mercredi 1 octobre 2014

Du génie amoureux et des philistins sexuels (détournement des considérations ((sur le génie)) d'un idéaliste allemand, M. Arthur Schopenhauer, — que l'on aura lues dans un précédent billet)




Ce qu'on appelle le miracle de l'amour, l'heure de la consécration, le moment de l'inspiration amoureuse, n'est autre chose que l'affranchissement du corps amoureux, qui, déchargé pour un instant du service de la volonté névrotique, peut se détendre, s'abandonner aux mouvements de la volupté, se mettre de lui-même, pendant cet espace de Temps, à jouir — indépendant des misères névrotiques, et libre. Il est alors de la plus grande pureté et devient le clair miroir du monde, car, entièrement détaché de l’ensemble des pulsions secondaires, la cuirasse caractérielle, il n'est plus maintenant que le pur mouvement de la volupté — le pur mouvement du monde à son plus somptueux période — concentrée dans un seul et même instant. C'est en de tels moments que se crée en quelque sorte l'âme des amours immortelles.

Au contraire, dans toute sexualité intentionnelle, les mouvements de la volupté ne sont pas indépendants, puisque c'est la volonté névrotique qui les dirige et leur prescrit leurs thèmes. Le cachet de trivialité, l'expression de vulgarité qui imprègne la plupart des formes de la sexualité mue par les pulsions secondaires prégénitales, tient à ce que l'on y voit marquée la rigoureuse subordination de l'abandon voluptueux à la souffrance refoulée, la connexion étroite qui les rattache, et l'impossibilité qui en résulte de concevoir la chose autrement que dans ses rapports à la volonté névrotique et à ses fins. Au contraire, l'expression du génie amoureux, qui constitue chez tous les hommes bien doués une frappante ressemblance de famille, vient de ce qu'on voit clairement dans les épanchements charnels du cœur, l'émancipation de la volupté du service de la névrose, la prédominance de l'abandon sur le vouloir névrotique ; et comme toute douleur dérive — comme elle le constitue — du vouloir névrotique, comme l'abandon à la volupté est, au contraire, en soi exempt de souffrance et serein, voilà ce qui donne à ces amours cet air élevé, clair et pénétrant, détaché du service des misères caractérielles, et cette teinte de sérénité supérieure, supra-terrestre en quelque sorte, qui perce le temps et s'ouvre au Temps, et s'unit si bien à la joie, dans une alliance justement caractérisée par cet épigraphe de Vaudey : « La grâce de la jouissance amoureuse est au corps ce que la contemplation qui la suit est à l'esprit. »

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Pour de tels hommes, sculpture, poésie, pensée ne sont pas une fin : elles sont l'expression, le chant, le panégyrique de ces miracles ; pour les autres, ce n'est qu'un moyen. Ceux-ci n'y cherchent que leur affaire, et en général ils savent réussir, parce qu'ils se plient aux goûts — qu'ils partagent — de leurs contemporains, prêts à en servir les besoins et les caprices névrotiques — sadiques, masochistes, voyeuristes etc.— : aussi vivent-ils presque toujours dans une situation heureuse. La situation des hommes que guide le génie amoureux est souvent plus difficile : c'est qu'ils sacrifient leur bien-être matériel à cette fin subjective, voluptueuse et sentimentale, puisque c'est là qu'ils placent le sérieux. Les autres agissent en sens inverse : aussi sont-ils petits, tandis que les premiers sont grands. Leurs œuvres à eux sont pour tous les temps, quoique plus d'une fois la postérité soit la première à en reconnaître seulement la valeur ; les autres vivent et meurent avec leur temps

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L'homme qui jouit de l'or du Temps, au contraire, se reconnaît en toutes choses, et par suite dans l’ensemble ; il ne vit pas, comme les autres, uniquement dans le microcosme, mais plus encore dans la macrocosme. Aussi est-ce l'ensemble qui lui tient à cœur ; il cherche à le saisir pour le reproduire, pour l'expliquer ou pour exercer sur lui une action pratique.

Car ce n'est pas pour lui chose étrangère ; il sent que tout cela le concerne. C'est à cause de cette extension de sa sphère qu'on le nomme grand. Aussi ce noble attribut ne convient-il qu'au vrai héros, en quelque sens que ce soit, et au génie amoureux : il énonce que ces individus, au-delà de ce que dicte la névrose caractérielle, ont cherché leur bien propre, qu'ils ont vécu pour eux-mêmes, et, ainsi, pour l'humanité entière.

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De ce que le génie amoureux consiste dans le mouvement libre de la volupté, c'est-à-dire émancipé du service de la volonté névrotique, il résulte encore que ses productions ne servent à aucun but utile. Lettres d'amour, musique ou philosophie, peinture ou poésie, une œuvre inspirée par le génie amoureux n'est pas un objet d'utilité. L'inutilité rentre dans le caractère des œuvres de cette sorte de génie ; c'en est la lettre de noblesse. Toutes les autres œuvres humaines ne sont faites que pour la conservation ou le soulagement de notre existence, sauf celles dont il est question ici : celles-ci subsistent pour elles-mêmes, et sont, en ce sens, comme la fleur ou le revenu net de l'existence. Aussi notre cœur s'épanouit-il à les goûter car elles nous tirent du sein de cette lourde atmosphère terrestre du besoin né de la misère caractérielle. — Un autre fait analogue au précédent est que nous voyons rarement le beau s'associer à l'utile. Les grands et beaux arbres ne portent pas de fruits

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Ainsi l'homme simplement mû par sa névrose applique son intellect à l'usage qu'elle lui a marqué. Le génie amoureux l’applique au contraire, et sans souci de cette destination, à comprendre le mouvement même de l'amour, et ce qui le contrarie. Son corps et son esprit ne lui appartiennent donc pas, ils appartiennent au monde, qu'il doit contribuer à éclairer en quelque façon.

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Le cours des pensées d'un tel l'homme détaché de son socle névrotique, la cuirasse caractérielle, et qui n'y fait retour que par intervalles, ne tardera pas à se séparer entièrement, de celui des intellectuels névrosés, encore mus uniquement par leurs pulsions secondaires. Par-là, et à cause de cette inégalité dans la marche de l'esprit, il sera impropre à penser en commun, c'est-à-dire à entrer en conversation avec les autres ; les autres, désorientés par cette étrangeté qu’ils ne comprennent pas trouveront aussi peu de plaisir dans sa société que lui dans la leur. Ils se sentiront plus à l'aise avec leurs semblables, et lui préférera aussi s'entretenir avec ses pareils bien qu'il ne le puisse en général qu'à travers les œuvres laissées par eux. Aussi Chamfort dit-il justement : « Il y a peu de vices qui empêche un homme d'avoir beaucoup d'amis, autant que peuvent le faire de trop grandes qualités ». Le sort le plus heureux qui puisse échoir en partage à celui capable de s'abandonner au génie amoureux, c'est d'être dispensé de toutes les occupations pratiques qui ne sont pas son élément, et d'avoir tout loisir pour aimer, et être le secrétaire, le héraut, le peintre des miracles que lui offre ce génie particulier. — La conséquence générale de ce qui précède, c'est que, si le génie amoureux procure la félicité à celui qui le possède, à l'heure où, se livrant à lui sans entraves, il peut s'abandonner avec délice à l'inspiration, il n'est nullement propre à lui assurer une existence heureuse, bien au contraire.

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À tous ces inconvénients s'ajoute encore un désaccord extérieur, car le génie amoureux, dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il crée même, est d'ordinaire en opposition et en lutte avec son temps. Les simples hommes — et, de même, les libertins — de talent arrivent toujours au moment voulu ; car animés par l'esprit de leur époque, appelés par les besoins de leur temps, ils ne sont capables que d’y satisfaire. Ils interviennent donc dans le développement progressif de leurs contemporains ou dans l'avancement graduel d'une science particulière, et ils trouvent là récompense et approbation. Mais la génération suivante ne peut plus goûter leurs œuvres ; celles-ci doivent céder la place à d'autres, qui ne font pas non plus défaut. Le génie amoureux, au contraire, traverse son temps comme la comète croise les orbites des planètes, de sa course excentrique et étrangère à cette marche bien réglée qui se peut embrasser d'un seul coup d’œil. Aussi ne peut-il concourir au développement régulier de la civilisation déjà existante ; mais, semblable à l’imperator romain qui, se vouant à la mort, lançait son javelot dans les rangs ennemis, il se livre à la volupté et à l'extase contemplative — galante, et jette ses œuvres bien loin en avant sur la route où le temps seul viendra plus tard les rejoindre.

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Le talent du libertin a la force de concrétiser ce qui dépasse la faculté de réalisation, mais non la faculté d'imagination des autres hommes ; aussi trouve-t-il dès le premier moment des gens pour l'apprécier. L’œuvre du libertin contemplatif— galant dépasse au contraire non seulement la capacité de concrétisation, mais encore les bornes de l'expérience et même de l'imagination des autres hommes ; aussi les autres ne le comprennent-ils pas tout d'abord. Le libertin talentueux, c'est le tireur qui tire ce que les autres ne peuvent toucher ; le libertin contemplatif — galant, c'est celui qui atteint un but — l'extase harmonique et la jouissance du Temps qui la suit — que les autres ne peuvent expérimenter ni même imaginer : ils n'apprennent donc à le connaître qu’indirectement, c'est-à-dire tard, et ils s'en rapportent alors même à la parole d'autrui.

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Celui qui ne demeure pas, durant sa vie, en quelque mesure un grand enfant, mais devient un homme sérieux, froid, toujours échauffé et guidé en amour par ses souffrances sexualisées, celui-là peut-être en ce monde un citoyen très utile et capable, mais il ne connaîtra jamais le génie amoureux. Ce qui constitue en effet ce génie, c'est que chez celui qui le possède cette prédominance, naturelle à l'enfant, du système sensible, voluptueux et contemplatif, se maintient, par anomalie, toute sa vie durant, et devient ainsi continue. Sans doute, chez quelques individus ordinaires, il s'en transmet encore quelques vestiges jusque dans la jeunesse ; de là viennent, par exemple, chez plus d'un adolescent, une aspiration purement romantique et une soif sentimentale qu'on ne peut méconnaître. Mais les conditions sociales et leurs propres structures caractérielles font qu'ils rentrent bientôt dans l'ornière : ils se métamorphosent et sortent de la chrysalide, à l'âge d'homme, sous la forme de philistins sexuels incarnés — c'est-à-dire de joyeuses bandes de noceurs revenus de tout —, devant lesquels on recule avec effroi, si on les rencontre dans les années suivantes.

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De même donc qu'il y a une simple beauté de jeunesse, possédée un moment par chacun, la « beauté du diable » (sic), de même il y a aussi une pure sentimentalité de jeunesse, une certaine nature sentimentale, désireuse et capable d'aimer, d'être aimée, de s'abandonner au mouvement de la volupté, possédée par tous dans l'enfance, par quelques-uns encore pendant la jeunesse, et qui se perd ensuite comme cette beauté. C'est seulement chez quelques exceptions des plus rares — chez lesquelles l'analyse ou une heureuse nature ont permis de retrouver ou de déployer cette sentimentalité abandonnée — qu'elle peut persévérer durant toute la vie, de manière que de belles traces en restent encore visibles même dans l'âge le plus avancé : ces exceptions, ce sont les hommes et les femmes vraiment beaux, ce sont les vrais génies de l’amour.




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