mercredi 17 septembre 2014

Et deest et superest miseris cogitat






Titre du premier film sensualiste ; juin 2001




« Ce surpeuplement de la terre que vous redoutez avec votre myopie sénile fournit justement leur grande tâche aux plus optimistes : il faut qu'un jour l'humanité devienne un arbre qui couvre tout le globe de son ombre, avec des milliards et des milliards de fleurs qui, l'une à côté de l'autre, donneront toutes des fruits, et il faut préparer la terre elle-même pour nourrir cet arbre. Faire que l'ébauche actuelle, encore modeste, grandisse en sève et en force, que la sève circule à flot dans d'innombrables canaux pour alimenter l'ensemble et le détail, c'est de ces tâches et d'autres semblables que l'on déduira le critère selon lequel un homme d'aujourd'hui est utile ou inutile. Cette tâche est indiciblement grande et hardie ; nous en prendrons tous notre part, afin que l'arbre ne pourrisse pas avant le temps. Un esprit historique réussira sans doute à se mettre sous les yeux la nature et l'activité humaine dans toute la suite des temps, comme nous avons tous sous les yeux le monde des fourmis, avec ses fourmilières artistement édifiées. À en juger superficiellement, l'Humanité aussi donnerait lieu dans son ensemble, comme les fourmis, à parler "d'instinct". Nous nous apercevons, à un examen plus serré, que des peuples, des siècles entiers s'évertuent à découvrir et expérimenter de nouveaux moyens par lesquels on pourrait faire prospérer un vaste groupement humain et en définitive le grand arbre fruitier de l'humanité dans sa totalité ; et quelques dommages que les individus, les peuples et les époques puissent subir lors de ces expériences, c'est chaque fois pour certains individus le dommage qui rend sage, et leur sagesse se répand lentement sur les mesures prises par des peuples, des siècles tout entiers. Les fourmis aussi se trompent et se méprennent ; l'humanité peut très bien dépérir et se dessécher par la stupidité des moyens, avant le temps ; ni pour celle-là ni pour celles-ci il n'y a d'instinct qui les guide sûrement. Ce qu'il faut, c'est plutôt regarder en face cette grande tâche de préparer la terre à recevoir cette plante d'une extrême et joyeuse fécondité — tâche de raison pour la raison ! »


Le voyageur et son ombre, § 189
 


J’aime ce texte de Nietzsche qui définit, à mes yeux, le héros, le poète post-nihiliste, comme celui qui sait que le « grand arbre de l'humanité » se développe porté par — mais, aussi, seulement manifesté par — les innombrables bourgeons, fleurs, feuilles, branches, cellules, racines, radicelles — qui apparaissent, bourgeonnent, se déploient, meurent, tombent, sont remplacés par d'autres — que le vent, les saisons, le cycle de la vie, la grêle, les orages, la foudre frappent, emportent.

Qui sait qu'il n'est lui-même qu'un élément transitoire de ce grand mouvement. Qui peut seulement aspirer à se hisser — et à hisser l'ensemble — vers la lumière ; tout en n'ignorant pas, comme le dit encore très justement ce texte, que ce grand arbre peut très bien lui-même dépérir et se dessécher, par la stupidité des moyens, avant le temps : ce qui est une double acceptation du grand mouvement de la vie — que nous faisons être, et qui nous fait apparaître...

Il faut être mort au moins une fois pour savoir que l'expression carpe diem est très optimiste car qui sait si dans l'instant qui suit quelque catastrophe, d'un genre ou d'un autre, ne nous aura pas frappé, nous rejetant, d'une façon ou d'une autre, hors du puissant mouvement de la vie, rendu incapable de faire prospérer le « grand arbre fruitier de l'humanité » de la seule façon qui vaille vraiment : en déployant notre sensualisme contemplatif — galant...

J'ai écrit, à la page 94 du Manifeste sensualiste, ce qu'implique ce grand programme de floraison de l'humanité ; mais, puisque l'imbécile regarde le doigt quand on lui montre la lune, je suppose que ceux qui l’auront lu auront cru que je voulais seulement faire des effets de manche avant-gardistes — passablement éculés — en jouant avec la typographie.

Et, sans doute, certains eussent préféré me voir écrire — pour dire la même chose — un évident Bréviaire du chaos, chargé de mes frustrations et du fiel contempteur qui en découle, mais je crois, moi, tout à l'inverse, que la grande sagesse poétique, dans l'étant et dans les temps chaotiques, consiste — tout en sachant que l'on est, toujours, dans la vie comme un danseur de corde dont le fil d’archal est tendu au-dessus d'un champ de mines cerné par des snipers — à arrêter le monde à sa porte pour lui faire rendre compte, tout en s'abandonnant, en distinguished foreigner, et autant que faire se peut, à ses recherches sur l'amour et le merveilleux.

Ainsi seulement est-il possible, à mon sens, de faire grandir en force et en sève le grand arbre fruitier de l'humanité, et de passer — après l'avoir fait resplendir comme jamais — le flambeau de la poésie vécue, pour permettre à d'autres rameaux de se développer toujours plus harmonieusement, toujours plus puissamment, tout en sachant que cet arbre, qui nous porte et que nous faisons apparaître, connaîtra, à n'en pas douter, les dessèchements des hivers civilisationnels et historiques ; et même pourrait disparaître tout à fait, frappé par quelque foudre nucléaire, ou rongé par quelque virus plus ou moins foudroyant...

Connaître l'impermanence — et pas seulement comme la musique d'un mot — et vivre comme si l'on ne devait jamais mourir — en jouissant puissamment et voluptueusement du Temps —, se souvenir toujours que la plus perdue des journées est celle où l’on n’a pas vécu un poème, être le secrétaire, le héraut, le peintre de ses miracles, voilà sans doute ce qui distingue le héros, le poète post-nihiliste, du tout-venant du moment...

On pourra toujours dire que vivre ainsi, c'est vivre seul dans son époque, mais qui se plaindra d'être seul dans une pareille époque...





Le 18 septembre 2014




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