jeudi 30 octobre 2014

Le monde n'existe pas












—  « Lorsque vous dites que l'Homme a créé le monde, qu'entendez-vous exactement par là ? ».

« J'entends que l'Homme est un artiste-né, — qui s'ignore ; et au lieu de comprendre les dieux ou le monde comme le résultat de son activité créatrice, il croit en être la créature.
Il doute, il cherche à se rassurer, et il aime imaginer une sorte de pérennité à ce qu'il appelle le monde — son œuvre, donc, qu'il ne reconnaît pas comme telle qui aurait existé avant Lui, et qui existerait après ; c'est sa façon de se tranquilliser : il aime se sentir faire partie d'un grand Tout immuable, dominé par le hasard, — ou un strict déterminisme.
C'est sa façon, infantile encore, de comprendre ce qui l'entoure, et de se le représenter.
En fait, on en revient toujours à ce Being Beauteous, à cet Être, primal, de Beauté — bon ou mauvais.
Mais cette simple perception qu'il a de ce monde change déjà constamment ; — et, pour commencer, dans la vie d'un même homme.
Ce que vous en comprenez vous-même est certainement très différent de ce que vous en compreniez il y a 20 ans. Et, malgré le formatage culturel (ou a-culturel, comme il vous plaira de le penser), votre appréhension du monde est non seulement changeante mais elle est aussi unique : elle disparaîtra avec vous.
Seriez-vous le plus prolifique des écrivailleurs, le plus lu, le plus étudié, nul ne pourra plus jamais voir le monde ainsi que vous le voyez.

On se passe des rêves. Des instants de grâce, et l'art de les faire exister. Dans le meilleur des cas.

Voilà pour ce qui est des hommes.

Mais que dire de votre crocodile ? Tous ces beaux paysages, avec leurs couleurs irisées et chatoyantes, que sont-ils à ses yeux ?
Et encore restons-nous là dans une organisation du vivant assez proche de la nôtre…

Une simple réflexion, à partir de ce que vous croyez connaître du monde, vous permettra de mieux approcher ce dont je parle. Pensez à la "matière noire"… Et demandez-vous à quoi ressemblerait le "monde" pour un être qui serait constitué non de "briques de carbone" mais de "matière noire" ?
Et tout cela n'est toujours qu'une organisation du monde fantasmée à partir de présupposés conçus par l'Homme…

Ce bel univers, ce beau "multivers" pour certains, qui existeraient depuis des milliards d'années, depuis l'éternité — ce que vous ne pouvez absolument pas penser, et pour cause… — et qui existera pour des milliards d'années, ou pour l'éternité, ce Dieu, ces dieux, cette énergie primordiale, cette Volonté, cette Volonté de Puissance, toutes ces visions du monde, animées ou non par la causalité, le principe de non-contradiction, et quelques autres assertions en dehors desquelles nous avons tendance à perdre notre latin, ce sont là les tableaux que peint l'Homme, c'est le monde qu'Il crée, qu'Il a créé et qui disparaîtra avec Lui.
À jamais.
Le temps, le mouvement, le hasard, la nécessité, leur opposition, ou même leur non-opposition, et tout le reste, rien de tout cela n'existe au sens où vous l'entendez, ce sont les couleurs de cet artiste qu'est l'Homme, — et il n'y a pas à s'en offusquer…
Et tout ce beau "Monde" qu'il peint, avec son Dieu, ses dieux, ses étoiles, ses galaxies, ses couleurs chatoyantes ou irisées, ses "sciences" — leurs "découvertes" —, ses philosophies — leurs "Vérités" —, ses religions — leurs "dogmes" —, sa matière, son antimatière, son temps, son énergie (quelle qu'en soit la couleur…) — ce tableau que l'Homme analyse, étudie, prie, vénère comme s'il n'était pas le sien —, tout cela n'existe que par et pour l'Homme, — et cessera d'exister avec Lui.

Le monde n'existe pas. »

Aristippe avala une gorgée de Spritz et se mit à rire : « Protagoras, à côté de vous, cher ami, est un modéré ! »

Le serveur regarda les Zattere, tout en se demandant ce que son crocodile en matière noire en voyait.

L'apercevant ainsi, le regard un peu perdu devant ce monde qui n'existe pas — au sens où il l'entendait l'instant d'avant —, je lui dis simplement :

« Le crocodile en matière noire, c'est rien : juste une façon de vous faire imaginer. En fait, c'est pire : c'est ce que vous ne pouvez même pas imaginer. »

C'est à cet instant-là qu'il a eu une sorte d'illumination.

Et puis nous sommes restés tous comme cela, sans mots dire. Dans l'éblouissement.

Plus tard, on s'est remis à siroter nos verres. Dans la chaleur de l'été, — tout juste caressés par un léger zéphyr.

Sur les Zattere.

Dans la Beauté.

À un moment, Arété m'a demandé où nous en étions avec le capitalisme, Wall Street et les Chinois…

Je me souviens lui avoir dit qu'il avait fallu 10 ou 12 000 ans pour créer les milliards de spécimens de l'injouissant actuel — la plus stupide, la plus perverse – et la plus heureuse de l'être – de toutes les créatures —, et qu'il en faudrait à mon avis beaucoup moins pour les voir disparaître, — les avis divergeant quant à ce à quoi ils laisseraient la place.

Elle m'a encore demandé à quoi j'attribuais le pullulement de cette sorte de vermine — qui avait proliféré depuis le siècle d'où elle venait —, ce genre de nuisibles tout à la fois idolâtres, bigots, anti-sensualistes à mort et sadomasochistes au dernier degré, égoïstes moutonniers de masse, cupides jusqu'à l'aveuglement et au point même de s'être rendus capables de couper la branche sur laquelle leurs différentes factions s'entre-tuaient…

Si ma mémoire est bonne, je crois lui avoir répondu qu'à l'explication qu'avançait Reich sur les causes de ce qu'il appelait « l'irruption de la morale sexuelle », c'est-à-dire de ce qui a contrecarré la capacité, le goût à l'abandon au mouvement sensualiste (dans le jeu, dans la création, dans l'amour ou dans la danse) et le caractère contemplatif du pré-injouissant préhistorique (toutes choses que l'on pouvait encore voir aux farouches indigènes des îles Andaman, il y a une trentaine d'années, — pour ceux qui ont eu la chance de les voir), il fallait ajouter l'envenimement caractériel et la dégradation physiologique provoqués par l'esclavage — dont l'invention remonte à peu près à la sédentarisation et au début de l'agriculture — qui, en ne permettant pas l'affrontement, le combat (et éventuellement l'élimination) entre les rivaux, avait constitué une sorte de boîte de Petri tout à fait favorable au développement de toutes les pathologies psycho-physiologiques ayant proliféré à partir de l'intensification du sadomasochisme et de ses ruminations — qui ont trouvé là leur milieu nutritif idéal.

Je lui disais encore que certains — dont je fus – et dont je reste, par tendresse pour le « cœur pur » que j'avais, moi aussi, été — pensent (ainsi que je l'écrivais à la fin des années 80 du siècle dernier) que : « Le pauvre sauvage moderne il en est encore à la tentation d'Antoine. L'ébat du zèle écourté, les tics d'orgueil puéril, l'affaiblissement et l'effroi. Mais il se mettra à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s'émouvront autour de son siège. Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à ses expériences. Dans ses environs affluera rêveusement la curiosité d'anciennes foules et de luxes oisifs. Sa mémoire et ses sens ne seront que la nourriture de son impulsion créatrice. Quant au monde, quand il sortira, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles.

L'expérience du bon côté de la vie, lorsqu'on la vit ensemble, elle dissout d'elle-même ce monde où des fantômes gouvernent des morts.

Le plan du coup du monde est donc effectivement très simple. Il consiste à remplacer la Société de l'Injouissance — le Spectacle, l'argent, l’État, le Marché, la métaphysique et les religions — par la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps.

La poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps sont la base réelle de l'Histoire, la base réelle de l'esprit. 
La poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps sont l'unité du but et du moyen. Ils sont le but. Ils sont le moyen. 
C'est l'unité du système et de la méthode. 
La poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps organisent et produisent la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps. 
Tout ce qui les contrecarre, ils le sacrifient impitoyablement. 
Tout ce qui contribue à la poésie, à l'amour et à la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps est développé par la poésie, par l'amour et par la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps. 
Toute la vie s'organise autour de la poésie, de  l'amour et de la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps. 
Quand les humains vivent l'amour, la poésie et jouissent paisiblement, voluptueusement et puissamment du Temps, le vieux monde tremble sur ses bases. 
Mais la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps ne peuvent triompher que si les humains découvrent que non seulement on peut vivre de poésie, d'amour et de jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps, mais encore que la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps sont la vie même.

La révolution poétique, historique qui vient est entièrement suspendue à cette nécessité que ce sont la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps qui doivent être connus et pratiqués par tous les humains. »


Et j'ajoutais que d'autres, plus radicalement pessimistes, pensaient que l'Homme disparaîtra tout à fait, — et donc aussi, comme je l'expliquais précédemment à notre fier Vénitien, le monde, ses planètes, ses galaxies, ses couleurs chatoyantes ou irisées, et tout le reste…

Arété m'a dit : « Sept milliards d'injouissants déchaînés, ce n'est pas réjouissant… mais j'aime bien la façon aporétique que vous avez de détourner… ».

Et puis, peu soucieux d'être abîmés par le temps, nous nous sommes tus — pour nous abîmer dans le Temps…

Sur les Zattere.

Dans la Beauté.



Petite scène vénitienne



Le 31 octobre 2014