, décolorés, des Altermondialistes confusionnistes plus ou moins spontanés, des « gauches illusionnistes » déprimées, des Bleus galvanisés, des Bruns forcenés, des membres des sectes, hallucinés, des consommateurs idolâtres, hystériques ou extasiés, ravis, gavés, de ceux qui meurent de trop manger de nourriture frelatée ou des autres qui meurent de faim, oubliés, ou des étonnants et à coup sûr détonants mélanges que tout cela donnera dans la suite du mouvement du temps ?
Une chose est sûre : il faudra sensualiser pour humaniser et raffiner.
Pour le moment l'affrontement est général.

On voit aussi dans cette mêlée le vieux matriarcat hystérique, sorcière et vaudou, mégère et gourou — qui avait profité, lui aussi, de cette disparition du carcan moral petit-bourgeois —, revanchard, tenter de regagner le maximum de terrain ; il provoque en retour, avec d'autres facteurs plus pragmatiques, cette réactivation fanatique du vieux patriarcat qui du coup ressort — habitué qu'il est à traiter les adorateurs et adoratrices du Veau d'or, et leurs transes, tous plus ou moins sectateurs de la Déesse-Mère nourricière, et surtout castratrice — là où elle avait disparu, la camisole (burka ou, à tout le moins, voile) qu'il sait être un remède, certes précaire, mais dont il espère qu'il pourra contrecarrer cette résurgence du féminin autonomisé, donc égaré, qu'il connaît déjà, et aussi ce surgissement historique possible de la sensualité et de la volupté alliées à la raison, qu'il ignore ne l'ayant que rarement rencontré, et pour cause, mais qu'il pressent peut-être intuitivement dans certaines attitudes neuves des femmes et des hommes d'aujourd'hui, et qui le terrorise encore davantage, comme il terrorise également toutes les autres sortes d'idolâtres.


 
Renaissance sensualiste


Et c'est aussi cela la future Renaissance sensualiste que nous envisageons : le dépassement dialectique de la vieille opposition entre le patriarcat et le matriarcat qui, chacun à sa façon, auront préparé ainsi l'avènement de cette ère sensualiste qui vient : le patriarcat — dans ses versions monothéistes — en imposant la Loi et le Livre, et en posant ainsi les prémices du déploiement de la Raison (mais en provoquant, par son organisation rigide et castratrice, la peste émotionnelle, les malformations et la détresse caractérielles, émotionnelles, poétiques, sentimentales, amoureuses, avec les réactions religieuses, guerrières, idolâtres, “économiques” qu'elles impliquent et que le XXe siècle a parfaitement analysées) contre le matriarcat, ses transes paganistes et son univers halluciné — qu'ont ressuscités massivement depuis les années soixante les gens du courant “new-age”, tous sectateurs de la transe sous stupéfiants, de Gaïa, des puissances féminines “occultes”, etc. — matriarcat dont l'apport à cette nouvelle ère qui pourrait s'ouvrir pour l'humanité, après les luttes religieuses, culturelles et économiques qui nous occupent, consistera en l'accent indispensable que ce courant met sur la reconnaissance et l'acceptation des rythmes biologiques primaires, impétueux, impérieux, et sur la célébration de la puissance vibrante, palpitante, ondulante, péristaltique et extatique du vivant.

La volupté et la sensualité alliées à la raison, l'humanisation de l'amour, c'est aujourd'hui pour quelques happy few, le plus souvent, et pour tous demain — éventuellement. Mais pour les masses aujourd'hui ce sont le kitsch sirupeux ou le désabusement ou la violence sexuelle que les derniers aristocrates libertins ont rendue depuis deux siècles “chic” aux yeux de tous ceux qui, aujourd’hui, partis de rien et arrivés très vite à la misère poétique, sensuelle, sentimentale, sexuelle, s'empressent de l'exercer dès qu'ils atteignent au moindre pouvoir sur autrui leurs “partenaires”, ou les enfants pauvres de leur province ou de quelque région du monde que ce soit , violence sexuelle que des gens comme le jeune Montesquieu ou Madame de Scudéry pensaient à juste titre être le fait des miséreux puisqu'ils pensaient que “l'amour” était toujours “plus grossier, plus brutal et plus criminel parmi les gens qui n'ont aucune politesse et qui sont tout à fait ignorants de la belle galanterie” et il revient à chacun de reconnaître sur ce point le miséreux en lui-même , violence sexuelle dont on voit bien qu'à un autre niveau, celui de la phylopsychogénèse, elle est irriguée d'un côté par toute la mythologie et l'histoire de la violence dominatrice patriarcale avec sa terreur, au fond, de la jouissance, et sa rage concomitante de tout soumettre — et surtout les femmes — et, d'un autre côté, par celles de la violence hystérique et extasiée du vieux matriarcat préhistorique enfermé dans cette forme particulière de la non-réalisation de l'humain et de la folie.

En attendant cette subsomption raffinée et délicate, dont nous parlons, de ces courants historiques mêlés et opposés, c'est donc la guerre, et la bêtise des générations d'imbéciles morts pèse lourd dans le cerveau des crétins vivants ; la préhistoire ne nous lâche pas ; le troupeau bêle à la mort ses vieilles pleurnicheries enragées, et nous, tranquillement, nous ensemençons l'avenir.
Pour qu'y brille un jour de tout son éclat l'or du Temps dont nous parlait André Breton.

Partir, agir, aimer, jouir, créer. Nager, jouer, danser, marcher, voyager, dormir. Ne rien faire, mais ébloui. Lâcher tout, si nécessaire.
Avant tout organiser la vie dans le sens de la vie, vibrante, vivante : voilà, nous semble-t-il, quelques-unes des voies qui mènent à trouver l'or du Temps dont on trouvera peut-être quelques traces dans cette ébauche de “Programme Hors du commun”, dans lequel Breton, justement, définit les buts et les moyens de l'Avant-garde sensualiste, où Duchamp commente la position de Breton vis-à-vis de l'amour — qui est aussi la nôtre — et où Nietzsche, très en forme, rappelle le type de regard que nous portons sur les Hommes et l'Histoire, donne le sens de “l'opéra fabuleux” et le but du “Coup du monde.”






LE PROGRAMME HORS DU COMMUN






Nietzsche :


Qu'un homme résiste à toute son époque, qu'il l'arrête à sa porte et lui fasse rendre compte, cela exerce forcément de l'influence ! Qu'il le veuille, peu importe, qu'il le puisse voilà le point.


Breton :


Le Dieu qui nous habite n'est pas près d'observer le repos du septième jour.


Le Chœur des Libertins-Idylliques :


Dans l'émouvant mouvement
Du sable mouvant
Aspirant
De votre corps aimant
De mon corps aimant
La dérive heureuse
Océane
L'exploration tendre
Profonde
Détachée du Temps
Des méandres voluptueux
De la sensitive
Explosive-fixe


Chaque mouvement, chaque retrait, chaque pénétration, chaque constriction aspirante
Nous découvre les terres fermes
Les grottes sous-marines du Grand Cœur du Temps
La main dans la main nous découvrons les enchantements de vos Palais
Idéaux
Aquatiques


Je suis le plongeur qui dérive
Vers votre cœur
Sans hâte
Amplement
Vous êtes l'océan


La houle tous les deux
Nous prend.


Breton :


L'idée de l'amour allait droit devant elle sans rien voir; elle était vêtue de petits miroirs isocèles dont l'assemblement étonnait par sa perfection. C'étaient autant d'images de la queue des poissons, quand, de par leur nature angélique, ceux-ci répondent à la promesse qu'on peut se faire de toujours se retrouver 


Le Chœur des Libertins-Idylliques :


Notre aura bleue
Liserée d'or
Cette vapeur bleutée
Entourant nos corps
Au paroxysme
-– Savouré puissamment dans le ravissement étonné -–
Du plus ardent du plus doux du plus pénétrant
Du plus éblouissant du plus irradiant
Mouvement
De leur corps à corps
Si loin de tout
De mes yeux si lointains
Je l'ai vue


Puissance altière
La vôtre la mienne
Sensations en excès délicieux
Extraordinaire ardeur printanière
En renouveau d'excès voluptueux
Délices débordés sentimentaux
Tout concourait
Il est vrai
-– Ton con court et
Ardent
De feu et d'eau
Mon sexe turgescent
Long et lent
Vif et ardent
Parfaitement
Et tous leurs emportements -–
Tout concourait excessivement
À cette palpitation de bleu et d'or
Irisant
En brume divine
Nos corps


Éternité du Temps
Rien ne passera
Et souvent des amants
Dans la suite du Temps
Relisant cela
S'embrasseront
S'embraseront.


Pour l'heure
Tout à notre gloire
Tout alanguis de ces rayonnements
Après avoir traversé la terre
De notre sommeil si lourd et si bon
Excessivement
Nous restons sans paroles et sans force
Dans la langueur attendrie du soir


L'amour est le feu ardent
La vie même
Son éblouissement


Y demeurer
Décidément.


Breton :


L'aurore boréale en chambre, voilà un pas de fait ; ce n'est pas tout. L'amour sera. Nous réduirons l'art à sa plus simple expression qui est l'amour…


Marcel Duchamp (s'adressant au public…) :


Je n'ai pas connu d'homme qui ait une plus grande capacité d'amour. Un plus grand pouvoir d'aimer la grandeur de la vie et l'on ne comprend rien à ses haines si l'on ne sait pas qu'il s'agissait pour lui de protéger la qualité même de son amour de la vie, du merveilleux de la vie. Breton aimait comme un cœur bat. Il était l'amant de l'amour dans un monde qui croit à la prostitution. C'est là son signe.
...
La grande source d'inspiration surréaliste, c'est l'amour. L'exaltation de l'amour électif, et Breton n'a jamais accepté que quiconque du groupe, par libertinage, démérite de cette idée transcendante. Il l'a écrit : “J'ai opté en amour pour la forme passionnelle et exclusive, contre l'accommodement, le caprice et l'égarement...”
...
Qui plus que lui a médité sur la dérision du bonheur humain, a médité sur les causes de conflit et d'antagonisme qui pourraient surgir, même lorsque la société sans classes sera instaurée ; qui mieux que lui a frôlé la grande explication surréelle de la vie; cette prise de conscience totale d'une vérité sans frontières, qui a plus aimé que lui, ce monde en dérive ?




Le Chœur des Libertins-Idylliques entame alors ce discours à leur propre gloire :



L'opéra fabuleux de l'extrême et joyeuse fécondité de l'Homme.


Le Manifeste sensualiste scelle définitivement la fin du premier acte de cet opéra fabuleux de l'apparition du Je, de l'individu, sur la scène du monde et de l'Histoire, premier acte marqué –- après l'apparition de l'individu sur les ruines de la famille clanique et de l'ordre féodal et divin -– par l'exploration que l'individu, l'humain dans son unicité, a faite de lui-même par les moyens de l'art, de la littérature, de la réflexion philosophique et aussi, bien sûr, de la pensée et des techniques exploratoires analytiques, et qui selon nous s'est terminé au tournant des années soixante et soixante-dix ; il était difficile de se servir, dans ce but, de l'écriture, de la langue, et même du corps, plus intensément que ne l'avait fait Artaud après la guerre ou dans un autre domaine de l'art, et pour ne citer qu'eux, les actionnistes viennois dans les années soixante.


Bien sûr, certains viendront encore longtemps, et de plus en plus, se faire hara-kiri, sur scène ou dans des livres ou se livreront à d'autres délicatesses du même genre : c'est un filon rentable ; mais dans cette apparition de l'humain dans l'Histoire que traduisent, tout en les rendant possibles, à la fois l'art, la philosophie et la littérature, le moment était arrivé où il fallait sauter le pas, où il n'était plus possible de tourner autour du gouffre du "noyau de nuit sexuel" et du reste, dont parlait Breton -– gouffre qu'il pensait infracassable alors que la suite a montré qu'il ne l'était pas –- où il n'était plus possible donc, de tourner ainsi, dévoré par le feu, même gavé de laudanum, de LSD ou de mescaline (Michaux, Huxley etc.) scandant, avec "la boule à cris" et le marteau d'Artaud, la peur d'entrer dans le véritable labyrinthe infernal de la souffrance infantile et existentielle, le tout esthétisé par des littérateurs et des spectateurs tout à fait pénétrés du sentiment de leur indignité devant un si beau martyr, et qui –- comme Gide l'avait dit, textuellement, au sortir de la conférence au Vieux-Colombier en 1947 où il avait dû relever Artaud effondré –- se sentaient, devant cela, devant une si grande détresse, des jean-foutre ; il fallait –- au moins pour ceux qui tournaient autour de ce pot, pourri de chagrin et de souffrance –- pour retrouver les grâces infinies, la puissance infinie de la poésie vécue, réaliser, et sans art ni spectateurs, ces plongées verbales et non verbales dans les profondeurs de l'histoire individuelle, à la recherche de ce qui avait pu entraîner, provoquer le déclenchement, le refoulement, l'accumulation de cette violence et de cette souffrance. Non plus esthétiser mais revivre, nommer, comprendre ; ramifier, et, finalement, raffiner la conscience. Et il fallait, dans le même temps, redéfinir l'Histoire et son intelligence.


Bien entendu, le "bon ton de la noirceur et de la névrose" ne passera pas de sitôt puisque les conditions mêmes de la vie, et tout le reste que nous connaissons bien maintenant, le produisent et le reproduisent sans cesse. Cependant, le Manifeste sensualiste en marque, pour ceux que l'histoire des idées et des avant-gardes intéresse, le terme théorique, poétique et artistique.


Évidemment, le résultat théorique, poétique et artistique de cette confrontation individuelle –- et non médiatisée par les moyens de l'art –- avec l'enfer personnel marque seulement un saut qualitatif dans l'histoire de ce courant particulier des arts, de la philosophie et de la poésie qui, d'une façon ou d'une autre, avait été concerné par les puissances du nihilisme dans l'Homme (Sade en ayant été, avec les moyens de la littérature, un de ses premiers explorateurs) ; un autre courant, lui, ne s'était jamais laissé séduire ou impressionner par le désespoir et la souffrance et leur pauvre rejeton qu'est le nihilisme, vraisemblablement parce que ceux qui le représentaient étaient de plus belles et de meilleures natures.


Aujourd'hui, et c'est ce que l'on constate avec les Libertins-Idylliques, il y a une convergence entre ces deux courants : celui de ceux qui n'avaient jamais perdu le goût de "l'amour du merveilleux et du merveilleux de l'amour" et celui de ces autres qui, tourmentés dans un premier temps par leur souffrance et leurs misères, mais revenus de cette confrontation directe avec l'enfer de la névrose individuelle –- aux causes sociales, familiales, historiques que nous connaissons -– ont retrouvé, eux aussi, le goût du gai savoir et du bel amour.


Nous constatons partout que tout ce qui souffre a pris un goût masochiste -– que la fureur du monde encourage -– pour sa souffrance, et même s'en est fait une raison de vivre et un fonds de commerce, et que la société de l'Injouissance (note de 2006) dont nous parlons, non seulement produit cette perception-là de la vie et du monde, mais encore qu'elle en favorise largement l'expression ; qu'elle est construite en partie sur et par cette misère. Mais ce goût spectaculaire, marchand et finalement esclavagiste -– et ne tendant nullement à la fin de l'esclave moderne, au contraire –- pour la noirceur et la névrose, si habilement médiatiquement exploitées, a fini par lasser les plus vivants.


La Renaissance sensualiste qu'annonce le Manifeste sensualiste est donc bien, dans ce sens, le deuxième acte de cet opéra fabuleux, même si l'on sait aussi que l'on s'affronte dans la salle et sur la scène, que cette scène et cette salle elles-mêmes sont menacées par ces affrontements, bref que rien n'est encore joué.


Pour exemple de ceux qui ne s'étaient jamais laissés impressionner par la souffrance et la misère citons La Mettrie :
"La volupté a son échelle, comme la nature ; soit qu'elle la monte ou la descende, elle n'en saute pas un degré ; mais parvenue au sommet, elle se change en une vraie et longue extase, espèce de catalepsie d'amour qui fuit les débauchés et n'enchaîne que les voluptueux." L'art de jouir.


Ajoutons enfin que l'attachement des autres aux aspects méphitiques de l'âme humaine a finalement amené à leur compréhension, et donc à un déploiement essentiel de la raison dans ces régions désolées du monde.




Nietzsche, très en forme et tout à fait au fait des choses, pour finir par la belle utopie, conclut ainsi :


L'arbre de l'humanité et la raison.


"Ce surpeuplement de la terre que vous redoutez avec votre myopie sénile fournit justement leur grande tâche aux plus optimistes : il faut qu'un jour l'humanité devienne un arbre qui couvre tout le globe de son ombre, avec des milliards et des milliards de fleurs qui, l'une à côté de l'autre, donneront toutes des fruits, et il faut préparer la terre elle-même pour nourrir cet arbre. Faire que l'ébauche actuelle, encore modeste, grandisse en sève et en force, que la sève circule à flot dans d'innombrables canaux pour alimenter l'ensemble et le détail, c'est de ces tâches et d'autres semblables que l'on déduira le critère selon lequel un homme d'aujourd'hui est utile ou inutile. Cette tâche est indiciblement grande et hardie ; nous en prendrons tous notre part, afin que l'arbre ne pourrisse pas avant le temps. Un esprit historique réussira sans doute à se mettre sous les yeux la nature et l'activité humaine dans toute la suite des temps, comme nous avons tous sous les yeux le monde des fourmis, avec ses fourmilières artistement édifiées. À en juger superficiellement, l'Humanité aussi donnerait lieu dans son ensemble, comme les fourmis, à parler "d'instinct". Nous nous apercevons, à un examen plus serré, que des peuples, des siècles entiers s'évertuent à découvrir et expérimenter de nouveaux moyens par lesquels on pourrait faire prospérer un vaste groupement humain et en définitive le grand arbre fruitier de l'humanité dans sa totalité ; et quelques dommages que les individus, les peuples et les époques puissent subir lors de ces expériences, c'est chaque fois pour certains individus le dommage qui rend sage, et leur sagesse se répand lentement sur les mesures prises par des peuples, des siècles tout entiers. Les fourmis aussi se trompent et se méprennent ; l'humanité peut très bien dépérir et se dessécher par la stupidité des moyens, avant le temps ; ni pour celle-là ni pour celles-ci il n'y a d'instinct qui les guide sûrement. Ce qu'il faut, c'est plutôt regarder en face cette grande tâche de préparer la terre à recevoir cette plante d'une extrême et joyeuse fécondité –- tâche de raison pour la raison !"







R.C. Vaudey. Décembre 2002.


In Avant-garde sensualiste 1. Juillet-Décembre 2003.







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