mardi 4 octobre 2016

Autour de notre petit nymphée pastoral








François Boucher

Bergère et berger de l'Estre, reposant








On écoute Scarlatti (clic) et les Pièces de viole (clic) de Couperin, après avoir réécouté, dans un registre émotionnel très différent, de la délicate et très parisienne – façon vieille France Colette Renard, Les nuits d'une demoiselle (clic).


Ce qui m'amène à penser à Heidegger, qu'un récent livre attaque pour son antisémitisme enfin dévoilé par la publication de ses Cahiers noirs… Certes, mais je crois que la vraie question, toujours passée sous silence, est ailleurs, et c'est cette idée de Heidegger que trop d'étant tue l'Être, ou plutôt tue ce qu'un de ses traducteurs appelle l'Estre, car, le monde l'a oublié — et c'est le problème —, l'Estre, le fond de l'Être, est frais, toujours très frais, virginal, insaisissable.


C'est ce point qui est vraiment anti-sémite chez Heidegger anti-talmudique et, tout aussi bien, anti-chrétien pour autant que ce chrétien se soit reconnu, comme c'est toujours le cas, dans l'aristotélisme : ce que je comprends de son jargon, qui se devait d'être dans la ligne absconse de la philosophie der Herren Professoren und Doktoren allemands, c'est que quoi que vous fassiez l'Estre échappe toujours aux fouille-merde quels qu'ils soient, qui identifient l'Estre et l’étant.


Trouvez autant de Big Bangs que vous voudrez, d'énergies noires, d'anti-matières, d'infinités d'univers contenues dans autant de myriades de multivers que vous voudrez ou, pour Nietzsche, autant d’Éternels Retours que vous pourrez – « Le principe de la conservation de l'énergie exige le retour éternel » —, étudiez, fouillez, analysez autant que vous le pourrez, vous ne remuerez que l'étang jusqu'à finir par vous noyer dans sa vase.


L'Estre est ce qui est au-delà. À mon sens, mais je l'abandonne volontiers à qui en veut, Heidegger est un catholique mystique qui a entendu Bach lui parler de Dieu qu'il appelle Seyn. Dieu, l'Estre, est l'Au-Delà, et non l'eau de là de l'étant. Quand bien même cette eau de l'étant-là serait bénite.


On est très loin d'Einstein disant à propos du probabilisme de la mécanique quantique : « Dieu ne joue pas aux dés », — à quoi Niels Bohr, d'une même bourde, avait répondu : « Einstein, cessez de dire à Dieu ce qu'il doit faire ! », ou — toujours dans le même genre d'oubli de l'Estre — du Pape Pie XII, qui pensait que — avec la découverte du Big Bang — la science avait prouvé le Fiat Lux de la Genèse.


Pour Heidegger, me semble-t-il, on ne tripote pas l'Estre, on ne fouille pas Dieu au corps, on ne découvre pas scientifiquement sa nature : ceux qui identifient les résultats de la recherche scientifique avec Dieu sont des fous dangereux, sectateurs de la Technique : encore une fois, l'Estre — Dieu — est l'Au-Delà. Quand on le décrit, il n'est pas là — quand il est là, on ne peut plus le décrire.


Nous nous disons à nous mêmes, dans notre petit nymphée pastoral, que les religieux nous font rire, et nous font peur, aussi, qui croient que Dieu leur parle, leur a parlé, et que l'un d'entre eux a tout noté : ceux qui entendent des voix nous inquiètent ; ceux qui croient trouver la paix, le salut, la rédemption etc. — et définir les contours de cet « être » qui leur a parlé — dans l'étude des textes sacrés ou dans la recherche scientifique — les névrosés obsessionnels, donc — nous font de la peine, et froid dans le dos.


Autant nous comprenons les mystiques — tout en plaignant leurs voies le plus souvent masochistes —, autant les religieux — et plus encore, peut-être, les scientistes religieux — nous paraissent perdus.


Laisser advenir l'indicible, c'est tout notre art délicat, voluptueux, galant, libertin-idyllique : celui de l'amour contemplatif — galant qui, par-delà des siècles de haine des sens et de guerre des sexes, trouve enfin, en éclosion ultime du buisson ardent des splendeurs de l'art, de la musique et de la poésie européennes, la voie royale — royale parce que voluptueuse et à l’unisson —, qui mène à l'ineffable.


On ne peut pas parler de ce que c'est que d'être plongé dans l'Au-delà (l'eau de là), aucun plongeur — qui est plutôt un « plongé » dans ce cas-là — n'a jamais pu parler, et lorsqu'il l'a fait, c'est parce qu'il avait déjà la tête hors de l'eau (de là ((de l'Au-delà))).


C'est cela, qui est très simple, très spontané, et qui ne requiert normalement aucun savoir particulier — « Tous les matins, je me torche avec les textes sacrés du bouddhisme », disait en substance Lin-tsi —, c'est cela qui est uniquement le propre de l'Homme, et dont parle le Manifeste aux pages 74 et 75.


Mais, finalement, « l'Homme machinal », qui veut oublier son injouissance dans l'ivresse et la démesure de la Technique, est en train de saper lui-même les bases misérables de son existence misérable de rouage machinal.


Tandis que nous évoquons l'Avant-garde sensualiste et son rôle dans le dépassement de cette ère ouverte par l'invention de l'agriculture, de l'esclavage et du reste, rôle exposé dans le Manifeste sensualiste dont on relit des passages — ceux qui définissent l'humain tel que nous l'entendons, c'est-à-dire comme l'être pour la béatitude, l'être pour la béatitude partagée, l'être pour la béatitude et la volupté partagées – ce qui n'est pas très catholique… et qui met fin à quelques millénaires de patriarcat monothéiste en tout genre —, ceux où nous exposons, pour les esclaves sans maîtres d'aujourd'hui, un non-emploi du Temps (post-analytique et post-économiste) vraiment humain, sur la base des situations heureusement construites à partir de « toutes les délicatesses du passé et [de] tous les beaux raffinements de toutes les civilisations » (pages 109 à 111) que cette ère de l'injouissance a produits, malgré tout, vous me dites : « En fait, nous aurions dû parler non pas d'avant-garde sensualiste, mais de science-fiction sensualiste… »


On en sourit.





Le 5 octobre 2016





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