dimanche 5 février 2017

LE PAYS D'OÙ JE VIENS







Cher ami,



Je vais essayer, en employant un peu le style et le ton de l'époque, de te décrire ce qu'était notre position au début des années soixante-dix.

Du point de vue analytique radical qui était le nôtre, il n'y avait pas plus d' « homosexuels » que d' « hétérosexuels » que de « supporters de foot » ou que d' « amateurs de courses automobiles » : il n'y avait que des névrosés, dotés de structures caractérielles plus ou moins et différemment fixées : pour preuve, les prétendus hétérosexuels ont à peu près les mêmes stases et les mêmes fixations pré-génitales que les soi-disant homosexuels qu'ils projettent autrement. Et il arrive même que les supporters de foot soient aussi des amateurs de courses automobiles.

Ce que nous voulions, ce qui nous semblait important, c'était nous défaire de nos fixations : sur l'alcool, le jeu ou sur telle ou telle autre manifestation, sexuelle ou autre, de notre misère existentielle. En partant de nos phantasmes, trouver, revivre, comprendre, dissoudre les séquelles des traumatismes à l'origine de nos fixations pré-génitales : tel était notre but. Nous ne faisions pas de l'analyse de salon, ou pour nous adapter et réussir socialement, comme ces cons de lacaniens. Nous faisions de l'analyse radicale.

La société de l'injouissance disait, et dit toujours : produisez (c'est-à-dire faites-vous exploiter comme des veaux cf. la crise des subprimes etc.) ; reproduisez-vous, hop, hop, vous n'avez pas de temps pour vous débarrasser de vos phantasmes et de vos addictions (à tel ou tel sport ((sexuel ou autre)), à l'alcool ou à tel ou tel stupéfiant etc.) ; au contraire : gavez-vous ; « jouissez » de vos addictions ; multipliez-les ; soyez dyonisaques, bordel de merde, nous sommes là pour vous « satisfaire » ; prenez-vous pour un Noir, un Juif, un Arabe, un Blanc, un PD., une Gouine, un Supporter de ceci, un Fanatique de cela ; oubliez-vous ; identifiez-vous ; affirmez votre fierté d'être un mouton stéréotypé, d'un genre ou d'un autre ; bourrez-vous de psychotropes ; éclatez-vous sur de la techno ou sur tout ce que vous voudrez d'autre ; et foutez-vous tous sur la gueule les uns les autres (nous vendons les drogues, les armes et les uniformes), sans oublier de voter pour nos hommes de paille qui en retour vous soutiendront dans vos haines, vos lubies et vos identifications, plutôt que d'essayer de revivre, de comprendre, de dépasser ce qui vous les a données ; et de vouloir être des esprits libres ou des hommes vrais sans situations, tas de couillons.

Ou encore : « Vous aimez la souffrance (donnée ou reçue) : passez chez Dodo avant d'aller au dodo : il a les professionnel(le)s qu'il vous faut. 
De toute façon, si vous aimez vous faire sodomiser et humilier, réjouissez-vous, avec nous vous allez être gâtés ! Et pour ceux qui aiment sodomiser et humilier, réjouissez-vous également, nous embauchons ! »

Nous, à l'inverse, nous voulions ne rien faire, tout comprendre et tout dépasser : jouir (de l'amour, de l'amitié), et jouir « sans entraves », qui plus est, c’est-à-dire non pas sans les entraves d'une morale qui déjà pour nous, qui avions dix-huit ans à cet instant, au début des années 70 n'existait plus (ce qui n'était bien sûr pas le cas pour les « vieux » de trente ans et plus que les misères et les bouffonneries sexuelles de la place Dauphine, comme la tyrannie et la barbarie de Mao, émoustillaient encore, s'il faut en croire Catherine), mais bien plutôt sans les entraves supérieurement contraignantes que constituaient, à nos yeux, les traumatismes, les souffrances refoulés dont les séquelles nous maintenaient dans des séquences infantiles de notre libido au développement avorté.

Il faut dire, encore une fois, que nous étions des « radicaux » : ceux qui parmi nous étaient des sadiques disaient être fatigués de l'être ; ceux qui étaient des masochistes en étaient eux aussi déprimés ; les sodomites (actifs ou passifs, « hétéros » ou « homos ») voulaient dépasser le stade anal ; les suceurs et les suceuses, le stade oral ; les branleurs et les branleuses, le stade phallique ; les lesbiennes voulaient comprendre et dépasser leur haine des hommes et de la bite ; et les « hommes à femmes », comprendre cet amour dont ils pressentaient qu'il ne dissimulait que la haine secrète de leur mère que leur façon de « faire l'amour » trahissait si évidemment.
Bref, nous étions jeunes et beaux.

« La nécessité de s'identifier importe plus pour la tranquillité du pouvoir que les choix des modèles d'identification. »

Voilà le genre de « fusées » que nous lancions contre le « Vieux-Monde », chaque jour un peu plus « hype » aux yeux des cons, qui, on le sait, sont légions. À l'opposé de notre radicalité, splendidement isolée, la culture spectaculaire du pauvre (la « pop-culture ») a multiplié les rôles « subversifs » à tenir pour les servants de la grande machine esclavagiste-marchande. À l'époque, certains pensaient qu'il s'agissait de « récupération » : depuis nous avons appris qu 'il s'agissait, au niveau local, d'une opération de maintien de l'ordre, et, « à l’international », d'un épisode de la « guerre psychologique » entre l'Ouest et l'Est et, tout aussi bien, comme de bien entendu, entre le Vatican et Wall Street, et que les petits maquereaux de cette pop-culture (qui comprend les « évadés du zoo intellectuel de Vincennes » et les « artistes contemporains » que fustigeait à juste titre Debord, ainsi que tous les leaders de tous les groupes et de tous les mouvements d'olibrius qui se sont structurés depuis), que tous ces agités plus ou moins directement stipendiés quand ils n'étaient pas de simples idiots utiles et les masses de débiles qu'ils mettaient en mouvement, servaient des intérêts et des visions du monde mercantilistes, religieuses et stratégiques, « supérieures », que la plupart ignoraient, trop « défoncés » de toute façon, et s'« éclatant » beaucoup trop pour pouvoir en comprendre quoi que ce soit.

Très bien.

Le dernier homme est dans la rue. Il réclame de l'herbe, des putes, des casques de réalité virtuelle pour visionner des scènes barbares comme s'il y était mais sans les inconvénients d'y être , ou des lieux de culte mais, dans tous les cas, du pognon gratis.

On doit lui reconnaître que le programme de son « art de vivre » « à l'américaine » n'a presque pas changé depuis les années quatre-vingt du siècle dernier — si on oublie les lieux de culte —, programme qui faisait alors : « Une p'tite canette, une p'tite fumette, une reniflette, une seringuette, une bonne branlette, et puis ciao, dodo » ; il s'est juste insensiblement durci mais ça tombe bien : les casques de pointe arrivent ; l'herbe est prête ; la coke, l'héro et tout le reste, aussi ; la barbarie est en ligne ; et on envisage sérieusement la distribution de haricots gratuits pour la poursuite du poker menteur, bien entendu, selon les règles en vigueur : mille euros pour toi, cent millions pour moi, et rien pour le reste du monde, ça va de soi.


« Les spécialistes du pouvoir du spectacle, pouvoir absolu à l’intérieur de son système du langage sans réponse, sont corrompus absolument par leur expérience du mépris et de la réussite du mépris ; car ils retrouvent leur mépris confirmé par la connaissance de l’homme méprisable qu’est réellement le spectateur. » écrivait Debord en 1967.


Un demi-siècle plus tard, le théoricien, que je suis, de la société de l'injouissance, injouissance absolue grâce à un système de langage inter-actif totalement corrompu, est absolument blasé par le spectacle du mépris et de la réussite du mépris, que lui offrent les spécialistes du pouvoir, et il y retrouve confirmée sa connaissance de l'homme méprisable qu'est réellement le malheureux injouissant.


Mais
Heureusement
Il y a
Nos grands rires
Comme un joyau de joie
Tandis que nous jouons
Étendus là




Porte-toi bien,



R.C.



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