vendredi 13 mars 2015

Genèse de l'industrie mondialisée de l'abrutissement de masse ; — genèse du spectacle actuel



Cher ami


(Jeudi 24 juin 2005, sept heures du matin, dans la canicule, les heures calmes.)

Je suis assis sous l'immense tilleul qui nous dispense sa fraîcheur et son calme bienfaisant, près du bassin, et je regarde les carpes Koï, les ides, les shubukins, tous parfaitement vifs et joueurs à cette heure, qui se poursuivent entre les iris ; les carpes amour ne se quittent pas.
C'est de là que je t'écris et que je vais essayer, pour répondre à tes interrogations, de te dépeindre un peu la situation en Europe et en France, du moins telle que je la vois. De loin.
J'ai pris connaissance de quelques-uns des livres dont tu me parlais.
D'une certaine façon, ils me paraissent être à l'image des préoccupations et de cette recherche de nouveaux re-pères de la classe moyenne occidentale telle qu'elle s'est maintenant plus ou moins mondialisée.
Partout on voit ici réapparaître cet intérêt pour les systèmes de pensée extrême-orientaux et pour les mystiques en général : on nous reparle des sannyâsin, on nous expose l'approche tantrique de l'amour, la kundalinî et les chakra sont évidemment au rendez-vous, le zen aussi, bien entendu. Ici, en France tout du moins, il y a un vrai engouement pour cela. Les boutiques et les rayons “spiritualistes” fleurissent un peu partout.

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Tu m’écris que tous ces livres te rappellent ce que nous observions il y a maintenant près de 25 ans, en Inde, avec la classe moyenne européenne de cette époque-là que l'on voyait débarquer sur nos plages, par petits groupes, psychanalystes rescapés ou fatigués des combats de chapelles, avocats ayant lâché le barreau de l'échelle sociale sur lequel ils étaient parvenus à se hisser, étudiants étudiant la question et hésitant à sauter définitivement le pas et à s'intégrer (ou à se désintéger) dans le gouffre de la grande machine spectaculaire marchande, publicitaires dégoûtés de tout et d'abord d'eux-mêmes etc., et qui, pour beaucoup, finissaient à Poona, chez Osho. (Muelh avait peut-être déjà fermé sa boutique et ses orphelins se cherchaient un autre père...)

Ce gredin d’Osho (qui s’appelait peut-être encore Rajneesh, à moins que ce ne soit l’inverse... ) les engageait à pratiquer des formes détournées de thérapie primale, l'acupuncture, les shiatsu, l'ayurveda, bien entendu le tantra ; tout le monde était parfaitement conscient de ses chakra, noués, bien sûr, mais, grâce au yoga ou à la méditation (transcendantale ou zen) chacun sentait bien qu'il pouvait “retrouver en lui le bouddha et obtenir le satori”.
(C’est le cas de figure que Lin-tsi décrit à peu de chose près ainsi “l'adepte se présente au maître la gangue au cou, chargé de chaînes. Le maître lui remet une gangue de plus et des chaînes nouvelles. L'adepte est tout content. Ni l'un ni l'autre ne sont capables de discernement. On parle alors d'un visiteur examinant un visiteur.”).

Après tout Nietzsche avait probablement raison : l'homme du troupeau (qu'il soit d'Europe ou d'Asie) a toujours besoin qu'on lui donne de quoi espérer et de quoi s'occuper ; qu'on lui donne de l'espoir qui, comme le disait Vaneigem, est la laisse de la soumission ; la religion catholique avait offert aux hommes l'espoir d'un au-delà qui leur permettait de supporter les souffrances de la vie ici-bas ; le bouddhisme leur offre une forme d'espoir “ici et maintenant”, le satori, et il s'en trouve toujours un certain nombre qui manifestent leur nature profonde de malheureux et d'imbéciles en se montrant désireux de se créer un petit troupeau (gourous et maîtres à penser en tous genres), et d'autres qui sont tout émus de se trouver un maître.

Qu'importe la discipline pourvu qu'on ait la laisse, voilà le credo de l'Homme de la société de l'injouissance, dernier rejeton du patriarcat (cela fait donc quelques milliers d'années que cela dure… mais ce n'est cependant qu'une broutille si on rapporte la durée historique de cette forme particulière du sadomasochisme, dû à la castration, aux centaines de milliers d'années d'existence de l'espèce humaine...)

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De ce point particulier de l'Histoire que nous occupons, nous pouvons considérer tous les voiles idéologiques que l'Homme a jetés sur le monde, indifféremment ; ce qui est important à partir de ce point particulier que nous occupons, c'est le jeu de la création poétique mais aussi “philosophique”, c'est-à-dire la construction, le jeu avec l'élaboration de systèmes de pensée qui soient favorables au développement de l'humain tel que nous l'entendons.
La pensée chinoise qui se calque sur le rythme de la saison (le temps cyclique agraire) manque quelque peu de chair etc...
La pensée occidentale, elle, avec sa vision particulière du temps, linéaire, est, de son côté, imprégnée par l'obsession de la fin, de la mort, de l’Apocalypse. Donc, ni l'une ni l'autre ne convient, en tant que telle — sauf évidemment pour ceux qui cherchent du préfabriqué. Pour s'abriter. En temps de crise, le préfabriqué, pour s'abriter...

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L'animal grégaire est une demie-bête habituée au bâton, et la première chose qui se manifeste chez lui lorsqu'on lui retire une partie de ses chaînes, ce sont les pulsions secondaires, le réactif, la rage destructrice et auto-destructrice que la loi du troupeau, la castration et le dressage ont produits chez lui.

Même si, contrairement à l'ancienne religion et même à une certaine façon de comprendre la psychanalyse orthodoxe, je ne pense pas que cela soit le fond indépassable de l'Homme, et même en relativisant cela aux grands systèmes de pensée, aux grands systèmes sociaux patriarcaux qui ont produit cela, je pense qu'il est toujours bon de garder comme base rythmique dans la considération de ceux que l'on rencontre cette possession par le mal (le besoin de se détruire ou de détruire) chez chacun (à commencer par nous-mêmes et ceux qui nous sont les plus proches — tu connais sans doute ce mot : “Que l'on me protège de mes amis, je me charge de mes ennemis”), à l'esprit.

Nietzsche voit bien cette négativité dans le nihilisme européen, et sent bien la terreur qui imprègne l'art et la pensée occidentale. Tout ce qui est beau et grand en Occident a été produit par la peur : peur du péché, demande de miséricorde à un Dieu despotique et oriental : lorsque l'Homme a peur il fait de très belles choses ; lorsqu'il est dans la volonté de toute-puissance (c'est un peu une saloperie de faire penser à Nietzsche la volonté de puissance comme volonté de volonté de puissance — même s’il l’a cherché par certains de ses aphorismes — car le meilleur à prendre chez lui c'est justement la notion de jeu et d'innocence — qu’il dit lui-même, dans un des derniers aphorismes de La Volonté de Puissance devoir aux “Védantas” et à Héraclite —, il fait des choses laides et des horreurs.
Que fera-t-il lorsqu'il aura dépassé ces stades historiques de l'infantilisme ? A quelle combinaison de merveilles doit-on s'attendre ?


... suite...


Donc, ici, pour tous, la richesse semble être celle que manifeste la “jet-set”. Cocaïne, alcool, drogues diverses, “défonce”, orgie et libération sexualisée de toutes les fantaisies infantiles (narcissiques, exhibitionnistes, voyeuristes, sadomasochistes etc.) avec passage à l'acte obligé.
Ce qui est une définition purement diabolique du plaisir et de l'Homme. Et de la richesse.

Définir la jouissance comme la réalisation des fantasmes nés de la castration et de l'état énergétique misérable (avec le ressentiment que cela implique) qui sont nés de cela, c'est, au mieux, avoir trente ans de retard, et l'ignorer, et, au pire, être un mort-vivant, tendance démon. Comme disait J. P. (qui était droitier...) : j'ai ma main droite pour satisfaire l'enfant malade, frustré, revanchard, diabolique... et un corps aimant pour celle que j'aime.

La perte du sens qui s'étend du haut en bas de l'échelle sociale et qui traverse toutes les générations est proprement hallucinante. Mais aussi, au sens strict du terme, hallucinée.

C’est quelque chose qu’il faut prendre en compte lorsque l’on considère ce qui se fait en matière de moeurs, de relations « amoureuses», et aussi ce qui se pense, ce qui s`écrit. Tout le monde est défoncé. D’une manière ou d’une autre. (Cf. le livre de Sorrente que tu me signalais.)

Dans cette optique, il ne faut pas être trop critique vis-à-vis des “spécialistes”, car dans une époque de naufrage et de déboussolement absolu ils représentent, au moins sur le plan de l'obstination, le minimum d'un surmoi cohérent au milieu du déchaînement des pulsions infantiles réactives généralisées. Évidemment pour la plupart plutôt psychorigides, désabusés et donc pas très bien armés pour réenchanter le monde, ils forment une sorte de rempart intellectuel (l'opium de la théorie) encore indispensable dans la misère présente du monde débordé par le débondement des pulsions destructrices et autodestructrices que plus rien ne retient.


Il est assez étrange de remarquer que ce que nous avons connu il y a 25 ans à B. dans les “parties” que donnaient Richard G., John M. etc., les grandes maisons “dans le style colonial portugais”, les kilos de haschisch afghan (les plus grands crus) sur les tables, les jarres remplies “d'acid-punch”, les saladiers de cocaïne où les gens puisaient à pleines mains, et les débuts de la transe “techno” — soit ce qui fascine la jeune génération d'aujourd'hui. Qu'elle assimile au luxe suprême.

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Tu te souviens, peut-être de ce contrebandier allemand qui habitait près de Francfort à l'orée d'un terrain de golf et qui fournissait les banquiers en cocaïne ; et qui expérimentait toutes sortes de drogues. Il nous avait donné, à A. et moi, du M.D.A. De façon tout à fait artisanale, il avait élaboré ce psychotrope selon la recette d'un de ses amis chimistes qui, après avoir quelque temps essayé ce produit, avait fabriqué, disait-il, une machine pour se suicider. Une sorte de siège qui l'avait saisi et étranglé. Je n'ai jamais su dans quelle mesure cette histoire était vraie ou non. Il m'expliquait que le produit était fabriqué à partir de noix de muscade, et qu'il pensait installer son laboratoire en Inde parce que la matière première était abondante et bon marché. Et la main-d'œuvre aussi, je suppose. Nous l’avions rencontré, je crois, lors de cette première transe “techno”, cette première “rave party”, c'était pendant la saison 1983-1984, au-dessus de “Disco valley”, à Vagator, sur une colline de latérite rouge, et cela s'appelait “Bal Champêtre”.

Qui aurait pu imaginer alors (mis à part les anciens provos d’Amsterdam — les amis de Constant, qui avait fait partie de l’I.S — qui étaient là et qui ont œuvré à cela...) la mondialisation de ce “Bal Champêtre” brutal et possédé, de cette rave-party qui se développait, à ce moment-là et à cet endroit précis, sur les désillusions, “les rêves partis” de beaucoup de ceux qui séjournaient là parce qu’ils avaient refusé, d’une façon ou d’une autre, d’adhérer au Vieux Monde.

Le D.J. était un psychiatre américain qui venait de Détroit, me semble-t-il. J'étais avec X., lui aussi jeune psychiatre. Il était particulièrement étonné et en même temps inquiet de la santé mentale de son confrère qui visiblement jouait — avec cette musique, à ce moment pour nous neuve, étrange et volontairement inquiétante — de cette assemblée, en transe, de jeunes gens tous profondément imbibés non seulement de haschisch et d'alcool (cela allait de soi) mais aussi et surtout, à l'époque, de cette espèce de LSD coupé aux amphétamines qui circulait, les plongeant, par certains morceaux, dans le ravissement “extatique”, les terrifiant à d'autres moments, les faisant passer ainsi, à son gré, par toutes sortes d'états “d'âme”. Cette forme de transe, et de manipulation d'une foule en transe, par un de ses confrères, l'inquiétait.

Qui, vraiment, aurait pu soupçonner la mondialisation de cette sorte de manipulation des foules avides d’un “maître” (de “cérémonie”) et de cette “party” qui était donnée, cette nuit-là, pour quelques centaines de personnes.

La scène gay qui commençait de découvrir Goa, la saison suivante, s’est peu à peu intéressée à cela. Déjà en 1983/84 certains ont commencé à ramener l'idée de faire des “parties” qui durent plusieurs jours d'affilée, pendant lesquelles les gens sont soumis à cette transe sous les effets conjugués de la musique, de ce mauvais LSD, du haschisch, du speed, de la cocaïne et du reste ; et cela a commencé à faire son chemin, chacun ramenant cette expérience vers son pays d'origine : les Allemands ont ramené ça à Berlin-ouest, les Anglais à Londres, beaucoup ont passé l'été à Ibiza où peu à peu, cela a fait école.

Malgré tout, le romantisme du début des années 70, le sentiment de la fraternité qui existait entre tous ces gens, faisait qu’un élément n'était pas présent — qui aujourd'hui fascine et saisit tout le monde — : c'est celui de la prostitution. Ni même celui de l'orgie sexuelle.

Mais il faut dire que la misère et aussi, bien sûr, la misère sexuelle, sentimentale n’étaient pas ce qu’elles allaient devenir. C’était avant l’apparition du sida. Personne n’en avait entendu parler, sauf peut-être certains gays pour avoir vu leurs amis en être frappés (l’idée généralement répandue alors, chez ceux qui connaissaient ce fléau, était d’ailleurs qu’il touchait uniquement cette “scène”) — et vraisemblablement la terreur qu’ils en ressentaient leur donnait-elle, avec le reste, cette rage de “s’éclater” dans cette nouvelle forme de la possession — et de la transe “musicale” —, tout comme la nouvelle terreur et la nouvelle misère sexuelles, sentimentales, économiques l’ont donnée dans la suite de cette période qui s’ouvrait, dans le début des années 80, au reste du monde qui, plus ou moins violemment et rapidement, s’est trouvé confronté à toutes ces sortes de nouvelles terreurs et de nouvelles misères.

Mais, pour la plupart des aventuriers qui se trouvaient là, il restait alors encore l'idée (était-ce l'Inde qui voulait cela, était-ce le souvenir des trips sous acide lorsque l'acide n'était pas encore coupé aux amphétamines), que le sexe était à la fois glorieux et illuminant. On trouve une référence à cela chez Sollers, dans Poker, lorsque, faisant allusion à peu près à la même époque (et c'est certainement dû à l'époque), il parle d'un niveau de conscience, plutôt élevé, atteint en fumant beaucoup (et peut-être aussi avec l’aide d’autres substances...) et en faisant l’amour avec de belles femmes aux corps harmonieux.

En 80/85 ce qui dominait encore à Goa, malgré tout, même si beaucoup s'étaient trop brûlé les ailes à trop de choses pour croire encore à quoi que ce soit, c'était l'idée (ou le souvenir de l’idée) que le sexe pouvait être une voie royale vers l'absolu de la jouissance et vers un accord mystique avec le monde.

C’était en tout cas déjà la mienne.

Petit à petit, donc, la mafia et les dealers ont remplacé les anciens hippies qui étaient devenus contrebandiers, dans les années 70, pour satisfaire d'abord leurs amis et eux-mêmes (le cas des Hollandais), la scène gay s'est emparée des lieux dont je parle, des fêtes, de cette musique, de la transe, et a fusionné avec la partie la plus riche et la plus oisive du capitalisme international — ce que l'on voyait déjà à Goa (et à Ibiza) où certains des représentants de ce capitalisme d'ultra-riches venaient “s'encanailler”.

Ces gens-là se sont eux-mêmes “vendus” aux grandes firmes internationales, et cela a renouvelé le spectacle des produits manufacturés destinés aux employés de la société spectaculaire marchande qui, de leur côté, ont peu à peu, ou brutalement, été sortis de leur mauvais rêve consumériste et plongés dans cette nouvelle misère matérielle et sexuelle ; sentimentale. (Chômage et sida. Atomisation concurrentielle effrénée, rage, prostitution. Et puis, fuite dans la folie déchaînée : “religieuse”, consumériste, pornographique.)

Ainsi s'est constitué le besoin et l’image de la jet-set à partir d'un détournement de ce que ces gens de l’ancienne contre-culture avaient recherché, et en utilisant les mêmes ingrédients : la plage, le sexe (remplaçant l’amour), le surf, les bateaux, le soleil, les drogues et l'alcool, les vagues, la danse sous la lune, mais en variant chaque chose dans le sens du pire et de telle façon qu'à la fin l'humanité qui se trouvait encore (ou déjà) dans toutes ces choses, soit perdue.



Avant-garde sensualiste 3 (Janvier 2005/Juin 2006)




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