lundi 22 août 2016

Chacone extravagante









(Sur l’air de l'extravagante chacone de (Michel de La Barre (clic))


Chère amie,

Mon goût pour la musique baroque ne date pas d'hier ni même de sa mode qui est née dans les années 80. Il date du jour même de la sortie du film La société du spectacle, car, bien entendu, mes amis et moi étions là, à cette toute première séance ; — sortie du film qui nous avait excessivement étonnés tant il nous paraissait alors impossible que les situs eussent pu trouver un producteur ; première séance qui avait été précédée par une descente de quelques pro-situs enragés — dont je ne faisais pas partie — sur le boulevard Saint-Michel, vandalisant les tout premiers magasins de fringues qui commençaient à y remplacer les librairies.

La musique de ce film de Debord est celle de Corrette. Debord, dans La société du spectacle, analyse parfaitement le rôle de la pop-culture et la ridiculise par ses détournements (à 23 mn 07 du début : « À l’acceptation béate de ce qui existe peut aussi se joindre comme une même chose la révolte purement spectaculaire : ceci traduit ce simple fait que l'insatisfaction elle-même est devenue une marchandise dès que l'abondance économique s'est trouvée capable d'étendre sa production jusqu'au traitement d'une telle matière première etc »). Du coup, ainsi éclairée, la culture populaire, faussement rebelle et vraiment mercantile, ne m’a jamais intéressé, et j’ai échappé à tout : punk, heavy metal, new-wave, grunge, techno, transe, j’en passe et j’en oublie ; — je n’ai jamais prêté attention à ce secteur de la propagande et de l’industrie, ni à ses camelots ni à sa camelote même si certains de ses produits, qui étaient dans l’air, ont accompagné tel ou tel moment de ma vie.

Quant au cinéma, de la sortie de La société du spectacle à celle de In girum imus nocte et consumimur igni je vivais — si loin de tout — et revivais si intensément ma propre vie que je ne risquais pas d’y perdre mon temps. 

De retour à Paris, j’ai assisté à la toute première projection publique de In girum — dont je ne rappellerai pas ce qu’y dit Debord du cinéma —, et, ce film une fois vu — quoique n’ayant, après l’analyse reichienne, plus beaucoup affaire avec l’analyse situationniste —, je suis parti poursuivre mes études sur la réification de la façon que les situs disaient qu’il fallait le faire : en allant continuer mes aventures aux Indes, aux Indes galantes… où Michel de La Barre (clic) m’accompagnait.

De sorte que je n’ai jamais prêté attention, non plus, à cet autre secteur de la propagande et de l’industrie.


Le retour de la colonne Durutti (1966)
Dialogues : Michèle Bernstein Tous les chevaux du roi




Quelques années plus tard, de retour à nouveau à Paris, j’ai partagé mon temps entre la participation à la vraie bohème artistique de cette ville — bohème que j’éclairais de mes œuvres plastiques et de mes écrits — et ma campagne, dans le sud de la France.

À l’âge de 38 ans — et pour le dire comme un autre —, à l'anniversaire de ma naissance, fatigué de l' « esclavage du monde », en pleine vigueur, je décidai de me retirer sur mes terres et de me reposer dans le calme et la sécurité sur le sein d'une vierge amoureuse, Héloïse, devenue à ce même moment ma complice en amour et en volupté : décidé à franchir là les jours de ma vie. Espérant que le destin nous permettrait de pouvoir conserver cette douce retraite où nous pourrions nous consacrer au loisir, à la liberté, à l'insouciance et à la jouissance contemplatives — galantes ; — et à ses illuminescences – que nous venions de découvrir, d’ « inventer », éblouis.


Lorsque je vis et je ressens ce qui m’a poussé à écrire le poème Infiniment sentimental et sensoriel, je sais que ma vie devait être ce qu'elle a été et que, par exemple, je devais rompre avec tous ceux et toutes celles qui m’occupaient en 1992 ; sans cette rupture, j'eusse passé mon existence dans des agitations, théoriques ou sexualisées, ravageuses ou ravagées, et toujours privées de la vraie intelligence du monde et de la vraie jouissance. Je me serais perdu dans des palabres pseudo-théoriques sans fin et, surtout, je n'eusse plus jamais connu cette « longue catalepsie de l'amour qui fuit les débauchés et n'enchaîne que les voluptueux » dont parlait Julien Offray de La Mettrie.

Sur le plan théorique, je sais que cette rupture n'a rien apporté à ceux que je fréquentais. Sur le plan amoureux, j'espère qu'elle aura permis à celles avec lesquelles j’avais parfois connu cette jouissance amoureuse, en étant libérées par cette rupture de leurs fixations caractérielles sur moi, de pouvoir la retrouver — avec d’autres.

Ce que dit et ce que tente de traduire Infiniment sentimental et sensoriel c'est cette expérience si intense qui vous fait savoir de façon absolue que l'amour n'est pas un micmac caractériel doublé d’un micmac sexuel dans lequel chacun est possédé par des fantasmes (sadiques, masochistes, voyeuristes etc.) auxquels il demande à sa « partenaire » de se plier tandis qu’il rend ce même service à cette « partenaire », elle-même tout aussi possédée par des fantasmes dont elle ignore tout aussi bien l'origine : l’amour est un abandon, de concert et harmonique, infiniment sentimental et sensoriel — physiologique, aussi — à un mouvement, extraordinairement puissant, incontrôlé, primal, archaïque et extatique, de tout l’être.

De concert et harmonique sont essentiels : l'injouissant contemporain est si bête et si malheureux qu’il est capable, par exemple, de vous opposer — comme preuve de sa grande expérience de la jouissance et de l'amour — les manifestations encore insolites de la transe orgastique solitaire (les exploits de la branleuse ou du branleur contemporains) — comme par exemple ceux qui étaient à la mode, il y a quelques années, dans l'industrie pornographique toujours à la recherche de sensationnel : les éjaculations spectaculaires des femmes fontaine secouées au préalable comme des pruniers.

Le même injouissant contemporain, dans sa bêtise et dans son malheur, vous expliquerait sans doute, de la même manière, qu'il connaît les joies et les effusions de l'amitié en saisissant un pauvre type par les cheveux (son « ami »), et en lui enfonçant violemment la main dans le gosier pour le faire vomir convulsivement et involontairement comme une bête : pouvoir produire, tout seul ou chez sa « partenaire », un réflexe archaïque, violent et spectaculaire, lui paraît sans doute le comble de la béatitude.

Bien entendu, dans le cas de l'amour charnel comme dans le cas de l'amitié, ce sont le sentiment et l'accord des sentiments qui importent. Dans le cas de l'amour, la béatitude découle du fait qu'ils s'expriment, en comme-un, dans ce si puissant, si ravageant et si archaïque réflexe extatique, qu'est le réflexe orgastique.

Deux amis qui se retrouvent après de longues années, après avoir cru s'être perdus à jamais, et qui s'étreignent, ce n’est pas exactement la même chose que deux « supporters » qui ne se connaissent pas, qui se sautent dans les bras et qui s’étreignent lorsque leur équipe gagne. Le sentiment n'est pas le même. Nous sommes dans une époque qui ne connaît plus l'amitié, et qui n'a jamais connu, ou presque, l'amour, — mais qui connaît le tsunami des supporters.


Une fois perdu cet accord des puissances et des délicatesses, masculines et féminines, harmoniques, réciproques et partagées, restent les fantasmes et les jeux sexuels — qui en comparaison sont une misère. Les deux mouvements, quoique se jouant avec les mêmes acteurs dans des conditions parfois similaires où le corps est mis en jeu, sont radicalement différents.

Dans les agitations, souvent extrêmes, de l'impuissance orgastique, dans le rapport injouissant — qui est un rapport spectaculaire, qui passe par le regard et la représentation, qui est donc un spectacle, « un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » (La société du spectacle ; thèse 4), « images qui prennent leur force dans la propre détresse infantile des individus, qui trouvent dans les rôles sociaux ou les panoplies sociales, les formes du déjouement des manifestations individuelles de cette détresse : panoplies sociales hier imposées et aujourd'hui de plus en plus créées par les spectateurs eux-mêmes sur la base de l'expérimentation débridée de cette détresse stupide et rageuse. » (Manifeste sensualiste, page 37), dans le rapport injouissant, donc, l'individu est enfermé dans une sorte de cage que je définirai ainsi : au fond, et primordiales, sont les souffrances archaïques, primales : ce sont elles qui irriguent et enveniment les autres parois de cette cage : d'un côté, les souffrances, traumatismes, humiliations et identifications produites par la situation sociale de l'adulte dans le monde ; de l'autre côté de la cage, les traumatismes, les humiliations, les identifications etc. de la vie familiale et sociale dans l'enfance et dans l'adolescence ; le dessus de la cage représentant, lui, le surmoi castrateur imposé et inspiré par la figure du père, figure du père dont on sait maintenant qu'elle ne prend sa puissance de terreur et de contrainte que des traumatismes liés à la période précédente, celle de la mère préœdipienne, de la Mère archaïque, et que ce sont les terreurs vécues durant cette période qui sont réactivées dans la crainte du père, crainte du père qui permettait aussi de transformer, grâce au surmoi, le plomb de la violence et du désespoir, bref, les pulsions destructrices et autodestructrices, en une forme d'or culturel, par la sublimation, — surmoi de plus en plus affaibli et qui laisse de plus en plus la place à l'exploitation ou à l'explosion brutales du refoulé.

C'est à l'intérieur de cette cage que se débat le peu de moi de l'injouissant contemporain : hors de la cage, sous les traumatismes archaïques — qui correspondent à l'inconscient de Freud —, restent, toujours vivantes, les pulsions d'amour et de jouissance primales — mais il n'y a plus accès.

Les côtés de la cage ressortissent à l'analyse : la psychanalyse n'a affaire qu'à eux ; ce que j'ai appelé le fond de la cage, la vie préœdipienne, les traumatismes pré-verbaux archaïques, restent pratiquement inaccessibles à la psychanalyse et ressortissent, eux, à ce que j'ai appelé une forme primale de l'analyse reichienne, c'est-à-dire à une forme d'analyse autorisant les revécus émotionnels autonomes, les revécus, physiologiques donc, des traumatismes de cette période préœdipienne — dont le corps garde la mémoire.

Le côté de la cage représentant les contraintes et les traumatismes de la vie sociale dépend peu de l'une ou l'autre forme d'analyse, et peu de gens peuvent s'en affranchir : j'ai suivi sur ce point l'exemple familial (et aussi celui de Debord), en ne travaillant jamais et en vivant depuis toujours — ainsi que j'avais commencé à le faire, enfant — sur mes terres : le besoin de retrouver cette situation de l'enfance était tellement ancré dans mon inconscient qu'à vingt-deux ans, ayant rompu avec ma famille deux ans plus tôt, et découvert le mode d’emploi de Reich, je possédais déjà, dans un endroit vraiment tout à fait coupé du monde, une vieille ferme de six ou sept cents mètres carrés, perdue au milieu de nulle part, au cœur d'une clairière de trois hectares qui nous appartenaient, et que j'avais acquise pour pouvoir me livrer en toute tranquillité à « l'étude » de cet excellent auteur. Mon père, qui quatre ans plus tard vint me rendre visite, crut tout d'abord que j'avais commis quelque(s) forfait(s) pour pouvoir m'offrir cette propriété. Il n'en était rien, j'avais seulement été très décidé — et malin pour mon âge.




Et c'est donc là que, débarrassé des contraintes sociales, et si loin de tout, j'ai pu explorer, pendant cinq ans et sans un jour de répit, avec deux jeunes étourdies dans mon genre et quelques autres, les trois autres côtés de la cage, et surtout les traumatismes de la période préœdipienne, qui infestent tout le reste.

J'ai bien sûr, quelque part dans mes archives, mes « cahiers d'analyse » tenus au jour le jour durant toutes ces années, et qui sont tout sauf le « Journal d’un Libertin-Idyllique ».

Comme traumatisme très archaïque, j'ai noté quelque part une séance particulièrement intense dans laquelle j'ai revécu mon arrivée dans ce monde : le revécu émotionnel et physiologique d'une main saisissant ma nuque était le plus brutal parce que cette saisie brisait un mouvement qui jusque-là coulait de source. Cependant, la naissance, plus qu'un traumatisme, m'a toujours parue, depuis cette séance d'analyse, et une jouissance et une délivrance : il semble d'ailleurs que ce soit sur un signal du fœtus que se produisent les contractions qui entraînent la poursuite de ses aventures hors du monde clos qui l’a vu se développer. Je crois que normalement nous voulons croître et nous développer, et que donc nous voulons connaître le bonheur de naître — pour pouvoir explorer l'ample amour le vaste monde.

Plus tard, j'ai questionné ma mère, qui bien sûr n'avait pas été préparée à ce genre de questions par l'éducation très catholique que lui avait donnée notre famille — qui si elle n’avait produit avant moi ni pape ni roi avait malgré tout éduqué et morigéné des rois très proches du pape puisque le chanoine Jarre, un arrière grand-oncle de ma mère, avait été le précepteur de Victor-Emmanuel II, premier roi d'Italie —, ma mère, donc, dans l'excellente éducation de laquelle on ne pouvait rien trouver qui la pût préparer à des confessions sur les aventures qui avaient entouré ma naissance — et donc sur son accouchement —, ma mère, qui cependant avait grandi au contact des fières petites filles et jeunes filles berbères dont elle avait appris, en même temps que le français, et la langue et les jeux et la vigueur sexuelle — qu'elles exprimaient si parfaitement dans les transes de leurs danses —, ma mère, riche héritière et divorcée à trente ans de Jacques Sébastiani (qui était, selon ce que m’en disait mon oncle, un Corse juste mais sévère, procureur général des armées à Tunis, dont la famille originaire de La Porta avait donné un maréchal à la France), ma mère, divorcée et donc libre d'elle-même, jeune femme du monde très émancipée qui m’avait conçu dans une passion qu'elle avait à ce moment-là pour un jeune ex-légionnaire, mon père, — qui m'avait conçu hors des liens du mariage, donc, et qui n'envisageait pas du tout de se remarier, et qui n'avait accepté de le faire que sept jours avant ma naissance parce que, bien entendu, elle eût préféré rester indépendante, ne cédant sur ce point que devant l’insistance de son futur mari, qu'elle aimait, et de sa famille —, ma mère, qui avait quand même trouvé le moyen, quatre ans plus tard, en 1958, de partir seule avec moi à Paris — après avoir salué la famille de mon père en Normandie — pour rejoindre, à Saint-Germain-des-Prés, où nous logions dans un petit hôtel de la bohème de ce temps-là, les existentialistes et Simone de Beauvoir, qu'elle devait admirer tout particulièrement, « existentialistes » (et « situationnistes » aussi, certainement), authentiques ou contrefaits, je ne saurais le dire et j'avoue que mon sens critique à l'époque n'était pas ce qu'il est aujourd'hui, « existentialistes » et « situationnistes », donc, avec lesquels je me souviens que nous passions des nuits entières bien joyeuses et bruyantes dans les bars du quartier bien qu'elle ne bût pas, ma mère, enfin, que j'interrogeais un jour, me fit comprendre — quoiqu'il lui déplût de parler de cela avec son fils — que le soir de ma naissance elle s'était sentie un peu « bizarre », et que le temps de rejoindre la Clinique des Glycines — pourtant juste à côté —, mon arrivée dans le monde était déjà bien avancée.

Bien entendu, le médecin-accoucheur — un sale type – bien qu'il m’eût trouvé « comme taillé par le ciseau de Praxitèle », ce que ma mère me répétait à l'occasion avec une forme de fierté – qui avait opiniâtrement voulu ma mort en lui conseillant maintes fois durant sa grossesse un avortement thérapeutique auquel son cœur – qu'on lui disait fragile – lui donnait droit, lui disant que dans le meilleur des cas il n'y aurait qu'un seul survivant, elle ou moi, et en aucun cas les deux, ce à quoi elle avait, avec courage, toujours opposé un refus poli, minaudier mais définitif — bien entendu, disais-je, le médecin accoucheur voulut faire son travail — quand ni mère ni la nature ne lui demandaient plus rien. Et c'est sa grosse patte — évidemment incontournable — que je ressentis sur ma nuque vingt-cinq ans plus tard. 

Il manque aux nouveau-nés et aux nourrissons — et surtout à leur cerveau — une ou deux carapaces neurologiques et caractérielles qui s'élaborent un peu plus tard dans le temps pour les protéger de cette intensité émotionnelle dont Arthur Janov disait que seules des circonstances extrêmes dans la vie de l'adulte, plus tard, — comme la torture, par exemple — « permettent » de la revivre : les nouveau-nés et les nourrissons sont quant à eux toujours dans cette sensibilité extrême : on les voit qui deviennent bleus de rage, ou qui hurlent, comme des possédés, de terreur — quand les adultes s'en amusent ou s'en agacent parce que plusieurs zones de cuirassement dans leur organisation physiologique et caractérielle sont venues leur rendre ces rages et ces terreurs extrêmes pour ainsi dire étrangères et comme exotiques ; — mais ce sont ces rages et ces terreurs archaïques extrêmes, bien heureusement refoulées et oubliées, qui resurgissent et frappent à la porte de leur conscience au travers de leurs prétendues activités sexuelles où il faut les battre, les défoncer, les enchaîner, les violer, les soumettre, les pousser dans des transes où ils espèrent perdre pied, et qui ne sont que le rappel que leur fait la détresse de cette période de leur vie où ils étaient comme des objets, à la merci, pour le meilleur et pour le pire, de ceux qui devaient prendre soin d’eux.

C'est de cette zone de leur histoire et de leur mémoire, lorsqu'ils étaient encore en quelque sorte entièrement ouverts au monde et en subissaient tout aussi totalement et les agressions et les caresses, c'est de cette zone que sourd toute la violence du monde, — bien entendu enrichie et envenimée par tout le reste de la vie, car à eux seuls ces traumatismes archaïques ne suffiraient pas à faire une névrose, et se « cicatrisent » d'eux-mêmes lorsque la suite de l'existence le permet, ce qui est malheureusement assez peu souvent le cas —, mais c’est de cette zone que sourdent aussi toute les extases et toutes les poésies, de sorte que des jeunes gens gagneraient à compléter les enseignements de l'analyse telle que Reich la comprenait lorsqu'il était encore psychanalyste, c'est-à-dire durant les années vingt du siècle dernier, et à explorer ces couches profondes de la mémoire parce que s'y trouvent aussi enfouie la mine de l'or du Temps — pour le dire comme Breton.

Comme exemple de résurgence — dans la misère sexualisée et spectaculaire contemporaine — de séquences de violence prototypiques et archaïques, j’ai déjà parlé de cette pratique de l'éjaculation faciale où le pénis devient symboliquement, dans l'esprit de l'homme, le sein de la mère archaïque, et où l'homme, possédé par cette transe transférentielle, devient lui-même cette mère archaïque toute-puissante, et peut à son tour forcer, gaver, violer oralement, — comme il le fut lui-même, nourrisson, par une mère ou une nourrice simplement énervée et impatiente – ou franchement animée de pulsions destructrices.

Pour s'en convaincre, on pourra constater que dans la pornographie américaine les filles — qui sont censées avaler — se font souvent tapoter la tête et gratifier d'un « Good girl ! » lorsque la séquence de transe transférentielle est terminée — ce qui ne trompe pas un vieux singe.

En suivant cet exemple, et avec un peu d'intelligence, on pourra facilement trouver soi-même des correspondances évidentes entre cette période de la vie, où les nourrissons sont comme des ballots de chair à la merci de ceux qui ont soin d’eux, et les différentes pratiques sexualisées spectaculaires (B.D.S.M. et autres).

Les filles elles-mêmes, qui devaient attendre d'être mère pour pouvoir à leur tour se défouler, sur leurs enfants, des violences subies — contrairement aux hommes qui jusque-là avaient le privilège de pouvoir, dès l'adolescence, se servir de leurs « petites amies » comme exutoire de leurs séquences traumatiques prototypiques sexualisées —, les filles, donc, aujourd'hui, n’ont plus besoin d'attendre de disposer d'un nourrisson et de leurs seins, et peuvent s'équiper de seins symboliques de Mère archaïque toute-puissante, sous la forme de godemichés longs comme le bras qu'elles enfoncent dans tous les orifices, des filles ou des garçons, qui passent à leur portée.

Du coup, les rôles de cette grande moquerie pseudo-sexuelle (la mère archaïque, le père fouettard — et leurs avatars —, d'un côté, et, de l'autre, l'objet à la merci) sont interchangeables. La soi-disant révolution sexuelle des années 60/70, continuée aujourd'hui, c'est cela.

Nietzsche dirait qu'il n'y a pas de raison de s'inquiéter de ce que fait dans ce domaine ce qu'il appelait la plèbe d'en haut et la plèbe d'en bas. Je ne peux pas dire que j'ai été élevé et que j'ai grandi dans un milieu égalitaire — même si mon oncle, un gaulliste à l'origine, s'était évadé deux fois, après qu'il avait eu été fait et refait prisonnier par les Allemands, en 1940, et avait rejoint Alger pour y continuer la guerre, sous les ordres de Jean de Lattre de Tassigny, en Italie et jusqu'en Allemagne : je dois reconnaître — et je m'en rends d'autant plus compte qu'il m'arrive aujourd'hui de lire des femmes et des hommes qui se consacrent à la littérature et qui sont souvent issus d'un milieu modeste, chez lesquels je perçois une tension presque maniaque dans l'écriture qui tranche d’avec la (trop grande) désinvolture d'enfant gâté que je me connais —, je dois reconnaître, donc, que j'ai été élevé comme un Sudiste — dans le plus mauvais sens du terme.

Dans le cours de ma vie, j'ai rencontré des gens qui auraient dû se sentir très étrangers à ce que j'étais, et qui, au contraire, me reconnaissaient comme un des leurs et recherchaient ma compagnie, tandis que moi-même — qui aurais dû les repousser — je prenais plaisir à la leur. Certaines de mes amies en Inde étaient des petites-filles de maharadjahs mariées à de très riches hommes d'affaires. En tant qu'hindous, ces gens avaient un sens très strict des castes.

Un couple de ces amis, auxquels je pense, nous recevait, Héloïse et moi, à Bombay, au 19e étage de leur immeuble, qui portait leur nom, situé dans une rue nommée de même. Ils avaient transformé l'immense terrasse que faisait le toit de cet immeuble en une jungle luxuriante où se nichaient des salons, aux meubles anciens et précieux, ouverts, dans la touffeur des nuits indiennes, sur la Voie lactée : un privilège rare pour ceux qui connaissent Bombay.
Lui avait quarante-cinq ans. Il me disait sur un ton entendu en désignant son majordome qui devait être de dix ans son aîné : « Cet homme est mon serviteur depuis que j'ai seize ans ; il lui arrive de se croire mon égal ; je lui laisse boire les fonds de bouteilles après les réceptions que je donne ». Qu'aurait-il pensé s'il avait su que je me préoccupais du sort, et de la qualité des relations sentimentales, des hommes de cette caste des serviteurs ? Sans doute m’aurait-il pris pour un fou.

Que l'on se préoccupât de sensibiliser des aristocrates, de riches oisifs, des poètes, des artistes etc. à l'art d'aimer lui paraissait compréhensible : que l'on étendît ces préoccupations à ceux dont le karma (le destin et aussi la punition) était de souffrir dans des rôles subalternes de l'organisation sociale avant de revenir, dans une nouvelle vie, éventuellement dans une caste supérieure, méritée par un comportement adéquat dans la précédente —, que l'on se préoccupât des souffrances de ceux qui devaient, dans le cycle karmique, souffrir, eût déconsidéré à ses yeux celui qui aurait commis une telle folie.

Il y a des hommes. Sont-ils vraiment ?

Il y a des femmes et des hommes qui refusent de se fondre dans le monde de l’injouissance pour se déployer dans la jouissance du monde et du Temps, qui ne se mêlent pas à l’extase des foules pour pouvoir mieux se mêler dans la houle de l’extase, qui pensent que, dans la société de l’injouissance, l’injouissant n’existe probablement pas — pas individuellement —, mais qu’il est seulement un atome dans une masse mouvante ; qu’il n’est pas, mais qu’il change, incessamment, sous l’effet du groupe, comme l’étourneau dans sa nuée, ou la morue ou le maquereau dans leur banc ; qui pensent que les réseaux sociaux sont l’extension attendue de ce besoin de faire masse ; et que la pornographie — comme l’allusion constante aux bonobos — vient, aussi, de ce même besoin et de cette joie de singer.  

La réflexion — philosophique, analytique —, dans ces conditions, suffit-elle à faire d’un atome un aventurier et un héros philosophique poétique ? La question reste ouverte.

Une chose reste certaine :  « Toute splendeur, toutes jouissances sont pauvres, réfléchies dans la conscience terne d'un benêt […] », ainsi que l'a justement noté Schopenhauer






Le 22 août 2016

R.C. Vaudey





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