mardi 25 octobre 2016

Injouissance et spectacle













Poésies III


Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste.  





Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions historiques de la production de l'injouissance — production qui trouve son origine dans l'apparition de l'esclavage et de la soumission des femmes — s'annonce comme une immense accumulation de spectacles, tous plus meurtriers, stupides, grégaires et idolâtres les uns que les autres. L'injouissance — cette énergie destructrice et autodestructrice, cette peste émotionnelle —, comme injouissance concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant. Mallarmé eût dit : « est le mouvement autonome de ceux qui n'ont pas lieu ».

*

La valeur de la vie et de sa jouissance qui étaient — avant l'apparition de l'esclavage et de la soumission des femmes, c'est-à-dire avant l'Histoire — affirmativement vécue dans la joie ou le silence de la contemplation, doit être maintenant explicitement proclamée (ou niée) — religieusement, philosophiquement, scientifiquement, publicitairement — justement parce que la réalité effective de cette vie et de cette jouissance a été rongée par l'économie libidinale névrotique, développée et envenimée, dans un premier temps, par les manifestations de l'idolâtrie concentrée — exprimée sous ses formes religieuses —, puis, dans un deuxième temps, dans l'idolâtrie diffuse — portée par l'Économie – la religion qui a supplanté toutes les autres – s'appuyant sur le dogme scientiste — ; et qu'une pseudo-justification devient nécessaire à la fausse vie.

*

Le spectacle est la conséquence de l'injouissance — injouissance que Debord n'a pas vue — dans ce sens que l'injouissance produit la projection hallucinée. Il n'y a spectacle que parce qu'il y a injouissance, c'est-à-dire seulement parce que ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation — dans cette projection hallucinée dont je parle – qui possède l'injouissant historique à tous les moments de sa vie.

*


Lorsque l'injouissance cesse, le spectacle et le besoin du spectacle cessent aussi ; comme cesse la nécessité des justification religieuses, philosophiques, scientifiques, publicitaires à la vie, — et la créature humaine jouit, contemple – et se tait.

*

Avec l'esclavage commence l'Histoire. La femme, d'abord sacrée puis massacrée et enfin fracassée et réduite en esclavage, dit : « Puisque je ne peux rien contre son père — qui m'a violée —, je garde le fils pour pouvoir me venger sur lui, et je reporterai mon sentiment d'indignité sur mes filles ». Alors — avec les asservies et les orphelins réduits au travail et/ou à l'état d'objet sexuel —, la machinerie sociale propre à produire, massivement, l'énergie destructrice et autodestructrice qui va produire l'Histoire, est en place. Le reste est le détail de l'Histoire.

*

Ce ne sont ni les énergies renouvelables ni les énergies fossiles — quelles qu'elles soient — qui sont à l'origine de l'Histoire — ce champ du déploiement du non-vivant, ce numéro de claquettes sur le sable du merveilleux Néant, que nous font ceux qui n'ont pas lieu —, mais bien, en dernière analyse, cette énergie noire, cette peste émotionnelle née de l'injouissance — et ses conséquences. Comme c'est elle — et non la pénurie de ces énergies ou l'explosion de celle issue de la fission de l'atome — qui pourrait bien y mettre fin.


*

Certes, le spectacle ne peut être compris comme l'abus d'un monde de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images. Et, certes, il est bien plutôt une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite. C'est bien une vision du monde qui s'est objectivée. Mais justement parce que l'injouissance se manifeste par la projection — religieuse, philosophique, scientifique, publicitaire, relationnelle, sexuelle — hallucinée.

*

Du fait même de sa souffrance refoulée, l'homme se trouve séparé de lui-même, de l'autre et du monde. Il devient ainsi la victime de l'injouissance et de la fausse conscience qui l'accompagne, et son regard est abusé par ces projections délirantes; de sorte que l'unification que le spectacle accomplit n'est — dans un cas – l'idolâtrie concentrée –, ou dans l'autre – l'idolâtrie diffuse — qu'un langage officiel de la séparation généralisée.










(Première mise en ligne le 15 mai 2015)
.