lundi 12 octobre 2015

καιρός et point Irma













La pensée est un sport de riches — à tout le moins de forts : celui de ceux qui savent : lire, écrire, raisonner et, plus rarement, vivre — ; et qui ont le temps et les moyens de cela.
Elle est l'art de ceux qui en ont le loisir. Qu'importe qu'ils pensent et écrivent pour dire qu'ils souffrent et sont faibles : en cela qu'ils peuvent encore le dire ou l'écrire, ils ne le sont pas tout à fait. Pour les meilleurs, c'est même en cela qu'ils sont grands.


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Sortir de sa manche à tout propos la finitude de l'homme comme argument prétendument définitif est un procédé de l’art de la dialectique éristique — semblable à ceux que Schopenhauer a exposés dans L'art d'avoir toujours raison — mais qui s'apparente plus encore à une vieille ficelle de cartomancienne qui, lorsqu'elle est, par hasard, dans sa roulotte, confrontée à la défiance, retourne toujours la même carte : celle qui dévoile soudain invariablement le même arcane : l'arcane sans nom, — afin de subjuguer le pigeon.



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Les phobies des autres nous étonnent toujours sans nous convaincre jamais.

Les hypocondriaques comme les avares font sourire ceux qui ne le sont pas — et parfois même ceux qui le sont. Ceux que terrorisent les fourmis sont raillés par ceux qui s'enfuient à la vue d'une souris. De même les thanatophobes — à l'inverse des thanatophiles – qui, eux, inquiètent franchement — peuvent-ils finir — après avoir provoqué l'empathie — par se faire de leur phobie un ridicule, surtout s'ils l'évoquent à tout propos, et plus encore s'ils prétendent en faire la base d'une pensée définitive.



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La mort ne nous concerne pas. Nous ne la connaissons jamais. Lorsque nous sommes là, elle est absente — lorsqu'elle est là, nous n'y sommes plus. Étant mort une fois — d'une chute – comme Montaigne —, je sais de quoi je parle. Seule la vie nous intéresse : forte, malade, s'affaiblissant, — souffrante ou rayonnante.



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Ceux qui sont vraiment possédés par l'idée de la mort n'en parlent pas — et ceux qui en parlent ne le sont pas.
Ceux qui sont vraiment possédés par l'idée de la mort ne peuvent en parler — comme on le voit dans les attaques de panique, par exemple.
Ceux qui en parlent nous font seulement des sophistiqueries.



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L'origine de la crainte de la mort n'est pas à chercher dans ce qui sera mais dans ce qui a été : cette crainte est une de ces projections hallucinées que produit « la détresse infantile » de l'homme — dont Freud faisait l'origine des religions. Qu'elle ait occupé des esprits brillants ne doit pas nous étonner. Les mêmes causes produisent les mêmes effets — quelle que soit la qualité du patient.



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Seules la souffrance, la maladie, la fatigue, la décrépitude nous importent : loin de nous faire craindre la mort, elles peuvent nous la faire désirer. Ce que le thanatophobe semble ignorer.


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L'impossibilité qu'il y aurait à se réjouir — quels que fussent les plaisirs qui nous y seraient offerts — tout au long d'un voyage qui nous mènerait vers le lieu où il nous faudrait mourir — impossibilité qu'envisageait comme argument irréfutable – il y a près d'un demi-millénaire – un jeune homme inexpérimenté — ne convainc pas l'homme accompli que je suis : ayant, à l'âge auquel il énonça cette niaiserie — que l'on peut certes pardonner à une bien jeune tête —, accompagné la lente et douloureuse agonie de mon oncle, Charles Vaudey, douloureuse agonie qui lui faisait désirer ardemment la mort que seule son imprégnation par le catholicisme lui ordonnait d'attendre et de ne pas provoquer, je sais, moi, qu'il eût aimé faire ce voyage, et qu'il se fût régalé, à chaque étape, de tous les plaisirs de la Terre — vraisemblablement comme jamais —, aiguillonné encore en cela de savoir que ce voyage le menait au terme de ses souffrances. Hélas, ces plaisirs, il ne pouvait même plus les goûter, de sorte qu'il m'incitait à le faire à sa place pendant même qu'il souffrait le martyre — et surtout à toujours continuer à le faire – après.

Ce que j'ai fait et continue de faire car il ne faut jamais obéir qu'à ceux qui sont au point où plus rien ne peut les faire mentir ou finasser — et qui vous recommandent le plaisir de vivre et la joie d'aimer.



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C'est faute d'oser voir l'horreur de sa vie — de cette vie qui lui est, le plus souvent, faite, contre son gré — que l'injouissant contemporain s'horrifie de sa mort, à venir — alors que, elle, il ne la connaîtra jamais.


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Là où les hommes luttent ou jouissent et s'abîment dans la contemplation, ils ne couinent pas.


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Les vaincus de l'ultra-libéralisme craindront la mort jusqu'à la révolte. Ou jusqu'à la mort.



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La thanatophobie semble être l'apanage des sociétés dominées par l'idolâtrie diffuse, tandis qu'une virulente thanatophilie semble toujours animer les sectateurs les plus enragés de l'idolâtrie concentrée. Le XXe siècle l'a prouvé à l'envi. Celui qui commence dément   ne le dément pas.


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Socrate a montré qu'un homme accompli craint moins la mort qu'une mauvaise sortie. Arrivé là où il savait ne pouvoir que décroître, il a arrangé, avec une maîtrise parfaite du kairos, la conclusion du récit. 
Et Debord l'a fait aussi.

Quel nom donner à la crainte de ne pas savoir maîtriser cet art ?

La seule crainte qu'un homme doive vraiment avoir.





Le 12/10/2015



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