mercredi 23 décembre 2015

L'étreinte poétique comme l'étreinte de chair — la bohème sensualiste…





Héloïse Angilbert

L'extase totale
(Labyrinthe)

2003






Les choses que je fais avec vous sont si fortes et si douces
J'eusse aimé
À vingt ans
Pouvoir aimer
Ainsi que je le fais
Aujourd'hui
Avec cette ardeur et cette douceur-là
Je vous eusse alors écrit
Des choses sans importance
Mais que j'eusse pensées
Comme celles-ci :




Suprême


L'amour est une fête
Qui s'empare de nous
Sitôt que nous nous y abandonnons
Après nous être bien assurés
Que rien ne viendra déranger
Pendant quelques journées —
D'abord
Le désordre céleste de nos envolées
Ensuite
L'ordre — mystique-illuminé —
De nos sublimes tendresses

À peine les rideaux tirés
Tandis que les journées vont à la peine
Ou à la futilité —
Nous rions et nous nous caressons
Jusqu'à être peu à peu entraînés
Par nos merveilleux baisers et nos délicieuses caresses
Dans la spirale enchanteresse
De la volupté
Et tandis que j'écris ceci
Je revis encore nos derniers accords
[]
[]
N'avait de cesse
De s'épanouir et de danser
[]
[]
Sans rien faire
À l'envi —
[]
Davantage
[]
[]
Onctueux-merveilleux
Divin
Ce qui vous mettait encore plus aux anges —
Comment
Finalement
D'une merveilleuse douceur
[]
[]
Et puis vous disais
L'heur arrivé
À mots feutrés
« Mon amour, s'il vous plaît »
Et comment, alors, il vous plaisait ! —
Avant de me liquéfier
Dans le chant infini
De nos cris de joie et de vie

L'amour, la poésie
Se suffisent à eux-mêmes :
Jeu voluptueux
Jouissance du Temps
Extase suprême

Cette nuit encore
Nos enlacements
Ces bouleversements d'amour
Cet or du Temps
Hors du temps
Tandis que l'on dort —
Eux aussi
Trésor suprême

Depuis le grand salon
De jet-setter  « sensy-bohème »
Ainsi que vous le disiez, pour vous moquer
Que vous nous avez donné
Un mot encore :
Héloïse, je vous aime


[]


Demain
Nous fêterons notre amour
Tous les deux
Et il y aura certainement aussi Al green
Qui chantera pour nous Let's stay together
Dans la nuit et sous la pleine lune
Mais cette nuit je veux remercier Max et Dorothea
Dont j'ai dit ce que je leur devais
Et Breton
Qui dans la famille « psychanalystes »
N'eut pas la chance de connaître le bon —
Mais qui trouva la voie
Ainsi qu'il le chanta :







La poésie se fait dans un lit comme l’amour
Ses draps défaits sont l’aurore des choses
La poésie se fait dans les bois

Elle a l’espace qu’il lui faut
Pas celui-ci mais l’autre que conditionnent

L’œil du milan
La rosée sur une prèle
Le souvenir d’une bouteille de Traminer embuée sur un plateau d’argent
Une haute verge de tourmaline sur la mer
Et la route de l’aventure mentale
Qui monte à pic
Une halte elle s’embroussaille aussitôt.
Cela ne se crie pas sur les toits
Il est inconvenant de laisser la porte ouverte
Ou d’appeler des témoins

Les bancs de poissons les haies de mésanges
Les rails à l’entrée d’une grande gare
Les reflets des deux rives
Les sillons dans le pain
Les bulles du ruisseau
Les jours du calendrier
Le millepertuis
L’acte d’amour et l’acte de poésie
Sont incompatibles
Avec la lecture du journal à haute voix

Le sens du rayon de soleil
La lueur bleue qui relie les coups de hache du bûcheron
Le fil du cerf-volant en forme de cœur ou de nasse
Le battement en mesure de la queue des castors
La diligence de l'éclair
Le jet de dragées du haut des vieilles marches
L'avalanche
La chambre aux prestiges
Non messieurs ce n'est pas la huitième Chambre
Ni les vapeurs de la chambrée un dimanche soir

Les figures de danse exécutée en transparence au-dessus des mares
La délimitation contre un mur d'un corps de femme au lancer de poignards
Les volutes claires de la fumée
Les boucles de tes cheveux
La courbe de l'éponge des Philippines
Les lacets du serpent corail
L'entrée du lierre dans les ruines
Elle a tout le temps devant elle
L'étreinte poétique comme l'étreinte de chair
Tant qu'elle dure
Défend toute échappée sur la misère du monde


(Breton. Sur la route de San Romano. 1948)






Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2015






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