jeudi 26 février 2015

Comment on découvre l'amour contemplatif — galant







Je ne regrette pas d'avoir quitté le monde, à vingt ans. Ou à peu près.


Où il y avait pour moi — et déjà un peu avant, lorsque j'en avais dix-huit —, le Polly Magoo, et puis ce bar à bières, près de l'Observatoire, où l'on parlait — en buvant beaucoup — avec de drôles de types, de Préhistoire contemporaine.


Les longues dérives, ces années, dans les nuits, — dans Paris. Où tout semblait possible. Pendant lesquelles est née notre idée de rupture radicale d'avec le monde, et de communauté situ.


Qui s'est très vite métamorphosée, en une année, lorsque nous avons découvert, au cours de nos discussions et de nos lectures fébriles, La fonction de l'orgasme, — et dû faire le dur constat, à sa lecture, que nous étions dans l'amour comme des bourrins cuirassés.


Où nous avons découvert que nous — et tous ceux qui nous entouraient — qui nous pensions comme de jeunes libertaires sentimentaux, nous étions, au fond, pétris de la même haine, du même mépris et de la même peur de la sexualité et du sexe opposé que ceux que nous critiquions, et que loin d'être d'heureux et libres jouisseurs nous étions, sous les dehors orgiastiques de l'époque, pour les garçons, comme de jeunes matous traumatisés et pervers — à bien y regarder —, et, pour les filles, comme de jeunes minettes, ayant parfois été abusées, et voulant toujours, sans cesse, l'être, — ou plus ou moins bloquées.


De ce dur constat, pour les jeunes idéalistes que nous étions, a découlé la décision d'entreprendre cette forme d'analyse primalo-reichienne qui a duré cinq ans. Jusqu'à la fin des années 70. Sans temps mort et sans aucune des entraves — que nous avions déjà rejetées — qu'auraient constitué le travail, la famille ou tout autre projet que celui-ci : trouver l'or de la mine que Freud d'abord, Reich ensuite, d'autres après, avaient commencé de prospecter, que la maladie et l'âge, pour Freud, la deuxième guerre mondiale et les avanies, pour Reich, avaient, à notre sens, pour eux, obstruée : or que représentait à nos yeux, comme aux leurs, la génitalité accomplie et abandonnée. Freud parlait de Zärtlichkeit. Mais ce que nous allions vraiment trouver, bien plus tard, sans l'avoir cherchée, c'est la jouissance du Temps, — dont nous ne savions pas encore qu'elle l'accompagnait.


À considérer les choses avec le recul du temps, il me semble qu'il y avait là, dans l'effervescence et la liberté de cette époque, une sorte de parenthèse dont il fallait profiter. Qui ne s'était pas produite avant — et qui ne se reproduira pas de sitôt.


Qu'avions-nous à perdre, sinon la fréquentation de l'énorme connerie ambiante : Lacan, Deleuze et le zoo intellectuel de Vincennes où j'ai été encore inscrit un an — pour bénéficier de la sécurité sociale offerte aux étudiants — après avoir subi, à la Sorbonne, la môme Clément-Backès qui tirait, pendant ses cours, l'I.S. vers son P.C.F., et que l'un de nous avait fait pleurer, tant il l'avait attaquée frontalement ; et l'impayable Balibar, disciple d'Althusser, — avec lesquels c'était la guerre.


Pour moi, il était impossible de rester ; impossible de ne pas tenter l'aventure. Très romantiquement, Nietzsche, Rimbaud, Cravan, tous m'y appelaient. Ce qui faisait rêver, alors, — surtout ceux qui y étaient — ce n'était pas Normale sup', c'était la vie qui partout dans le monde semblait bouillonner. Et les types, au Quartier latin, qui revenaient de tous les coins du mondeSurtout des plus ensoleillés


Les nuits passées à jouer aux échecs avec eux, au Polly Magoo…


Sept ans plus tard, et pour quelques années, je m'allongerais sur les plages dont ces types m'avaient parlé, je passerais mes nuits dans des hamacs, dans les volutes parfumées, sous les vérandas des demeures coloniales, vieilles de quatre cents ans, des nobles portugais. Je fumerais avec les blonds contrebandiers hollandais — dont c'était en quelque sorte le comptoir — les crus les plus rares : mais, entre-temps, sans vin ni fumée, dans une ferme isolée de tout, au fin fond des hivers de glace et des étés de plomb, et d'une vieille montagne de l'Est français, au bout d'un chemin qui ne menait vraiment nulle part, avec deux jeunes insensées, j'aurais découvert ce que sont l'abandon, le « réflexe de l'orgasme », — et la sentimentalité que l'on peut enfin charnellement exprimer. Ce que je cherchais.


Que je reperdrais, assez rapidement, à cause d'un chagrin d'amour et d'une Suissesse d'adoption. Car c'est un jeu où rien n'est jamais définitivement gagné.


Pendant ces mêmes années, ceux qui avaient 10 ou 20 ans de plus que nous (ou seulement quelques années) continueraient, comme si de rien n'était, l'exploration de la prégénitalité décorsetée. Leur grande affaire.


Les gourous du moment, plus ou moins abscons mais tous très cons, (ceux dont j'ai parlé plus haut), affirmeraient que la théorie des stades était dépassée, et expédieraient, pour les uns, sous des formes grotesques, les analyses, et, pour les autres, ne sauraient plus où elles doivent mener.


La misère sexuelle, sentimentale, non seulement continuerait de régner mais en plus s'intensifierait. Sous la forme d'une prétendue libération. Avec cet air décontracté et dégagé qu'a pris partout, depuis, la domination.


J'ai cette impression d'avoir pris le dernier train alors qu'il quittait la gare. Et je pense à mes amis avec lesquels nous nous interrogions sur notre devenir de fonctionnaires de l'enseignement. Alors qu'en même temps nous avions cette impression que tout était possible, que nous pourrions vivre de poésie et d'aventures seulement.


Un an ou deux après, la messe était dite. Ceux qui ont suivi étaient voués au terrorisme manipulé ou au punk. Plus ou moins.


(Ceux qui auraient du mal à comprendre comment, en quelques mois, dans le domaine des idées et des aventures qu'elles entraînent, les choses peuvent si vite changer — ce qu'ils n'ont jamais pu observer —, peuvent toujours se reporter à l'univers de la finance — la seule idée vraiment dominante avec la religion qui reste et qui organise leur monde — et penser que l'on pouvait encore se laisser entraîner à faire, dans le domaine financier, en juin 2008, des choses que l'on ne pouvait même plus imaginer tenter, trois mois après.)


Pour ma part, il m'aura donc suffi d'un an pour prendre mes distances d'avec la théorie des situationnistes — qui écrivaient très malheureusement, en juin 58, dans le numéro 1 de leur revue (page 11 de l'édition Van Gennep) : « ... ce qui nous importe n'est pas la structure individuelle de notre esprit, ni l'explication de sa formation, c'est son application possible dans les situations construites. » —, et pour commencer à comprendre que ce désintérêt pour la structure caractérielle individuelle et l'histoire de sa formation — c'est-à-dire pour l'histoire des souffrances qui constituent cette cuirasse caractérielle, et que cette cuirasse caractérielle maintient en retour — c'était précisément ce que prônait cette « société du spectacle » dont nous parlions tant, qui, dans le même temps « créait les situations » favorables à l'exploitation des souffrances (transformées en caprices et en fantasmes) des structures caractérielles névrotiques, punk ou pas, parfaitement politiquement et économiquement exploitables. (Et, de la littérature à la mode, qui dominent aujourd'hui, sinon le trash et le punk — festifs ou lugubrement pessimistes, et plus ou moins glamourisés ?)


J'ai écrit dans le Manifeste que « ce qui fait l'immense avantage de l'Avant-garde Sensualiste par rapport à ses prédécesseurs, dans ce courant poétique particulier que je viens de rappeler, c'est que ceux qui, dans l'histoire du siècle et de ce courant de pensée, s'étaient occupés d'exploration analytique, ne s'étaient occupés activement ni d'art ni de poésie ni n'avaient mené non plus des existences très poétiques ou artistiques ; ils s'étaient plutôt laissé aller à ces impérieuses routines, incompatibles avec une exploration poétique de la vie et une véritable compréhension des choses. Quant à ceux qui s'étaient occupés de leur aventure personnelle et avaient mené ces existences poétiques et artistiques et s'étaient occupés d'art et de poésie, ils n'avaient le plus souvent pas voulu avoir affaire personnellement à l'inconscient autrement que sous ses formes sublimées (le surréalisme n'est même que cela), ou bien ils l'avaient délibérément rejeté du champ de leur réflexion, comme les situationnistes qui avaient préféré, pour le dire avec leurs mots, la débauche et l'alcool, les filles pas tristes et les nuits. Ou encore, pour parler comme Rimbaud, « le sommeil bien ivre sur la grève ».


En 2001, en écrivant cela, si je connaissais, pour l'avoir côtoyée, comme je l'ai dit ailleurs, la misère de l’Éros de ceux qui avaient voulu mener des existences poétiques tout en ne voulant rien avoir affaire avec l'analyse de l'inconscient, j'ignorais que Freud avait eu, lui aussi en quelque sorte, ses Indes galantes, et avait écrit, de Rome : « Je ne me suis jamais autant soigné ni n’ai vécu dans une telle oisiveté au gré de mes désirs et de mes caprices. », et, en septembre 1910, à 54 ans, de Palerme « lieu de délices inouïes », s'excusant auprès de Martha et de sa famille de ne pas leur faire partager ses joies faute de moyens, écrivant encore : « Il n’aurait pas fallu devenir psychiatre et prétendu fondateur d’une nouvelle tendance en psychologie, mais fabricant de quelque objet de genre courant comme du papier hygiénique, des allumettes ou des boutons de bottines. Il est beaucoup trop tard maintenant pour changer de profession, si bien que je continue — égoïstement mais en principe avec regrets — à jouir seul de tout. »


Ceux qui s'étaient occupés d'exploration analytique avaient donc vraiment regretté de ne pouvoir mener des existences de jouisseurs poétiques et artistiquesDes vies d'artiste comme les décrivait Flaubert : "je serai riche, je voyagerai, j'aurai une vie d'amour et de poésie, une vie d'artiste. J'irai avec elle en Espagne, en Italie, en Grèce; je veux voir, avec elle, briller les étoiles sur une mer bleue, respirant l'odeur des orangers et touchant à sa chevelure."




On découvre une nouvelle forme de l'amour – l'amour contemplatif — galant – comme cela. Sans savoir qu'on le découvrira. Et sans le chercher. On cherche une grande santé, ou ce qui paraît tel, et on trouve un grand silence émerveillé. Une nouvelle raison à l'accord des sexes opposés, — et en guerre. De quoi bouleverser le monde.


Freud avait écrit qu'il n'entendait rien ni à la musique ni au sentiment océanique. Reich, tout à fait emporté dans une veine « scientifique », qui semblait vouloir donner le « sérieux » de la science occidentale aux théories asiatiques et monistes du Qi, de l'énergie primordiale cosmique, paraissait, de façon un peu ridicule à la relecture, tout à fait fâché avec ce même sentiment océanique qu'il jugeait peut-être compromettant dans sa recherche de respectabilité scientifique cette misère occidentale .  Fâché avec l'amour, la poésie.


C'est donc aux poètes plutôt qu'aux médecins qu'il est revenu, une fois encore et comme il se doit, d'être les législateurs non reconnus du monde, et les découvreurs de l'amour contemplatif — galant ; — et d'écrire, vingt siècles après Ovide, deux siècles après Sade, un nouveau chapitre de l'histoire de l'amour en Occident.






Le 9 avril 2014








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