jeudi 8 mai 2014

LA BELLE MALACHITE NE PROFITE JAMAIS ou L'APOCALYPSO







Cher ami,

Je lisais ceci :

« Au Moyen-Orient des hommes découvrent des filons de malachite, une belle pierre bleu-vert, dans des talus, des petites falaises. Ils commencent par se spécialiser dans la fabrication de bijoux. Peu à peu, ils échappent à la cueillette et à la chasse ou au nomadisme : en se spécialisant dans cette fabrication de bijoux.
Puis, ils découvrent que la malachite, au contact de la chaleur, fond, se durcit et donne naissance au cuivre. Ils inventent des ornements mais aussi des armes et des outils. Vient l'âge de bronze. Suit l’age de fer. Certains d'entre eux quittent le Moyen-Orient, vont explorer l'Europe ; ils rencontrent des peuples qui sont, eux, toujours des chasseurs-cueilleurs et avec lesquels ils échangent des métaux contre des biens. Le commerce naît. Les hommes domestiquent les chevaux. Ceux qui les montent dominent les hommes, leurs femmes, leurs enfants et leur travail. L'invention du maître et de l’esclave date de ce moment de l'histoire humaine.
Et l'Histoire commence.

L'orientation métaphysique grecque ou l'esprit de la Renaissance ne sont qu'un détail de l’histoire.

Certaines formes historiques de la Séparation (les sociétés “froides”) contiennent pendant quelques siècles, voire quelques millénaires, la rage destructrice et autodestructrice que produisent cette séparation, cet assujettissement, cette injouissance, dans le cadre d'institutions plus ou moins stables (cf. la Chine ou l’Inde...)

Si l’on rapproche cela de l’histoire de l’humanité, ramenée à une durée d’une heure, par exemple, cela représente tout au plus les dernières secondes de cette heure. Que sont donc quelques millénaires sur une planète qui s’offre pour quelques milliards d'années !

Quel que soit le temps pendant lequel on contient l'eau, à la fin, toujours, elle trouve la faille. En Europe, en Chine ou ailleurs, à un moment donné de l'histoire du monde et des hommes, le déferlement de ces pulsions destructrices et autodestructrices devait prendre forme.

On peut analyser dans le détail les façons et les modes de réalisation de cette libération du ressentiment, de la haine et de la souffrance. Mais, sur le fond, la destruction de la communauté de l'homme et du monde (mais qui est aussi l'indifférenciation, donc l'inexistence de l'Homme, d'une certaine façon) devait se produire. »


En relisant ce texte, paru dans le numéro 3 de la revue Avant-garde sensualiste, en 2006 donc, je pensais en même temps que nous assistions à la fin de cette ère, l'ère de l'injouissance, qui aura été celle du patriarcat esclavagiste-marchand : comme le disait Chamfort, nous dansons maintenant l'apocalypso. Aux dernières nouvelles, le sable des plages que nous aimons tant est devenu une ressource rare, au même titre que l'eau : la plus grande partie disparaît dans le bétonnage des côtes et du reste; ce qui échappe à la rage des architectes et à l'affairisme immobilier est emporté par la montée des océans.

Un tel moment de l'histoire — qui voudrait priver le monde de la beauté des plages – après avoir étouffé toute jouissance voluptueuse et poétique de la vie pendant des millénaires — se devait de finir. Il finit.

Nous nous abandonnons à vivre et à en laisser quelques traces, qui pourraient permettre aux Hommes post-analytiques, post-économiques, post-idolâtres de connaître, parce que nous l'avons nommée et tant célébrée, cette jouissance voluptueuse et poétique du Temps et de la vie ; et, peut-être, aussi, de pouvoir construire les situations qui pourraient permettre à une civilisation renversante, comme l'écrivait Joseph Raguin, de se développer — près des plages qui resteront et loin des ruines que laisseront la rage et le désespoir de l'injouissant contemporain s'il a la délicatesse, ce que je ne crois guère, d'éteindre, avant de quitter la scène, l'électricité, c'est-à-dire les réacteurs nucléaires, les forages pétroliers en eaux profondes et quelques autres gracieusetés du même genre, qui requièrent toute sa technicité.

Tout ce que nous apprenons et que nous avons appris, selon notre vieille private joke, de cet art pariétal qui est le nôtre (« le lobe pariétal joue un rôle important dans la sensibilité de la peau, la connaissance du corps et de l'espace, et le langage »), je le noterai donc sur des tablettes, mais de terre cuite que je ferai graver — et qu'on prendra soin de préserver quelque part dans des grottes, du côté de celle de Chauvet… 
Dans cette région du monde où se manifeste et se conserve si bien la beauté...


Bien à vous,


R.C.


Le 9 mai 2014




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