vendredi 6 février 2015

Ère ekpyrotique





Arété m'a fait remarqué que j'avais changé le nom commercial de la métemphétamine, de pervitine en pervertine. Je lui ai dit que c'était pour faire un mot, en pensant à la moraline de notre ami Nietzsche.


Nietzsche en a aussitôt profité pour me remercier de l'avoir cité avec tant d'à-propos alors que j'évoquais les convulsions historiques que j'avais traversées, et qui, loin de m'avoir abattu, m'avaient fait si affirmatif — il aimait les passions affirmatives : l'orgueil, la joie, la santé, l'amour sexuel, l'hostilité et la guerre, le respect, les beaux gestes, les belles manières, la volonté forte, la haute discipline intellectuelle, la volonté de puissance, la reconnaissance envers la terre et la vie, tout ce qui est riche et veut donner, tout ce qui fait des dons à la vie, la dore, l'éternise et la divinise, toute la puissance des vertus qui transfigurent, tout ce qui approuve, affirme, dit oui en paroles et en actes. — Et il l'avait écrit. Et, sur ce point, nous étions d'accord.


Tout de même, il avait du mal à comprendre que j'eusse pu trouver cette affirmation suprême de l'Homme par Homme ce qu'il avait appelé « le nouveau sentiment de la puissance — l'état mystique » , dans ce que je décrivais comme « l'accord des grâces corporelles et sentimentales dans la jouissance harmonique des puissances et des délicatesses charnelles partagées », cette manifestation particulière de la jouissance amoureuse et de l'extase post-orgastique, propre à ce que je définissais comme la troisième forme du libertinage en Europe : le libertinage idyllique, c'est-à-dire devenu contemplatif — galant.


Cela dépassait quelque peu son entendement, mais il m'accordait que sa connaissance des dames était très incomplète et se limitait à l'Européenne du dix-neuvième siècle : les transes et les danses — qui remontaient à la Préhistoire matriarcale — au travers desquelles s'affirmait la puissance du Féminin, il ne les avait pas connues, faute d'avoir traversé la Méditerranée, et moins encore avaient-elles bercé son enfance. Quant à la puissance érotique et poétique des sauvagesses des îles Trobriand…


Sur ce point, le fait d'être fils de pasteur, né en Prusse, ne m'a pas aidé, disait-il.


Certes, il avait connu la victoire historique du patriarcat sur le matriarcat, puisque la Bible en fait état, — mais il l'avait négligée.


L'adoration du Veau d'or, ces transes païennes, dont l'Ancien Testament parle, étaient bien sûr les reliquats des cultes de la Déesse, remontant à l'époque où les hommes et les femmes, ignorant l'élevage, et donc aussi le rôle du mâle dans la fécondation, adoraient la Femme : sa vulve — représentée, par exemple dans le sous-continent indien, sous la forme du yoni — ; son sang menstruel — nécessaire à la fécondation des jardins, dont l'administration était bien souvent réservée aux femmes, chez les peuples premiers — ; son ventre, enfin, porteur miraculeux de la vie, c'est-à-dire, pour le petit groupe de nomades ou de chasseurs-cueilleurs, porteur de la manifestation magnifique de l'éternel retour du vivant — et de leur survie, accessoirement —, ventre qui pouvait danser, en extase, sa toute-puissance et sa volupté dispensatrice de nouvelles énergies et de nouvelle Beauté ; toutes choses — vulve, sang menstruel, ventre féminin dansant en toute-puissance et en toute liberté — devenues honteuses (ou vicieuses ou diaboliques…) avec la domination du Patriarcat — malheur aux vaincues… —, Patriarcat devenu rapidement esclavagiste et, non moins rapidement, marchand.


Certes, il avait écrit : « Le christianisme n'a pas tué Éros ; — mais il l'a rendu vicieux », mais il m'avouait bien sincèrement n'avoir jamais pensé à une subsumation possible de cette opposition entre patriarcat et matriarcat.


Pour penser un tel dépassement, il faut, me disait-il, le vivre et l'explorer ; rien dans son histoire personnelle n'avait pu l'y mener.


Il comprenait bien qu'à mes yeux les guerres actuelles n'étaient que les guerres que se menaient les différentes factions de ce patriarcat esclavagiste — dans tous les cas —, ultra-religieux ou ultra-marchand, idolâtre concentré ou idolâtre diffus ainsi que j'avais défini ses factions rivales qui se combattaient en ce moment —, et que ces guerres ne représentaient à mes yeux que des moments d'une disparition nécessaire — ; et il se rappelait que j'avais écrit, sobrement, mais de façon définitive, à la page quatre-vingt-quatorze de mon Manifeste

« Tout doit disparaître ».

« Souhaitons seulement, ajoutait-t-il, que cette fin, à vos yeux, souhaitable bien qu'ekpyrotique de l'Histoire — puisque l'Histoire est pour vous l'ère de l'Injouissance, l'ère de la séparation d'avec soi-même, l'autre et le monde — ne soit pas la fin de tout. »


Tout de même, et pour redevenir un peu plus léger dans ce moment, si chargé de violence magmatique, de cette fameuse « Histoire » de l'injouissant — qui ne m'intéressait guère —, il voulait savoir si je ne regrettais pas la Normandie, qui lui avait parue, à l'écoute de mon récit, très christianisée.


« Quand on pense que ce sont les Vikings qui l'ont conquise ! N'est-ce pas là, ajoutait-il, un exemple parfait de ce que je décrivais : la transformation de la belle brute blonde en moine tremblant, sous le poids de ses "péchés", dans sa cellule ! »


« Mon cher, lui dis-je, rassurez-vous, le clergé, tant séculier que régulier, en Normandie, enfin à l'époque où je l'ai connu, se portait bien. C'étaient plus des hommes replets, bien nourris — comme nous l'étions nous-mêmes — d'un bon beurre onctueux et délicieux, et de bonne crème bien grasse, tout aussi délicieuse, et qui faisaient plutôt la chattemite pour nous chanter la gloire chrétienne, que des ascètes décharnés, dévorés par le vice et la méchanceté. D'ailleurs, ajoutai-je, la Normandie produit toujours de ces abbés potelés, et le plus fort, tenez-vous bien, c'est qu'ils sont maintenant nietzschéens… »


Nietzsche en resta tétanisé, là, sur sa chaise, au Lineadombra, avec Billie Holiday, assise, à côté, qui se gondolait à le voir ainsi estomaqué.


« Mais quelle est cette étrange secte, dont vous me parlez maintenant ! », me demanda-t-il, tout ébahi.


« Les nietzschéensdegôche. », répondis-je.  « Tandis que je surfais hier, tout à fait au hasard, je suis tombé sur la fin d'un documentaire consacré au Père fondateur de leur Église : Père Michel. »


« Quelle horreur ! » s'exclama Nietzsche. « Quels sont leurs rites ! »


« Ils pratiquent la messe, où les Abbés et les Abbesses font — à partir de leurs fiches de lecture — des sermons, où vous êtes souvent cité.


Le public est composé indifféremment de retraité(e)s, de bourgeois et de bourgeoises, et de misèreux… Bref, dis-je, le public habituel d'une messe normande.


L'assemblée des fidèles, bien religieusement, admire les prêtres et les prêtresses qui officient sur une estrade.

Dans la messe que j'ai vue, le Prêtre de la Grande Cuisine, tout semblable aux bons frères que j'ai connus, rougeaud et sanguin, préparait, sous les commentaires extasiés des autres officiants, des écrevisses à la Colette. À un moment, comme dans toute messe qui se respecte, venait la communion : les fidèles s'approchaient de la scène, où une charmante Prêtresse de la Littérature distribuait à chacun, en guise d'hostie, un peu de la Grande Cuisine du Chef. Les autres officiants chantant toujours les louanges du divin Maître Queux. Et de l'Hédonisme et de la Grande Cuisine. Tout ça pouvant être compris comme un rituel digne d'un « Phalanstère Hédoniste ». Si j'ai bien suivi… »


Nietzsche était à la limite de l'attaque d'apoplexie. « Mais qui sont ces gens ? », s'étrangla-t-il.


« Ils appartiennent au petit milieu cathodique, dont l'influence a depuis longtemps dépassé celle du milieu catholique. Appelés aussi médiatiques, c'est une petite troupe de Pères, manants du Spectacle, qui se répand sur les ondes, dégouline sur les écrans, remplit les étals de ses mauvais livres insignifiants, et va de ville en ville pour y faire de l'animation culturelle, — et y festoyer par la même occasion.
Tout le monde y trouve son compte — comme dans toutes les foires : ceux qui les organisent comme ceux qui y participent. Peu importe ce qu'ils prêchent : l'hédonisme, le spiritisme surréaliste, le pessimisme schopenhauérien — comme la Mère Michèle —, ou que sais-je encore. Parfois l'abbé Michel, sur un plateau, tance l'évêque Philippe — un évêque plutôt patelin – mais un faux-patelin de Saint-Germain —, qu'il trouve confusionniste. Et puis ils recommencent, ailleurs, le même numéro.

Cela ne va jamais plus loin. On n'organise plus de duels, mais des combats d'estrade auxquels la salle parfois participe, et, à la fin, tout le monde se goinfre et s'enivre, mais seulement des meilleurs vins et des mets les plus fins.

On remet aussi des prix après avoir fait signer, et vendu, des livres. Rien de bien méchant. Rien de très enivrant, non plus. Mais on devient alcoolique. Les oppositions théoriques n'en sont pas — tout le monde fait partie du même syndicat. Le syndicat du Vivre-Ensemble… »


« Le premier qui prononce encore ce mot, je le fous à l'eau ! » a éructé Nietzsche !


Arété a dit : « Phalanstère hédoniste pour Phalanstère hédoniste, je préfère celui de Quelques messieurs trop tranquilles à ceux que forment les dames patronnesses, les curés et leurs gueux, que vous évoquez ! »


J'ai failli dire à Arété qu'elle n'était pas politiquement correcte, mais sa beauté — à la Sophia Loren — m'a désarmé.


Billie, qui n'avait pas faibli sur le bourbon, a dit : « Moi aussi, je préfére cette bande de beaux et belles hippies, aux saltimbanques cramoisis et bouffis d'aujourd'hui ! Et au moins, ils étaient menés par Jésus — qui était américain —, et pas par un gros curé normand bien-pensant… »


Aristippe — qui n'avait rien contre la ripaille, et qui s'était lui aussi engraissé aux dépens des tyrans – tout en moralisant, hédonistement, des manants — a surenchéri : « Avec les nouveaux arrivés — il pensait aux enturbannés qui défouraillent pour un rien une caricature —, la donne a changé : les idées sont redevenues dangereuses… Il y aura toujours des cons pour gâcher les foires mais moins — qu'il soient moralisants ou démoralisants — pour les animer… Bien sûr, vous — il s'adressait à moi —, ça ne vous étonne pas, vous êtes né avec ça, la guerre civile… »

Héloïse s'était penchée sur Nietzsche qui sanglotait presque de rage : entre les antisémites allemands que l'on sait et les hédonistes de foire — qui tous se réclamaient de ce qu'il avait écrit — il regrettait d'avoir publié.


Pour ma part, en pensant à la guerre, je me suis resservi un verre…





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