vendredi 14 juin 2013

Lettre à un ami





Très cher...

Nous avons passé Noël 2003, ici, dans notre ermitage des collines, avec de l’Hermitage de 1983 et trois chats : un blanc, un noir et un noir et blanc.
Et Claude Duphly faisait vibrer l'ensemble de notre petite troupe.
À ce propos, j'ai fait cette observation : les chats le plus souvent dorment, mais ils pratiquent aussi une sorte de Zazen, allongés, les pattes de devant repliées sous leur corps ; quand ils dorment ils rêvent parfois et s'agitent souvent dans leurs rêves ; quand ils adoptent cette forme de posture de méditation, dont notre vieil ami Lin-tsi se moquait tant, ils semblent absents ; j'ai pu observer hier soir une autre forme particulière de présence-absence au monde qui n'est ni le sommeil ni la méditation passive mais une forme d'immersion en même temps attentive — plus qu'attentive, totalement concentrée — sur la musique, qu'ils pratiquent les yeux clos, les oreilles dressées — et tous les sens aussi — à la fois apaisés et éveillés ; chacun, je crois, a pu observer cela en écoutant Mozart, avec un chat.
Cette vibration particulière de la musique de Duphly — que nous percevions particulièrement bien dans cet état singulier dans lequel elle nous avait mis — me semblait être bonne pour tout ce qui dans l'univers vibre également, c'est-à-dire pour tout : il me semblait que la chaux et le granit des murs, le bois vermoulu des planchers, les poutres et les plantes, les tableaux, les sculptures, que tout bénéficiait de cette magie.
Le pouvoir incomparable de la musique.
J'ai pensé alors qu'un jour, pour juger de la beauté d'une œuvre on pourrait utiliser ce critère.
Par exemple, il faudrait qu'un texte — certains textes tout au moins — lu d'une belle voix, puisse provoquer le même état d'immersion éveillée — même chez un chat — et que l'on sente l'air vibrer et tout, autour, comme s'en réjouir.


Un tableau devrait avoir le même effet : provoquer ce je-ne-sais-quoi qui apaise et qui éveille en même temps; — qui rend plus sensible, plus intelligent, plus paisible, plus éveillé, mais dans cette forme particulière du ravissement...
J'ai aimé le facteur de clavecin — auquel Duphly avait dédié un des morceaux — qui avait fabriqué le clavecin sur lequel, justement, était joué ce même morceau, et j'ai aimé ceux qui avaient restauré cet instrument, celle qui en jouait, ceux qui avaient élevé ce vin, ceux qui avaient bâti cette cave qui avait si parfaitement conservé ce vin — j'ai aimé tous ces gens qui avaient travaillé pour que le monde vibre divinement.

Il y a un monde entre les créateurs et les transmetteurs. Les premiers peuvent être des incapables ou des maladroits. Les seconds sont comme des outils polis et raffinés, porteurs le plus souvent d'un très ancien et très complexe savoir ou savoir-faire. Les transmetteurs sont des artisans. Les premiers sont les artistes. Ils s'apprécient ou se méprisent les uns les autres, plus ou moins selon les cas. 
L'artiste véritable se reconnaît à ce qu'il a un marteau — c'est bien connu. 
Il tranche dans le vif.
Mais “l'artiste sensualiste”, malgré son marteau, doit aimer et respecter ceux qu'il nomme parfois avec brusquerie, ou ironie, les petits métiers. 
Et leur travail.





Avant-garde sensualiste 2 ; Janvier/ Décembre 2004







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