mercredi 26 août 2015

Cigarettes and coffee au Lineadombra








François Boucher
Couple d'amoureux








L'arrivée de Lin-tsi me réjouissait. 

Je l'avais rencontré à La Joie de lire — la librairie de Maspero —, rue Saint-Séverin, au Quartier latin, où il volait son livre, — à l'époque où Paul Demiéville avait fait paraître la première traduction mondiale de ses Entretiens, en février mille neuf cent soixante-douze : j'avais dix-sept ans et demi. Et depuis nous n'avions cessé de nous fréquenter. J'étais donc heureux de le revoir mais dans le même temps je connaissais mon gaillard et je craignais qu'il ne s'en prît à mes amis avec ses manières habituelles : impertinences, provocations verbales, insultes, — coups même.

Ces vieux bandits du Tch'an avaient des façons bien à eux de faucher l'herbe philosophique sous le pied de ceux qui — tout chargés de leur science, de leurs réflexions et de leurs certitudes – ou de leurs incertitudes — avaient le malheur de croiser leur route.
Mais c'étaient les meilleurs compagnons du monde — pour ceux qui comme eux se tenaient sans affaires.

Aucun pathos, aucun lamento, aucune pratique sadomasochiste devant conjurer l'impermanence qu'ils semblaient accepter comme on accepte le passage des saisons. Les êtres apparaissaient, croissaient, mûrissaient — ou étaient fauchés au hasard —, resplendissaient plus ou moins, et, dans le meilleur des cas, se fanaient et disparaissaient en leur temps.

La plupart, selon ces vieux bandits, étaient absents à eux-mêmes, aux autres et au monde. L'illusion et la cruauté le gouvernaient donc. Seul l'homme vrai sans situation avait lieu — pour le dire comme Verlaine.

C'était un bouddhisme fortement influencé par le taoïsme et très différent de celui de Bouddha — très marqué à l'inverse par le pessimisme — qui avait si fortement inspiré Schopenhauer : c'était un bouddhisme de l'émerveillement et de l'illumination, tout à fait dans l'esprit du poème Sensation de Rimbaud. Mais Lin-tsi et la bande à laquelle il appartenait (Matsu, Houang-po) étaient-ils vraiment bouddhistes ? alors que pour sa part il avait dit :

« Tout ce que vous rencontrez, au-dehors et (même) au-dedans de vous-mêmes, tuez-le. Si vous rencontrez un Bouddha, tuez le Bouddha ! Si vous rencontrez un patriarche, tuez le patriarche ! Si vous rencontrez un Arhat, tuez l'Arhat ! Si vous rencontrez vos père et mère, tuez vos père et mère ! Si vous rencontrez vos proches, tuez vos proches ! C'est là le moyen de vous délivrer, et d'échapper à l'esclavage des choses ; c'est là l'évasion, c'est là l'indépendance ! »

Et aussi :

« Adeptes, il n'y a pas de travail dans le bouddhisme. Le tout est de se tenir dans l'ordinaire, et sans affaires : chier et pisser, se vêtir et manger.
"Quand vient la fatigue, je dors ; le sot se rit de moi, le sage me connaît."
Un ancien l'a dit : "pour faire un travail extérieur, il n'y a que les imbéciles."
Soyez votre propre maître où que vous soyez, et sur-le-champ vous serez vrais. »


Et encore :


« À mon point de vue, pas tant d'histoires ! Il suffit d'être ordinaire : mettre ses vêtements, manger son grain, passer le temps sans affaires. Vous venez de toutes parts avec l'idée de chercher le bouddha, de chercher la loi, de chercher la délivrance, la sortie du triple monde. Sortir du triple monde, imbéciles ! Pour aller où ? Le bouddha et les patriarches, ce ne sont que des noms dont on prend plaisir à se laisser lier. Voulez-vous connaître le triple monde ? Il n'est autre que la terre de votre propre esprit, à vous qui êtes là maintenant à écouter la loi. Une seule de vos pensées de concupiscence, voilà le monde du désir ; une seule de vos pensées de colère, voilà le monde de la matière ; une seule de vos pensées de déraison, voilà le monde immatériel. Ce sont là meubles de votre propre maison. Le triple monde ne saurait dire lui-même : "je suis le triple monde". C'est vous, adeptes, vous qui êtes là tout vifs à illuminer toute chose, à peser et à mesurer le monde, c'est vous qui mettez un nom sur le triple monde. »


Et pour confirmer encore un peu cette iconoclastie radicale, il avait coutume de dire qu'il se torchait tous les matins avec les textes sacrés du bouddhisme, — et aussi du reste – maintenant qu'il connaissait l'Europe et ses fantasmagories religieuses et philosophiques.

À aucun moment je ne l'avais entendu geindre ni même évoquer le tragique du monde : d'ailleurs, à ses yeux, le monde était-il tragique ? Pour qu'il le fût, il eût fallu qu'il l'eût attendu autre… Or, il n'attendait rien. Il laissait venir. Et faisait sa diagnose.

Il « cherchait » seulement à s'immerger dans « la source profonde », ainsi qu'il le disait, et pensait que toutes les pratiques que l'on utilise à cet effet — à commencer par la méditation assise – le fameux zazen des Japonais – qui a donné son nom à l'école à laquelle on le rattache — ne faisaient que vous éloigner du but. En fait, pour lui c'était une affaire qui, lorsque vous vous y attendiez le moins, vous tombait dessus.

Cependant, depuis quelques temps, il était devenu non pas plus libertin — puisque si le libertin est celui qui est libéré des dogmes et des croyances et qui est, par-dessus tout, libre – ayant été ainsi, en Europe, le précurseur dix-septièmiste et dix-huitièmiste de l'affranchi sensualiste auquel le dix-neuvième siècle avait donné entre-temps la méchante figure du nihiliste – Lin-Tsi était dans ce sens le libertin le plus radical —, non, mais à notre contact car il venait souvent nous voir dans notre campagne, Héloïse et moi — il était devenu plus idyllique : il avait abandonné ses expéditions — qu'il menait jusqu'alors régulièrement — contre les chefs de sectes philosophiques ou religieuses, les marchands de rêve, d'optimisme, de bonheur — et de pessimisme et de malheur tout aussi bien — dont il dézinguait régulièrement les conférences, les séances de signatures, bref, toutes les jactances publiques, pour se consacrer à la plus mutine des rousses, qu'il venait de rencontrer, qui était le portrait craché de Marlène Jobert telle qu'on la connaît dans Les enfants du bon Dieu…, Marlène la plus belle sans doute de toutes les rousses nées à Alger, Alger qui en avait pourtant connu des rousses aux yeux verts et des blondes aux yeux bleus puisqu'elle avait été longtemps une ville phare dans le commerce barbaresque des esclaves chrétiennes qu'alimentaient, entre autres, les razzias en Provence, avant que les Français, au début du dix-neuvième siècle, ne viennent apprendre aux enturbannés qui y prospéraient une forme nouvelle — à l'époque — de l'esclavage, — une forme que Marx allait bientôt analyser – et qu'il disait être encore pire que les précédentes – et que l'on nomme l'esclavage salarié.

Pragmatique en tout, Lin-tsi avait aussi suivi les conseils du vieux docteur Reich, que je lui avais présenté, et il avait abandonné le « diktat » du prégénital — que notre époque de misère impose qui pousse le grotesque jusqu'à inciter de vieux analystes lacaniens à aller affirmer, tout fiérots, à la télévision, à la radio, dans les journaux, quand personne ne leur demande rien : « Nous sommes des pervers polymorphes », proclamant ainsi bien haut cette injouissance qui condamne ces dames à fantasmer le mystique, pendant que ces messieurs poursuivent leurs aventures phantasmatiques —, il avait abandonné ce « diktat » du prégénital, donc, pour se laisser emporter — avec la belle Marlène, car c'est ainsi que, vraiment, elle s'appelait — par les charmes de ce que ce même Reich avait appelé la « génitalité », tout en prêtant une oreille attentive à ce que nous en avions découvert — et que le malheureux docteur n'avait pas eu en son temps le loisir de relever et d'explorer —, à savoir que cette fameuse génitalité — pour peu qu'on lui en crée les situations favorables – la création de situation, un truc que j'avais appris des situs — débouche sur cet éveil au monde et sur cette flottance béatifiques qui font le bonheur des amants, — heureux amants… Et qui ressemble comme deux gouttes d'eau au satori bouddhique.

Bref, mon Lin-tsi ne lâchait plus sa rousse, et ils allaient maintenant partout comme deux complices. Et ceux qui les voyaient le comprenaient. Elle l'accompagnait d'ailleurs ce soir, et, connaissant son effronterie d'éveillée, je ne savais duquel des deux je devais le plus craindre un scandale.

(J'ai insisté sur l'influence que nous avions eue sur Lin-tsi, Héloïse et moi, mais je dois dire qu'il avait bien sûr d'autres sources d'inspiration, à commencer par les « nobles poètes vagabonds » du taoïsme fengliu — mais qui étaient, si j'ai bien compris, plutôt du genre Verlaine et Rimbaud sont dans un bateau… —, et tout le monde connaît Li Bo — un ivrogne du meilleur tonneau — mort noyé alors qu'ivre sur un lac, un soir — ou peut-être était-ce une nuit —, il avait voulu attraper le reflet de la lune dans l'eau

Ceux-là étaient ses prédécesseurs historiques dans le genre acagnardeur poétique patenté, mais plus tard — bien après sa mort —, au Japon, il avait rencontré le non moins célèbre Ikkyu et la belle Shinme, — et avec eux, dont il partageait les goûts, il était resté ami.)

La soirée tournait autour de Platon et de sa bande de tarlouzes, pour reprendre le mot de Lacan, qui avait banni la poésie de son utopie, tout en fantasmant un Arrière-monde Idéal, — façon Pierre et Gilles.

Casanova et la belle Arété — qui roucoulaient, comme le faisaient d'ailleurs Aristippe et Billie — avaient, je le savais, d'emblée sa sympathie. Les deux Allemands — chez lesquels l'énergie vitale – faute sans doute d'avoir pu exulter totalement librement (chez Schopenhauer, c'était bien sûr à cause de sa mère) – s'était parfois transformée en fumées cérébrales — auraient pu avoir du souci à se faire avec notre gaillard et l'effrontée qui l'accompagnait, à ce détail près que si Lin-tsi ignorait tout, ou à peu près, de Schopenhauer et de son bouddhisme mâtiné de platonisme revisité par Kant — ou l'inverse —, il connaissait parfaitement Nietzsche puisque ce qui nous réunissait le plus souvent tous les trois, c'était notre goût immodéré pour le frisbee :

« Ce que vous nommez l'amour contemplatif — galant, la marche, en vagabond, et le frisbee, sont les voix royales qui mènent, infailliblement, à ce que vous appelez la jouissance du Temps et moi le satori », m'avait-il dit un soir, en oubliant seulement la peinture, l'art des jardins, la calligraphie, le surf, la musique et quelques autres choses, et aussi de préciser que la création des situations favorables au premier (l'amour contemplatif — galant) et au second (le frisbee) était des plus délicates, tandis que la marche, par exemple, reste un moyen facile, sûr et éprouvé pour se fondre puissamment dans la jouissance du Temps dont il parlait : je passe sur la création des situations favorables à l'amour — un truc totalement passé de mode, remplacé par les toys (toygirls, toyboys, toy-toys etc.) beaucoup plus branchés et surtout beaucoup moins prise de tête, selon nos contemporains si délicats et si sentimentaux – et qui plus est beaucoup mieux adaptés à la fête – comme si cette bande de têtes de mort standardisées mondialisée pouvait avoir une idée de ce que c'est… —, je passe donc sur la difficulté de la création des situations favorables à l'amour dans un monde d'esclaves salariés motorisés, et en guerre, tyrannisés par leurs pulsions secondaires en forme de chaînes tenues férocement par des banquiers cocaïnés, pour m'attarder un peu sur la difficulté qu'il existe à trouver ou à créer des situations favorables à l'exercice de notre jeu mystique favori, le frisbee : du loisir, un climat sub (ou) -tropical, de grandes plages de sable blond ou blanc, des indigènes aimables — donc pas fanatisés —, et pas de touristes.

J'avais transmis le goût de ce jeu d'illuminé à Nietzsche et Lin-tsi  lors d'une saison que nous avions passée dans un endroit que je tiendrai secret et qui réunissait toutes les conditions dont je viens de parler. Depuis, ces deux-là s'étaient entichés de ce qui pour beaucoup n'est qu'un jeu d'enfant, un jeu de plage, pour enfants…

Mais, comme je l'écrivais déjà en 2007 dans le numéro 4 de notre revue, limiter systématiquement l'expérience poétique ou « philosophique » à l'expérience du langage ou de l'écriture est très réducteur. Et puis, le génie n'est-ce pas l'enfance retrouvée, à volonté… comme Baudelaire l'a si bien noté.

Adolescent, j'avais pratiqué le aïkido. Il y a dans cette discipline la recherche d'un jaillissement spontané d'une certaine forme de la grâce corporelle — parfois en opposition, parfois dans le mouvement — qui est une expérience sans paroles d'une forme de poésie corporelle. La voie de l'union des énergies entre elles et avec le jaillissement de l'énergie elle-même.

Douze ans plus tard, pendant quelques années, j'avais pratiqué, très assidûment, cette forme de “jeu” sur la plage, seul, face au vent, jeu dans lequel se débondait d'un coup toute l'énergie du corps pour projeter un disque dans le ciel, que le vent ramenait, qu'il fallait accueillir pour le relancer dans le même mouvement, ou que l'on pratiquait à deux, pendant des heures, à de très grandes distances — dans cette zone éclatante où les vagues jouent incessamment à caresser le sable — et avec cette incroyable précision qui venait d'un geste fait, inlassablement, dans le plus total abandon, l'absence absolue de calcul, et qui néanmoins réalisait à chaque fois cette prouesse de faire arriver l'objet en question — contre le vent et l'énorme distance — exactement à la hauteur du partenaire, délicatement, dans sa main…

Cette expérience de la puissance, de la grâce, et d'une adresse irréfléchie — jouant dans l'harmonie et non dans la compétition —, entraînait également une forme de l'ivresse et de la joie, profonde, un enthousiasme, un bonheur, au-delà des mots, d'exister.

Là se manifestaient — dans la joie, le jeu, l'extrême puissance, la plus précise délicatesse —, sous la puissance du feu du soleil tropical, au zénith, la vie à son zénith, elle aussi, et un laisser-aller, un laisser-être, loin de toute ascèse, de toute recherche, alliés à une joie et une extase qu'à mes yeux seul l'amour charnel passe.

Et c'est cela que j'avais fait découvrir à Lin-tsi et à Nietzsche, et que nous avions pratiqué, avec quelques autres amis, pendant quelques saisons dans un endroit sublime — hors du temps… 




 
Finalement, par amitié pour nous sans doute, et parce qu'il ne faisait que passer, je fus le seul à avoir droit à ses railleries :

« Vieux gredin, me dit-il, te voilà donc qui fume et qui bois des drogues maintenant, toi qui te prétends sobre comme un chameau. Soi-disant ni vin ni fumée ! Imposteur ! »

Et de fait, depuis que j'avais découvert avec la belle Héloïse les charmes de cette forme de l'amour que j'ai évoquée, je n'avais plus voulu les gâcher, ni avant, ni après — car c'est l'effet que cela me fait —, ni avec les effets du vin ni avec ceux de la fumée ou de tout autre produit. La plus grande lucidité m'ayant alors parue indispensable pour le goûter et savourer, sans paroles, béatique, ses effets mirifiques… pré et post-orgastiques.

J'ajoute que le plus souvent ce sont les villes, par le trouble qu'elles engendrent, qui forcent aux stupéfiants — dans lesquels j'inclurai l'alcool — pour pouvoir les supporter, les affronter.

Et quand ce ne sont pas les villes, ce sont les gens — et à part les abstinents quels sont ceux qui se réunissent autour d'un verre d'eau… — dont la vie nous impose la fréquentation : parfois ce sont des parents, parfois ce sont des enfants, parfois ce sont des collègues de travail, et parfois c'est la solitude : je vis dans un cadre bucolique ; mes parents, ayant vécu leur temps, sont morts voilà plus de 17 ans ; n'ayant bien entendu jamais voulu d'enfants, je n'en ai pas ; personne n'a jamais forcé mes fréquentations ; quant au travail j'en avais passé l'âge à vingt ans ; je ne suis pas un médiatique ; je ne suis pas un propagandiste — secret ou évident ; je ne suis pas un militant politique, et je goûte la solitude… Pourquoi irais-je donc gâcher une perception poétique du Temps et de l'amour avec des fréquentations, des alcools ou des substances pour la plupart frelatés, tout juste bons à vous assommer ? Ce d'ailleurs pour quoi ils sont la plupart du temps recherchés par ceux qui ne sont pas « sortis de la vie de famille » — pour le dire comme Lin-tsi…

Par ailleurs, je pense qu'il faut consommer les produits là où ils sont « nés » et ont été élevés, et l'Afghanistan n'est pas une région à recommander. Bien sûr, celle où je vis produit de merveilleux vins à l'ivresse desquels il m'arrive de sacrifier, mais qui ne peuvent rivaliser, et de loin, avec celle, si délicate — comme un baiser —, de l'amour partagé… Ils n'en ont d'ailleurs pas la prétention.

Ce n'est bien sûr qu'un point de vue, mais c'est le mien, accordé à cette période de ma vie et à mon caractère. Je l'avais exposé, il y a des années, à Lin-tsin, et c'est parce qu'il venait de me voir fumer comme une cheminée alimentée en bois vert que ce vieux bandit de brousse m'attaquait.

« Vieille canaille !, lui dis-je, assieds-toi donc et salue la compagnie plutôt que de me chercher car tu vas vite me trouver ! »

La petite Marlène, elle, avec son air mutin, dit alors : « Je l'essaierais bien, moi, le p'tit foin de la belle Billie ! »

Qualifier de p'tit foin un grand cru d'Afghanistan, c'était bien du genre de l'effrontée en question.

Et, ni une ni deux, elle a enlevé le joint de la main d'Arthur avant même qu'il n'eût eu le temps d'en profiter, — mais non sans lui avoir auparavant claqué une petite bise, vite fait bien fait, sur le front. Schopenhauer, un peu penaud de s'être laissé attraper, en souriait d'aise tout de même.

Marlène la malice… C'est ainsi que Lin-tsi l'appelait. Avec elle et l'autre artiste, on était bien entourés…



 
L'Homme a créé le Monde




C'est alors que Lin-tsi m'a apostrophé :

« Alors, vieille fripouille du Vercors, toujours en train d'embêter les idéalistes ! »

Eh oui ! dis-je, ces malheureux ont du mal à comprendre que leurs histoires d'Être nous fassent autant rire que les histoires religieuses font rire les athées, et que leur volonté d'exposer leurs œuvres comme révélation de la Vérité enfin dévoilée nous paraisse comme le comble du ridicule. Pire, que cette idée de Vérité soit pour nous — dans une sorte de private-joke — ce qui nous désigne les balourds. »

T'as pas tort mais à tant parler tu m'endors, répliqua-t-il

Que des poètes et des artistes, continuai-je, de la trempe de Schopenhauer ou de Nietzsche — ici présents — se soient rabaissés eux-mêmes — et sans que personne ne les y force — en se présentant, après une longue lignée d'imbéciles philosophiques du même genre, comme des sortes de « scientifiques » ayant enfin découvert la nature et le fonctionnement de l'« Être » — et depuis que Platon a ouvert la voie, il n'y a pas un seul esprit en Europe, aussi brillant fût-il, qui ne s'y soit fait piéger — est, tu le sais, vieux moine pouilleux, terriblement affligeant pour des esprits raffinés comme les nôtres. »

Nietzsche eut à peine le temps de commencer : « Philosophe-artiste… » que la petite Marlène — qui avait fini le joint tandis que Billie avait rouvert son étui à farces et attrapes —, l'interrompant, me demanda (car elle faisait encore son apprentissage de vieux sage) :

« Et Heidegger, alors ? Qui a écrit dans Was heisst denken :

"Aber wir mögen wiederum währhaft nur Jenes, was seinerseits uns selber und zwar uns in unserem Wesen mag, indem es sich unserem Wesen als das zurspricht, was uns im Wesen hält. "
, ce que j'traduirais genre : "Nous désirons en vérité seulement Cela, qui de son côté nous désire nous-mêmes, dans notre fond essentiel, en se révélant à notre être comme ce qui nous tient dans notre être." 
Autrement dit, c'est pas l'Homme qui a des vues sur l'Être — comme tout le monde le pense après ce con de Platon – c'était la fête au balèze… —, c'est l'Être qui a des vues sur l'Homme — comme il faut maintenant le penser après moi, Heidegger – qui ne suis que son "messager "—, et faudrait voir un peu à laisser l'Être advenir à ce qu'il a décidé d'advenir. Terminée la métaphysique !

Alors ? Hein ! C'est pas bien envoyé ça ? C't' Heidegger, c'est-y pas beau comme de l'antique ? »

Je regardais la mutine ne sachant si c'était de l'art ou du cochon philosophique.

Nietzsche et Aristippe était verts parce qu'elle avait cité — en allemand — Heidegger .

Devant nos mines déconfites, elle s'est brusquement levée, a posé ses deux petits doigts sous son nez, et a fait, à son tour, le tour de la table, en imitant le pas de l'oie.

Elle avait déjà appris les manières de Lin-tsi, et je ne savais que penser.

« Vous avez raison me dit-elle — comme si elle avait lu mes pensées —, trop penser est une maladie. »

Et elle s'est assise à côté de Lin-tsi. Puis elle a demandé:

« Et c'est quoi à lui son idée, au p'tit père ? » Elle parlait de Schopenhauer.



Billie Holiday
Aéroport d'Orly, 1e novembre 1958
Photo de Jean-Pierre LELOIR.




C'est à ce moment que Amy est arrivée, choucroutée comme jamais, avec ses grands yeux maquillés.

Elle a piqué le nouveau joint que Billie venait d'allumer tout en lui disant « Hi ! ». Visiblement, elles se connaissaient.

Elle a caressé voluptueusement la nuque de Schopenhauer, et s'est penchée pour lui rouler un patin d'anthologie. Amy, ça le changeait d'Atma, celui que les facteurs de Francfort appelaient « Schopenhauer junior ».

Lorsqu'elle s'est relevée, Schopenhauer avait changé — Billie l'a remarqué et lui a dit : « You've changed » – maintenant qu'elle était morte, elle pouvait s'amuser… — : ce n'était plus le vieux gentilhomme ébouriffé que l'on connaît mais le jeune dandy de Weimar, et il lui avait posé sensuellement une main sur les fesses — enfin c'est ce que j'ai cru voir – sous Mazar — : que faisait le jeune dandy — qui fréquentait Goethe dans le salon de sa mère, avant qu'il ne se fût fâché avec elle — avec la belle Londonienne déjantée ? 

Héloïse a proposé du Côte-Rotie à Amy, car elle pensait bien, et sans jeu de mots, que depuis que la Winehouse était morte son problème d'alcool l'était aussi ; Amy l'a remerciée d'un « Thanks » en prenant le verre et s'est tournée vers Marlène, et lui a dit :

« Toi, la rousse, la prochaine fois que tu traites mon Schopy de p'tit père, j'te fous dans le canal ! »

Entre ces deux belles, ça partait mal.

Profitant du fait qu'Héloïse s'était éloignée un instant — car autrement elle en eût été gênée —, pour éviter qu'entre Marlène et Amy ça barde, j'ai fait le barde.

« Mes amis, permettez-moi de vous livrer un poème écrit hier après-midi. » Et c'était parti…




Cour d'Amour


Au réveil de l'amour
Et les lendemains de ce jour
Nous nous recherchons toujours
Comme après un miracle, une merveille
Que dis-je…
Un prodige… —
Sitôt sortis de ce sommeil


Et quel sommeil…
Vous dormant
De bonheur
Sans bouger
Trois merveilleuses heures
Les jambes pliées
Les pieds bien à plat
Sur le lit
Comme vous y êtes tombée
Moi à vos côtés
Non pas endormi
Mais du monde effacé
Pour avoir savouré
Déraisonnablement
La miraculeuse ouverture
Qui dure
Et nous pâme –
De votre ventre de femme
De vraie femme
De votre ventre de fée
De vraie fée
Et puis
Dans la suite de ce mouvement –
Ses ondulations
Aspirant
Comme la plus merveilleuse des bouches
Mon vit
Turgescent
Tout du long
Avant que de plonger dans votre corps
Toujours plus profondément
Caressé merveilleusement
Infiniment longuement
Par ce prodigieux corridor
Tout tendu de velours
Pulsant
Qui est et qui débouche
Sur l'or
Du Temps… —

Au réveil de l'amour
Et les lendemains de ce jour
Nous nous recherchons toujours
Comme après un miracle, une merveille
Que dis-je…
Un prodige… —
Sitôt sortis de ce sommeil


Il y a chez nous une gaieté d'enfant
Une profonde joie d'amants
De sorte que nous restons
Attirés l'un par l'autre
Tendrement
Comme par un aimant


Pourtant nous n'avons souvent rien à dire
D'autre que ces rires
Pour un oui – pour un non —
Et ce silence
Si profond
Si bon


Nous nous arrangeons toujours
Pour qu'aucune préoccupation
Ne vienne troubler ces jours d'amour
Passés à savourer ainsi le Temps
C'est ainsi depuis toujours :

La poésie, l'amour : le vide autour

Et nous restons dans ce cercle magique
Celui qui vous entoure —
Et qui vous faisait
L'autre jour
Une cour
De chats et d'oiseaux
Qui vous suivaient
Tandis que vous vous promeniez…
Comme dans les anciens contes de fées…
Qu'est-ce qu'on en riait…


Au réveil de l'amour
Et les lendemains de ce jour
Nous nous recherchons toujours







Lorsque j'eus fini, il y eut un silence, et puis Billie et Amy ont fait un signe de la main Les cuivres ont attaqué quelque part sur les Zattere, derrière nous, dans la nuit de Venise, et elles se sont mises à chanter, pour me remercier, Cigarettes And Coffee d'Otis

Le seul fait de pouvoir entendre ça justifiait le bonheur d'être né, et on pouvait se dire heureux d'être vivant, là… au Lineadombra…





Le 25 août 2015




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