jeudi 21 décembre 2017

Les Libertins-Idylliques ou l’amour oblatif, contemplatif — galant







Cher ami,




En général, la question est très vie résolue, particulièrement avec les auteurs qui ressortissent à ce que j'appellerai le petit libertinage : celui des libertins (avec un petit l) : en effet, ce qui réjouit ceux qui pratiquent ce petit libertinage est ce qui permet précisément de savoir ce dont ils souffrent, à quel stade de leur développement libidinal ils sont restés fixés, quelle structure caractérielle est la leur…

Pour qualifier le petit libertinage, et en détournant Hugo, on pourrait dire : Ce qu’on appelle passion, volupté, libertinage, débauche, n’est pas autre chose que la résurgence « sexualisée » d’une violence qui a été faite par la vie.

Le petit libertinage se satisfait de peu: tout lui convient : n'importe quel type de transgression, même — ou surtout — furtive, lui procure excitation, emballement et, éventuellement — s'il ne le repousse pas indéfiniment —, une forme certes incomplète de spasme mais qui amène tout de même à un épuisement — que suivent malheureusement souvent la tristesse, ou le dégoût.

Le petit libertin est le plus souvent resté fixé au stade anal : ses partenaires de débauche sont des objets de transfert sur lesquels il projette ses sentiments refoulés : ce sont des choses, différentes mais interchangeables, qu’il veut posséder en despote, et sur lesquelles, idéalement, il voudrait avoir droit de vie ou de mort ; dominé, il a souffert de l'oppression, et c’est cela qui le meut : par exemple, la mort de Louis XIV, très bigot sur la fin de sa vie, libère avec la Régence les pulsions destructrices, nées de la soumission à Dieu et au Roi, chez les jeunes babouins de l'aristocratie ainsi castrés : ainsi commence le XVIIIe siècle, qui sera essentiellement celui du petit libertinage (le quiétisme, qui relève de ce que j’appellerai le grand libertinage, appartient au siècle précédent). Toujours, lorsque les jeunes mâles se libèrent du Père, ils boivent, et, toujours, ce sont les femmes qui en pâtissent. Mme de Gacé, et d’autres, en font les frais.

Le petit libertinage va de pair avec les pulsions féminicides et avec l’esprit de lucre : la fixation sadique-anale, la passion de dominer et de détruire mariée avec le goût de l’accumulation, sont constitutifs et du petit libertinage et du déploiement du capitalisme, — le capitalisme, ce fruit de cette injouissance poético-voluptueuse décorsetée : au même moment, le système de Law emballe toutes les têtes du royaume.

Le petit libertin est comme un petit singe qui a volé un instrument de musique : il tape sur le clavier comme un sourd : plus il fait de bruit, plus il est content. Il aime la montre et l’épate : il l'aimait au XVIIIe siècle, il l'aime toujours aujourd'hui : piscines hollywoodiennes, limousines sans fin, tapis rouges à n'en plus finir, « villas » plus somptueuses les unes que les autres : mais, comme l'écrit Schopenhauer à propos de la joie:

« Ce qui augmente particulièrement la difficulté [… ], c’est cette hypocrisie du monde dont j’ai parlé plus haut, et rien ne serait utile comme de la dévoiler de bonne heure à la jeunesse. Les magnificences sont pour la plupart de pures apparences, comme des décors de théâtre, et l’essence de la chose manque. Ainsi des vaisseaux pavoisés et fleuris, des coups de canon, des illuminations, des timbales et des trompettes, des cris d’allégresse, etc., tout cela est l’enseigne, l’indication, le hiéroglyphe de la joie ; mais le plus souvent la joie n’y est pas : elle seule s’est excusée de venir à la fête. »

et, plus loin :

« Mais aussi, dans toutes ces manifestations dont nous avons parlé, le seul but est de faire accroire aux autres que la joie est de la fête ; l’intention, c’est de produire l’illusion dans la tête d’autrui. […] Chamfort dit d’une manière charmante : « La société, les cercles, les salons, ce qu’on appelle le monde est une pièce misérable, un mauvais opéra, sans intérêt, qui se soutient un peu par les machines, les costumes et les décorations. » Les académies et les chaires de philosophie sont également l’enseigne, le simulacre extérieur de la sagesse ; mais elle aussi s’abstient le plus souvent d’être de la fête, et c’est ailleurs qu’on la trouverait. Les sonneries de cloches, les vêtements sacerdotaux, le maintien pieux, les simagrées, sont l’enseigne, le faux semblant de la dévotion, et ainsi de suite. C’est ainsi que presque toutes choses en ce monde peuvent être dites des noisettes creuses ; le noyau est rare par lui-même, et plus rarement encore est-il logé dans la coque. Il faut le chercher tout autre part, et on ne le rencontre d’ordinaire que par un hasard. »

Le petit libertinage est une noisette creuse, qui surjoue une jouissance impossible, dans un décor de rêve — qui est un cauchemar et un enfer.

Si les petits libertins partent de — et demeurent dans — la souffrance, les Libertins, mystiques (comme Marguerite Porete) ou poétiques, partent d’une épiphanie et d'une joie.

Les mystiques ecclésiastiques ont toujours été contraints par les textes religieux, l'idée d'un Dieu incarné etc. mais leur expérience est identique : c'est celle d’un éblouissement poétique, d’un ravissement qui laissent bouche bée.

Les mystiques laïcs, dans le genre des Libertins Spirituels, n'ont pas connu cette contrainte (c’est pourquoi certains comme Marguerite Porete ont fini sur le bûcher), mais on sait assez peu de choses d'eux.

En Asie, le Bouddha partait lui aussi de la souffrance pour arriver à une sorte d’anéantissement, quand les taoïstes ou les adeptes du Tch’an paraissent avoir été des drôles qui acceptaient l’impermanence sans sourciller (on connaît l’attitude de Tchouang-tseu à la mort de sa femme) ; ils ont laissé le souvenir de vrais gaillards, parfois ivrognes, toujours poètes, excessifs en tout, le plus souvent rustres et énigmatiques, et même, parfois, amoureux transis (Ikkyu).

Je les préfère aux mystiques ecclésiastiques européens. Le : « Où était-il lorsqu'il arrêtait de moudre le gain ? : perdu dans la source profonde. », de Lin-tsi, me paraît plus direct que les discours de Sainte Thérèse d’Avila, des extases de laquelle les manifestations physiologiques me paraissent inquiétantes.

Le grand libertinage, celui des Libertins, a évidemment toujours cherché à se créer les situations favorables à l'éclosion de ce qu'il recherche : cette jouissance du Temps dont nous parlons.

Il a toujours su que : « La jeunesse est trop ardente pour avoir du goût ; pour avoir du goût, il ne suffit pas d'avoir en soi la faculté de goûter les belles et douces choses de l'esprit, il faut encore du loisir, une âme libre et vacante, redevenue comme innocente, non livrée aux passions, non affairée, non bourrelée d'âpres soins et d'inquiétudes positives ; une âme désintéressée et même exempte du feu trop ardent de la composition, non en proie à sa propre veine insolente ; il faut du repos, de l'oubli, du silence, de l'espace autour de soi. Que de conditions, même quand on a en soi la faculté de les trouver, pour jouir des choses délicates !”

Ainsi le grand libertinage, le libertinage mystique, n’aime, et n’a jamais aimé, que le loisir et l'insouciance du monde, et si le luxe et la beauté font aussi son bonheur, il peut s'en passer : le Libertin est peut être un singe comme les autres mais il connaît la musique : taper comme un sourd sur un clavier ne lui suffit pas : non seulement il veut savoir pourquoi il cherche à taper comme cela plutôt qu'autrement, toujours de la même façon, comme un disque rayé qui, abîmé à tel endroit, n'aboutit jamais à la fin du morceau, au grand final (chose que ne cherche jamais à comprendre le petit libertin), mais plus encore ce qui le distingue du petit libertin c'est qu'il recherche, en amour, l'harmonie, mieux, l'extase harmonique, et les chatoiements béatifiques qui longtemps la suivent et la prolongent.

À propos de cette jouissance du Temps dont nous parlons, on pourrait encore reprendre ce que dit Schopenhauer (bien sûr, il écrit cela à propos de tout autre chose : il parle de la joie), pour décrire véridiquement la façon dont cette jouissance du Temps apparaît, — lorsqu'elle n'est pas le fruit parfait et attendu d'un rendez-vous galant accompli.

« Là où réellement elle se présente, là elle arrive d’ordinaire sans se faire inviter ni annoncer, elle vient d’elle-même et sans façon, s’introduisant en silence, souvent pour les motifs les plus insignifiants et les plus futiles, dans les occasions les plus journalières, parfois même dans des circonstances qui ne sont rien moins que brillantes ou glorieuses. Comme l’or en Australie, elle se trouve éparpillée, çà et là, selon le caprice du hasard, sans règle ni loi, le plus souvent en poudre fine, très rarement en grosses masses. »

On peut s’étonner de cette persistance à travers le temps de cette forme particulière de l’amour, de la jouissance et de la poésie, — considérant ce qu’est et ce qu’a été le monde.

Reich écrivait ceci :

« Il était facile de voir que la majorité des gens devenaient névrosés. La question était plutôt de savoir comment les individus — étant donné l’éducation actuelle — pouvaient demeurer sains ! Il fallait avant tout examiner les rapports entre l’éducation de la famille autoritaire et le refoulement sexuel.
Les parents — inconsciemment, sur l’ordre de la société mécanisée et autoritaire — répriment la sexualité chez les enfants et les adolescents. Comme les enfants trouvent leur voie à l’activité vitale bloquée par l’ascétisme et, en partie, par le désœuvrement, il se développe chez eux une espèce « collante » de fixation parentale caractérisée par l’impuissance et les sentiments de culpabilité. Cette fixation les empêche de grandir et de quitter la situation infantile avec toutes ses angoisses et ses inhibitions sexuelles. Ainsi élevés, les enfants deviennent plus tard des adultes affligés d’une névrose caractérielle et recréent leur maladie chez leurs propres enfants. Il en va ainsi de génération en génération. La tradition conservatrice se perpétue de la sorte, — une tradition qui a peur de la vie. Comment, dès lors, peut-il se trouver encore des êtres humains qui soient sains et qui le demeurent ?
La théorie de l’orgasme donnait la réponse : des circonstances fortuites, ou socialement bien conditionnées, permettent d’atteindre parfois la satisfaction génitale. Celle-ci à son tour retire à la névrose sa source d’énergie et soulage la fixation dans la situation infantile. Ainsi, malgré la situation familiale, rencontre-t-on des individus sains. Le jeune individu de 1940 a une vie sexuelle foncièrement plus libre que le jeune individu de 1900, mais aussi plus chargée de conflits. La différence entre un individu sain et un malade ne réside pas dans le fait que le premier fut dispensé de vivre les conflits typiques de la famille ou de subir le refoulement sexuel. Mais une combinaison de circonstances particulières et, dans notre société, inhabituelles (en premier lieu la collectivisation industrielle du travail), lui permet d’échapper à leur étreinte, s’il est aidé par une façon de vivre conforme à l’économie sexuelle. Il est intéressant de suivre le destin de ces individus. Assurément, ils n’ont pas une existence facile. En tout cas, l’organothérapie spontanée de la névrose (c’est ainsi que j’ai appelé la libération orgastique de la tension) leur donne le moyen de supporter les liens pathologiques de la famille, et tout autant les effets du refoulement sexuel imposé par la société. Il est des êtres humains d’une certaine espèce qui vivent et travaillent ici et là, discrètement, et qui sont pourvus d’une sexualité naturelle. Ce sont les caractères génitaux. On les rencontre fréquemment parmi les travailleurs industriels. »




Le petit film qui suit — que je ne connaissais pas il y a huit jours — montre qu’il y a, dans tous les milieux et dans toutes les époques, quelques individus qui trouvent la voie de ce que j’ai appelé l’extase harmonique. Il montre aussi comment les Libertins-Idylliques  ou les Contemplatifs — Galants, comme on voudra, sont le fruit de leur temps : il y a beaucoup d’avantages à avoir commencé sa vie amoureuse à celle époque-là car ce dont parle cet homme compte pour beaucoup ; cette époque nous a malgré tout offert les moyens de la poésie que nous vivons et que nous célébrons.








Porte-toi bien,












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