samedi 28 novembre 2015

Où l'on reparle des vagabonds célestes — au Lineadombra






 

« Le Baiser ». 
Marbre d’Auguste Rodin







J'étais là en train de boire mon verre de Côte-Rôtie, repensant à ce que Nietzsche venait de dire à propos des Nord-Américains puritains qui tenaient la technologie, lorsque le serveur vint nous annoncer, d'un ton voilé, que Paris avait été attaqué.

J'avoue ne plus me souvenir exactement de quelle attaque il s'agissait, — toujours est-il qu'elle était revendiquée par des barbus fanatisés.

La petite Marlène, qui était restée blottie contre Lin-tsi, si elle était des plus jolies n'était pas la mieux renseignée, en matière de géostratégie, aussi me demanda-t-elle tout net, sans aucune crainte d'avoir l'air bête, quelle était cette bande d'enturbannés.

« Ce sont des idéalistes, ma chère. Une bande de néoplatoniciens que nous devons, comme le nom l'indique, à Platon et à ses Idées à la con. Platon dont Plutarque écrivait que selon lui : « Dieu est l'éternel géomètre ». Je crois que ceux-là partagent ce genre de délire suprasensible. »

Des arrière-mondistes tiers-mondistes financés et encouragés par les propagandistes des pétroleuses du golfe persique — qu'ils voudraient bien remplacer, éructa Nietzsche.

Toujours cette descendance omniprésente de ce grand crétin de Sathon, ainsi qu'Antisthène appelait — fort mal à propos — Platon, s'emporta Aristippe.

Bref, des injouissants, dis-je, manipulés par d'autres qui ne le sont pas moins.

Comment entendez-vous, dans ce cas, la chose ?, me demanda Casanova.

Pour citer Reich, je dirais que : « Une humanité qui a été forcée pendant des millénaires à agir contrairement à sa loi biologique fondamentale et qui a de la sorte acquis une seconde nature, laquelle est en fait une contre-nature, doit nécessairement entrer dans une fureur irrationnelle lorsqu'elle tente de restaurer la fonction biologique fondamentale dont, dans le même temps, elle a peur.

Quelle est cette loi biologique fondamentale, continua Casanova.

L'expression non bridée, chez l'humain, de ses pulsions naturelles — pour les nommer comme Roheim — un pur freudien et plutôt anti-reichien.
Dans un premier temps, le contrôle de la sexualité naturelle de certains enfants du groupe, pour les réserver à certains types de mariages favorables à l'accumulation des biens de quelques clans familiaux particuliers, ainsi que Reich l'analysait dans L'irruption de la morale sexuelle, puis, dans un second temps et en commençant l'Histoire, la mise en esclavage et le viol des femmes et des enfants de groupes rivaux et vaincus — et aussi des hommes n'ayant pas voulu ou pu mourir au combat — ont créé — il y a seulement quelques millénaires, avec l'apparition de l'agriculture, des communautés sédentaires et du travail — et pour la première fois dans la très longue histoire des vagabonds célestes qui constituaient jusque-là l'Humanité – pour lesquels pouvaient exister des conflits hiérarchiques (mais qui dans tous les cas se réglaient d'homme à homme) qui pouvaient se terminer par la mort mais non par la névrose — une structure caractérielle nouvelle, née de la rage meurtrière, des dépressions sans nom, qui devaient être refoulées, chez les esclaves reportant et transmettant consciemment et inconsciemment leur haine et leurs abattements sur leurs enfants. Constituant ainsi l'accumulation primitive de cette énergie noire — la peste émotionnelle — que l'Histoire n'a fait que produire toujours davantage, — qui est même sa production principale – et dont elle se nourrit.

Casanova, se figurant le tableau historique dans lequel soudain apparaissaient pour la première fois l'esclave et le maître, opina du chef.

Reich continuait ainsi, dis-je, pour autant qu'il m'en souvienne : « L'ère patriarcale autoritaire dans l'histoire humaine a essayé de tenir en échec les pulsions secondaires antisociales à l'aide de restrictions morales obsessionnelles. Ainsi, ce qu'on appelle un humain cultivé en vint à être une structure vivante composée de trois couches.
À la surface, il porte le masque du self-control, de la politesse obsessive et mensongère et de la sociabilité artificielle.
Avec cette couche, il recouvre la deuxième, l'« inconscient » freudien, dans laquelle le sadisme, l'avidité, la lascivité, l'envie, les perversions de toutes sortes, etc., sont tenus en échec sans avoir pour autant perdu de leur pouvoir. Cette deuxième couche est le fait artificiel d'une culture niant la sexualité ; consciemment on la sent comme un vide intérieur béant. Derrière elle, dans les profondeurs, vivent et travaillent la sociabilité et la sexualité naturelles, la joie spontanée du travail, la capacité d'amour. Cette troisième couche, la plus profonde, représentant le noyau biologique de la structure humaine, est inconsciente et refoulée. »

Pour moi, je crois que ce que Reich appelle la sociabilité et la sexualité naturelles est, encore une fois, ce que décrit Roheim chez les jeunes Trobriandais tout occupés à jouer et à copuler — enfin pour ceux qui n'étaient pas soumis à l'éducation des missionnaires.

L'Homme du patriarcat esclavagiste-marchand, l'Homme (femelle ou mâle) que nous connaissons, en est donc venu à être constitué de ces trois couches. L'injouissance, c'est de ne pas pouvoir avoir accès à cette couche primale où se trouvent aussi et surtout les instincts contemplatifs de l'enfance dont vous parliez, mon cher Friedrich.

L'injouissant illustre le mot de Chamfort : "Il faut que le cœur se brise ou se bronze". Il est celui que la vie a cuirassé, et que le refoulement de la haine, de la terreur et du désespoir qui ont produit cette cuirasse rend inconscient de l'être : sous les dehors plus ou moins aimables du vernis social apparaissent très vite, pour peu que les circonstances s'y prêtent, la peau insensible et la gueule destructrice du pire-que-l'alligator : l'insensibilité et la violence. Et une extraordinaire souffrance refoulée.

Pratiquement, c'est aussi une sorte d'anesthésie physique et sentimentale : regardez la pornographie. Rien n'y fait : les coups, la brutalité, les mauvais traitements : depuis longtemps l'injouissant a perdu la sensibilité à fleur de peau — et à fleur de cœur, aussi — qui était la sienne — dans le meilleur des cas — nourisson.

Examinez sa vie — celle qu'il a menée et celle qu'il mène, celle dont il a conscience et celle dont il a perdu la conscience, — et tout s'éclaire.

C'est cette couche — l'inconscient de Freud — que rencontre l'injouissant dans sa quête de la plénitude — quand il la cherche encore car, le plus souvent, c'est un robot socialement programmé. La vie, comme on dit, ne lui laisse pas d'autre choix. La joie, la plénitude lui apparaissent comme un fruit, dans un miroir, qu'il ne peut saisir — et cela l'enrage : pour briser ce miroir, l'injouissant glamourisé, thanatophobe, s'éclate dans la « fête », le divertissement des souffrances inconscientes sexualisées (l'orgie), les drogues etc, et l'injouissant religieux, thanatophile, terrifié par son expérience de la violence meurtrière de ses phantasmes — que lui découvre la faiblesse de son moi qu'affaiblissent encore davantage et le plus souvent, sa solitude, sa misère affective, son usage des drogues « récréatives » ou dures —, phantasmes qui sont la sexualisation de ses souffrances inconscientes —, l'injouissant religieux, dis-je, lorsqu'il ne se fait pas éclater, exploser, décide, lui, de "se purifier" et de purifier le monde de ces fantaisies qu'il sait terrifiantes de violence et de haine : celles qu'il sent en lui, torturantes, et celles qu'il perçoit ou qu'il projette chez les autres.

Comment ce grand fanatique de la purification compte-t-il parvenir à se débarrasser — et bien sûr à débarrasser le monde — de ces pulsions destructrices et autodestructrices, bien entendu sans comprendre ni les caractères où elles s'enracinent et dont elles sourdent ni les situations qui produisent ces caractères ? Eh bien, de la seule façon que sa misérable structure caractérielle d'abruti pré-analytique lui autorise : en libérant totalement ces pulsions meurtrières et suicidaires... Qu'il prétend combattre… Mais en les libérant cette fois au nom d'un "Être" suprême et suprasensible (ou d'un chef politique ou militaire) tout-puissant aux commandements duquel il obéit.

Ainsi est-il — à ses yeux — innocent.

De même que certains hommes et certaines femmes ne peuvent aborder ce qu'ils appellent la "sexualité" que dans le cadre de "jeux" dans lesquels ils ou elles sont soumis à un maître ou une maîtresse qui abusent d'eux et les violent et les forcent — ce qui, d'une part, reproduit des scénarios acquis lorsqu'ils étaient enfants — et jamais compris ni dépassés — et, d'autre part, les dédouanent de la peur et surtout de la culpabilité, acquises à la même époque, qui s'attachent, pour eux, à ces activités —, de même les meurtriers purificateurs, terrorisés et honteux de leurs pulsions assassines ou suicidaires, sexualisées ou non, s'y abandonnent-ils — mais après les avoir « enreligionnisées », en quelque sorte, et guidés par et au service de Dieu, donc, dans leur esprit d'imbéciles férocement malheureux, innocentés : ce qui est l'exact opposé du délire sadien qui libère les mêmes pulsions secondaires, avec les mêmes raffinements d'adepte expérimenté du martyr, mais contre la même projection hallucinée d'un "Être" suprême et suprasensible

À la fin, dans tous les cas, ce sont toujours les souffrances refoulées, et l'injouissance qu'elles entraînent, qui gagnent.

Marlène m'interrompit.

Tout de même, vos injouissants festivistes et tanatophobes me paraissent moins dangereux que vos morts-vivants thanatophiles et religieux.

Nous étions au cœur même du débat : Sade — et ses descendants contemporains — représentait ce à quoi la recherche de la liberté mène en premier, lorsque l'on fouille sous le vernis de la sociabilité artificielle : cette deuxième couche dont parlait Reich, « l'« inconscient » freudien, dans laquelle le sadisme, l'avidité, la lascivité, l'envie, les perversions de toutes sortes, etc., sont tenus en échec sans avoir pour autant perdu de leur pouvoir ». Un filon que Sade, plus et mieux que tout autre, avait révélé au grand jour et qui avait été exploité par tout le vingtième siècle pour être finalement dépassé avec l'apparition de l'avant-garde sensualiste, première exploration consciente de la troisième couche que Reich évoquait, celle de la joie et de l'innocence, celle qui, à l'inverse de la seconde — qui leur est totalement subordonnée —, est réellement « par-delà le bien et le mal » parce que revenue à l'innocence primale et à l'abandon aux ardeurs enchanteresses de la volupté incontrôlée.

Nietzsche avait d'ailleurs déjà évoqué cette strate oubliée de l'être humain — avec son histoire des trois métamorphoses, et l'avait projetée en avant dans le temps, comme un but, un dépassement possible du dernier homme.

Je levai les yeux au ciel et continuai.

Ainsi, l'injouissance, mon cher Casanova, c'est de ne pouvoir s'abandonner à la joie, à la confiance, à la volupté premières — et à la béatitude qui les accompagne. Certains conservent ce pouvoir d'émerveillement premier, qui fut le leur, et sont capables de retrouver cette joie et ces extases béatifiques, pour eux-mêmes : la contemplation et le vagabondage poétiques, dans les sentiers, par la Nature, leur permettent d'être « heureux  comme avec une femme », — pour le dire comme Rimbaud.

Les hommes et les femmes qui arrivent à trouver toutes ces choses en vagabondant par les sentiers de leurs cœurs, en s'abandonnant à la confiance, à la douceur, à la volupté souveraine sont les plus rares : vous savez que nous leur avons donné le nom d'amants contemplatifs — galants.

Que les servant et les esclaves du productivisme marchand, excité par les haines religieuses lorsque ce n'est pas l'inverse , haines religieuses elles-mêmes alimentées par chacun des naufrages — poétiques, sentimentaux, amoureux — individuels, naufrages individuels qui, tous ensemble, forment le tsunami social de désespoir et de violence plus ou moins contenus sur lequel nous surfons avec plus ou moins de grâce et de baraka, que ces gens, dis-je, souffrent d'injouissance ne doit pas nous étonner : ils n'ont pas été pensés et programmés pour la jouissance du Temps par ceux qui les dominent — qui ne sont que des usuriers, des épiciers ou des prédicateurs qui eux-mêmes ne la connaissent pas non plus. Ceux qui n'ont pas lieu sont des esclaves sans maîtres : qu'ils soient les contremaîtres-parvenus de ce monde ou les simples servants de l'immense machinerie technologique.

La petite Marlène m'interrompit.

Tout ça ne nous dit pas si, au bout du compte, l'Homme (femelle ou mâle) est bon ou mauvais.

Pour vous répondre, permettez-moi de continuer avec ce cher Wilhelm, et de le citer longuement — ce qui nous permettra peut-être d'éclairer la situation présente par l'exposé de celle dans laquelle il fit ses recherches psychanalytiques et politiques, situation qui ressemble beaucoup par certains de ses aspects à la nôtre. Voilà ce qu'il répondait à votre question :

« Toutes les discussions sur la question de savoir si l'homme est bon ou mauvais, s'il est un être social ou antisocial, sont autant de passe-temps philosophiques. L'homme est un être social ou une masse de protoplasme réagissant irrationnellement dans la mesure où ses besoins biologiques fondamentaux sont en harmonie ou en conflit avec les institutions qu'il a crées. »

Soucieux de laisser mes amis méditer un instant ces propos bien sentis de Willy, je fis une pause et commandai un café.




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