vendredi 4 juillet 2014

Ecce Homo






C'est très étrange d'être un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui vous ont précédé ; un musicien même, qui a trouvé quelque chose comme la clef de l’amour : l'inventeur — comme on dit de ceux qui découvrent des trésors — de la troisième forme du libertinage en Europe, le libertinage idyllique ; — cette forme du libertinage qui marque l'aboutissement et la fin de quelques millénaires de patriarcat esclavagiste-marchand.

Même si, évidemment, les changements civilisationnels dont on parle s'effectuent, éventuellement, sur quelques siècles, — ou même sur quelques milliers d'années.



Bien sûr, on n'invente pas l'amour contemplatif — galant ; — pas plus que l'on invente le surf : on n'invente pas l'océan, les vagues, la houle ; et pas davantage les réflexes d'équilibre, ni ceux qui permettent l'expression de la puissance ou de l'abandon, — ni, non plus, la grâce et le sentiment extatique qui les accompagnent : ils existent depuis toujours ; enfin à l'échelle qui est la nôtre, lorsqu'un Homme, un beau jour, découvre comment tout cela — l'océan, les vagues, la houle, les réflexes d'équilibre, ceux qui permettent l'expression de la puissance et de l'abandon ; la grâce et le sentiment extatique qui les accompagnent — s'harmonise.

Ou plutôt, lorsque lui-même, dans un délicat mouvement de puissance et d'abandon, les harmonise.
En s'y jetant corps et âme.
En s'y abandonnant.
Dans la joie souveraine du jeu, et du Je… — et de son apothéotique affirmation-dissolution.

Cependant, pendant des millénaires, peut-être depuis la nuit des temps, sur toutes les plages du monde, les Hommes sont restés en possession de ces trésors — leur propre délicatesse, leur propre puissance, et celle de l'océan —, tétanisés, terrifiés ou indifférents, maudissant ou vénérant la mer, taraudés par son effroi idolâtre, et la nécessité de s'y engager maladroitement pour s'en nourrir, ou, plus tard, en l'instrumentalisant par leur haine guerrière ou leur utilitarisme marchand.

Bien sûr, on n'invente pas l'amour contemplatif — galant ; — pas plus que l'on invente le surf : on n'invente pas les hommes, on n'invente pas les femmes, et pas davantage les réflexes qui manifestent l'attirance des sexes opposés, puis leur congruence ; et pas davantage les réflexes du clonus orgastique qui permettent l'expression de la puissance ou de l'abandon, — ni, non plus, la grâce et le sentiment extatique qui les accompagnent : ils existent depuis toujours ; enfin à l'échelle qui est la nôtre, lorsqu'un homme et une femme, un beau jour, découvrent comment tout cela — les femmes, les hommes, les réflexes qui manifestent l'attirance des sexes opposés, puis leur congruence, ceux du clonus orgastique qui permettent l'expression de la puissance et de l'abandon dans le même moment, pour chacun des deux amants ; la grâce, le sentiment extatique qui les accompagnent — s'harmonise.

Ou plutôt, lorsqu'eux-mêmes, dans un délicat mouvement de puissance et d'abandon, les harmonisent.
En s'y jetant corps et âme.
En s'y abandonnant.
Dans la joie souveraine du jeu et du Je voluptueux… — et de son apothéotique affirmation-dissolution.

Cependant, durant des millénaires, peut-être depuis la nuit des temps, sur tous les continents, et au moins dans toutes les civilisations historiques, les hommes et les femmes sont restés en possession de ces trésors — leur propre délicatesse, leur propre puissance, le puissant réflexe du clonus orgastique qui en permet l'expression dans le même moment pour chacun des deux amants, avec la grâce et le sentiment extatique qui les accompagnent — face à l'amour, terrifiés ou indifférents, vénérant ou maudissant leur mère, leur père, taraudés par l'effroi idolâtre et la nécessité de s'y engager maladroitement pour exister socialement et se reproduire, et, plus tard, par leur haine guerrière ou leur utilitarisme marchand.


Ecce Homo

On n'invente pas le surf. On n'invente pas l'amour contemplatif — galant. Pourtant, il faut bien qu'un jour, un poète, d'un genre ou d'un autre, les fasse venir au monde. Et les lui offre.

Et je tiens à dire que je ne suis pour rien dans la découverte du surf, — ni dans son développement.

D'ailleurs, je n'aime pas ce qu'il est devenu — en se développant.

Gauguin l'avait déjà dit, il s'agissait d'échapper à une civilisation techniciste mortifère, et à l'ère des masses qu'il voyait se développer comme une malédiction.
Le XXe siècle n'a pas contredit sa prédiction.

Pour nous, il s'agissait d'échapper au tsunami de l'Histoire, pour sauver les plages désertes de la poésie vécue, du sentiment, et de l'extase — et, sur la grève du Temps, de découvrir l'amour dont on finirait par dire qu'il n'y en a pas d'autre qui vaille que l'amour contemplatif — galant.

Endless summer. Endless romance.

Hors de l'Histoire et « qu'importe dès lors l'histoire ! Elle n'est pas le siège de l'être, elle en est l'absence, le non de toute chose, la rupture du vivant avec lui-même ».

L'Histoire — c'est-à-dire l'ère de l'Injouissance – l'Injouissance, c'est-à-dire cette rupture du vivant avec lui-même et avec le monde — ouverte dès le début de l'invention de l'agriculture et avec ce qui est devenu très vite le patriarcat esclavagiste-marchand, a continué et continue ses convulsions chaotiques qui l'amènent à son nécessaire dépassement ; — quelle que soit la forme que prenne ce dépassement : implosive, explosive ; catastrophique ou, pour les optimistes, miraculeusement progressive…

Fondée sur — et par — l'assujettissement, la guerre des sexes, la soumission des femmes, et donc — dans le même mouvement, et dialectiquement — la perte du véritable sens contemplatif — c'est-à-dire la perte du « ravissement d'étonnement que l'homme éprouve devant le miracle de l'Être considéré comme un tout », son émerveillement muet, submergé par la jouissance du Temps, et son remplacement par une forme castrée du sens contemplatif inspirée par l'homme devenu fabricateur, forme castrée du sens contemplatif qui a trouvé avec Platon sa parfaite expression, parfaitement reprise et développée par les monothéismes, qui s'en sont nourris, et qui possèdent toujours, d'une façon d'une autre, les esprits et les corps des humains d'aujourd'hui, et donnent une justification et un sens illusoires à la rage et à la haine destructrice et autodestructrice qui les consument, qui plus véridiquement leur viennent de cette rupture d'eux-mêmes avec eux-mêmes et avec le monde, et, bien sûr, également, de leur assujettissement, et du climat d'hostilité meurtrière qui règne entre les sexes — ainsi fondée, cette histoire de l'Injouissance, cette pré-Histoire de l'Homme contemplatif — galant, tel que nous le manifestons, l'Histoire, donc, avec tous ses déploiements civilisationnels — quelque sublimité qu'on puisse par ailleurs leur reconnaître — ne pouvait et ne peut, sur de telles bases, qu'aller vers l'effondrement, par excès, — et par manque.
Elle y va.
L'invention du libertinage idyllique, contemplatif — galant, profondément immergé dans la jouissance du Temps, dans la pure présence au monde, délicate et voluptueuse, tout à la fois, — comme l'invention du surf, un peu plus tôt —, montrent par quelles formes de l'esprit, de la sensualité, de la jouissance et du rapport au monde, elle pourrait être dépassée.
Gracieusement.

Bien entendu, l'Histoire continue après ces inventions, comme avant, poursuivant dans sa misère enragée, selon les logiques infernales qui la mènent, sur la base de cette fondamentale rupture,  de cette archaïque séparation.

Cependant des hommes paraissent ; ils sont les artistes du futur, — de quelque façon qu'on le comprenne…

Ecce Homo.




Le 4 juillet 2014.





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