samedi 25 février 2012

R.C. VAUDEY ou L'ANTÉSADE





Nouvelles conditions de résurgence de la beauté.




30. L’essence de la misère.


Günter Anders dans L'obsolescence de l'homme décrit justement ce qui caractérise la misère de celui que nous appelons l’injouissant moderne pour lequel seul est réel ce que l'on peut posséder sous la forme d'une reproduction, d'une image. Prenant Venise comme exemple de ce que font les hordes de touristes du monde, il écrit : « Ce qui revient à dire que ce qui compte pour eux n'est pas d'y être mais d'y être allé. Pas seulement parce qu'y être allé rehausse leur prestige personnel, mais parce que seul ce qui a été constitue une possession assurée. Alors qu'on ne peut pas “avoir” le présent à cause de sa fugacité, et qu'il “reste” – si l'on peut dire – un bien impossible à retenir et non rentable, ce qui a été, en devenant une image et donc une chose, une chose et donc une propriété, a fini par devenir la seule réalité. En termes ontologiques : “Être, c'est seulement avoir été”. »
Cette description très juste de ce qui taraude l’injouissant moderne, contient en elle-même les deux points sur lesquels insiste la théorie sensualiste.
Un premier point, que minimise Günter Anders, est le fait que l'objet possédé sert à rehausser le prestige personnel de celui qui le possède, et, donc, à écraser les autres. C'est la guerre. Depuis que l'Homme a commencé de castrer et d'instrumentaliser les animaux et la nature, et donc l'Homme, aussi, c'est la guerre. Et le “brave” Homo faber d'Hannah Arendt et de Günter Anders ne pouvait être qu'un moment dans cet immense mouvement de débondement de la haine…  jusqu'à son intelligence, c'est-à-dire, éventuellement, aussi son dépassement.
Le deuxième point, qui découle du premier et réciproquement, que Anders met justement en avant, c'est cette impression de la fugacité du temps, qui est justement ce qui domine ce temps de la non-jouissance, ce que nous avons appelé le Temps de l'injouissance, ouvert par l’esclavagisme et la castration, injouissance dont « l'hédonisme marchand contemporain » ne fait qu'exploiter les fureurs – qu'il nomme jouissances – (sadiques, masochistes, voyeuristes, exhibitionnistes, bref, perverses-polymorphes) compulsives, illusoirement anesthésiques, qu'elle produit.
C'est en pensant à cela que l'on peut vraiment comprendre ce que nous écrivions, dans une sorte de private joke :
L'essence de la misère
C'est la misère des sens.

31.


C'est dans l'incapacité à la jouissance, dans l'inaptitude profonde à la volupté, dans l'impuissance totale à l'ouverture du temps poétique, c'est dans l'impuissance à la sensualité, à la volupté et à la poésie (finalement l'impuissance à la douceur, à la volupté et à l'amour envers soi-même, l'autre, et le monde) que se trouve la racine de la haine et du désespoir qui taraudent celui que Dedord appelait le spectateur moderne, et qui est, plus véridiquement, comme nous l’avons suffisamment démontré, la forme moderne de l’injouissant historique et politique.


32.


Quelle que soit la forme – “progressiste” ou “réactionnaire”, dépravée ou ascétique, mécaniste ou mystique – qu’il prenne, ce qui caractérise l’injouissant c’est cette impression d’insaisissabilité du temps qui le détermine, et que lui ont donné la perte de ses capacités poétiques, la perte de la sensation de la beauté du monde, la perte de cette sensibilité, de cette puissante intuition du présent que certains avaient pu encore connaître dans l’enfance, qu’ils ont tous oubliées et que, bien entendu, aucun n’a jamais pu développer, explorer, dans la volupté déployée dans une maturité sensuelle, voluptueuse. Sensualiste.


33.


A l’opposé de cette sensation de linsaisissabilité du Temps et de la vie – qui sont comme un fruit  dans un miroir, que l’on désire mais que l’on ne peut jamais atteindre – qui provoque la négativité, la violence ou le désabusement de l’injouissant historique, on pourrait distinguer, abstraitement, au moins trois états de la présence au monde qui ne souffrent pas de cette impression d'insaisissabilité du Temps, et qui sont marqués au contraire par “la puissante intuition du présent” :
le “moment” de la volupté, de la sensorialité, de la jouissance de la délicatesse des sensations, des sentiments et, dans le même temps, de la sensation de la puissance se déployant.
le “moment” du “laisser-faire” parfait et spontané des grâces corporelles.
le “moment” de la jouissance poétique du Temps, tel que la poésie a tenté de le rendre.


On peut remarquer que ces moments de la volupté, de la jouissance poétique du Temps et de celui de l'exercice parfait des grâces corporelles, le plus souvent (pour ne pas dire toujours), se confondent.


34.


Ce qui caractérise ces trois moments de la jouissance — et il faut bien entendu ne pas entendre ce mot comme le comprend l'époque en général, c'est-à-dire comme satisfaction (même si elle rejoint la “transe”) du caprice ou de la compulsion névrotiques, c'est-à-dire de la pulsion secondaire – au sens de Wilhem Reich – avec son soubassement de souffrance, de haine et de ressentiment —, ce qui caractérise, donc, la jouissance dont nous parlons, c'est la gratuité, la spontanéité et la grâce.
Et la joie offerte par le jeu de la non-intentionnalité.


35. De la non-intentionnalité et de l’amour charnel.


Nous sommes probablement les seuls à avoir fait remarquer, pour le vivre, que Reich avait décrit (certes en allemand... ) parfaitement, ce moment de l'abandon à la gratuité, à la spontanéité et à la grâce, à la non-intentionnalité et au “lâcher prise”, dans la jouissance sexuelle, et qu'il avait donné à cette forme – primitive et inédite tout à la fois – de la relation sexuelle (et qui, à notre sens, seule est vraiment sexuelle... ) le nom, technique, ni très heureux ni très poétique, de génitalité, qui désigne l'appariement génital des sexes opposés sur ce mode très particulier de la non-intentionnalité, appariement génital qui est le seul mode et le seul moment, si l'on veut bien y réfléchir, dans lequel peut se déployer, pour chacun des amants, en même temps et sur le même mode, ce mouvement de la gratuité, de la spontanéité, de la grâce et de la jouissance. L’or de l’or du temps.
(Nous avons dit, en souriant : “le moment où Ça le fait”, et le Ça, ici, n'est pas celui, plein de fureur et de désordre, de Freud, mais plutôt ce que j'appellerai, en plaisantant encore, le Ur-Es : le Sensualisme princeps.)


36.


Dans l’amour charnel, la non-intentionnalité,
Source de toute vraie joie,
De tout vrai déploiement du Je et du Jeu,
Apparaît, enfin, comme
La voie royale à l'illumination. 


( “Ecrire... en accord ((comme on va du centre la périphérie)) avec les lois de l'orgasme, selon le voilement de conscience cher à Wilhelm Reich.” Jack Kerouac ; à propos de l'écriture. (Essentials of Spontaneous Prose. Black Mountain Review, automne 1957. Souligné par nous.)


37. Les racines de l'intentionnalité.


W. Reich, dans ses recherches, avait mis en avant la question de la non-intentionnalité dans l'abandon amoureux, ce voilement de la conscience dont parle Kerouac. Mais contrairement à ce que notait Tchouang-tseu (et que Jean-François Billeter met lumineusement en évidence), qui lui les ignorait, il montrait, très précisément, et en suivant les voies, hardies, d’un rationalisme clair, les racines de l'intentionnalité névrotique qui résident dans la fixation à de tel ou tel stade du développement voluptueux ; il montrait ainsi, et la suite de l'histoire analytique l'a montré encore plus clairement, comment ce sont la souffrance et les traumatismes qui sont à l'origine de ces fixations sur ces différents stades du développement voluptueux (avorté dans la plupart des cas, donc), et qui sont ainsi responsables de cette intentionnalité (névrotique, prégénitale) par la fixation qu'ils créent sur quelques scénarios prototypiques, refoulés et rendus ainsi indépassables, de la relation à l'autre, au monde et à soi même. Qui sont donc, à l'origine, finalement, de cette incapacité à l'abandon à la plénitude de l'être.


38. Génie de l'allégresse voluptueuse versus spiritualisme.


Mais si l'on doit, pour tenter de retrouver cela, et afin d'éviter, dans l’amour charnel, cette intentionnalité sadique ou masochiste, faire “le vide en soi” et se garder des enthousiasmes et des passions – comme le conseillent habituellement les différentes écoles spiritualistes – on perdra également la spontanéité et l'ensemble des joies qui s'attachent à l’expression du mouvement spontané des grâces corporelles et sentimentales ou, pour le dire comme Nietzsche, ce génie de l'allégresse qui fait l’essence du bonheur de l'Homme. Les sens.
C’est ce qui distingue les écoles spiritualistes (orientales et autres...) du courant libertin européen dont l’Avant-garde sensualiste est la manifestation la plus neuve et celle qui a le mieux tiré partie de l’héritage et des exploits des esprits libres qui lui ont ouvert la voie.
Les écoles spiritualistes asiatiques (les philosophes “présocratiques”, également) qui étaient restées écrasées par le poids de la nécessité et de la tradition, et prisonnières de la production agraire et du temps cyclique, compris comme cadre (indépassable) des “sociétés froides” et/ou du despotisme oriental, n’avaient pu s'attacher aux causes (tant individuelles que sociales ou philosophiques) de cette intentionnalité névrotique, ni, non plus, élaborer des techniques d'exploration ou de cure (individuelles, et moins encore sociales) de ces causes ; elles avaient dû mettre l'accent sur des techniques d'oubli et de refoulement (ou de “sagesse”) qui finalement leur donnent leur caractère si particulier dans lequel Nietzsche a pu reconnaître et condamner un anéantissement nihiliste de l'individu. Tout en sauvegardant une certaine idée et une certaine expérience de la jouissance immédiate du Temps.


39. Affirmation voluptueuse et jouissance du Temps.


L'affirmation puissante, voluptueuse et joueuse de l'individu ne s'oppose pas à l'abandon à la jouissance du Temps : elle y ouvre. Autrefois, l'Homme du patriarcat, castré par son groupe social, qui devait refouler de puissantes pulsions sadomasochistes, un fond mauvais, donc, devait se poser la question en ces termes, et renoncer à l'affirmation de lui-même s'il voulait, de temps en temps, s'éveiller à la plénitude poétique. (Remarquons en passant que c'est plutôt une certaine tradition de bigots – en Extrême-Orient mais également en Occident – qui, dans ce courant de pensée, mettait l’accent sur le nécessaire effacement des personnalités. De Tchouang-tseu à Ikkyu en passant par Lin-tsi, ce sont plutôt des personnalités marquées tout autant que marquantes qui l’ont, au contraire, le mieux manifesté.)
Aujourd'hui, l'esclave sans maîtres — mais tout de même bien excité par ses contremaîtres, qui sont, pour la plupart, tous sortis du rang — est encouragé à libérer férocement-"ludiquement" tout ce que l'ancienne condition de subordination avait pu produire chez lui, et les résultats de la dissolution de son encorsètement, tout aussi bien ; on connaît le résultat : sous le vernis social, les pavés de l'enfer sadien. Vous y êtes.
Pour trouver, sous les pavés sadiens, la plage de l'irradiance amoureuse, veuillez essayer d'atteindre ce sur quoi ils reposent, et dont ils sont, tout à la fois, la cristallisation de son ravage et sa distorsion grimaçante, son cri de rage dévoratrice et sa plainte.
C'est la troisième forme du libertinage en Europe : le libertinage idyllique ; antésadien.


40. Supériorité du courant libertin-idyllique de la pensée européenne.

Cette analyse et ce dépassement, rendus possibles (au moins – par la création des situations – pour ceux qui viendront... ) de la souffrance à l’origine de l’intentionnalité névrotique, sont ce qui fait à nos yeux la supériorité, dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, de la pensée européenne, et justement par ce troisième courant libertin — que nous avons qualifié d'idyllique, en opposition à ses formes « libre-penseur » et sadienne — sur les anciennes traditions ; pensée européenne que tout le monde semble vouloir assimiler, dans le même temps, à la pensée techniciste, afin de pouvoir la condamner plus facilement.
Deux raisons nous semblent à l'origine de cette entreprise de dévalorisation de la pensée occidentale : en premier lieu, et bien entendu, l'incapacité dans laquelle la plupart sont d'en tirer le meilleur parti et de la développer dans le sens de la poésie alliée à la raison et au libertinage idyllique – tous étant dévorés par le feu de l'enfer sadien, qu'ils sont fiers d'attiser encore davantage, après avoir eu la fierté d'y accéder –, et, en second lieu, ce nihilisme et ce masochisme européens (au sens strict) que l'on voit s'exprimer partout et chez presque tous. Particulièrement ici, en France.
Chacun, pour une raison ou pour une autre, mais qui toujours ressortit à ce masochisme ou à ce nihilisme, plus spécifiquement européens et contemporains (dans une époque qui voit leur déchaînement planétarisé), résultats de l'action destructrice et autodestrucrice des deux formes précédentes du libertinage non dépassées, semble vouloir aller se chercher des cultes ou des idoles plus ou moins exotiques (pratiques ou théoriques) auxquels se soumettre.
Mais, il faut bien reconnaître qu’en dehors de ce fil ténu, que nous avons hérité de cette pensée libertine et poétique européenne – et qui est son miracle – au regard de ses choix, de ses errements et des barbaries qu’ils ont entraînées, l’“Europe” a de quoi être dégoûtée de la pensée, de l’action, et quelques raisons d’abandonner la partie, en laissant le casse-tête chinois à d’autres. Chinois.






R.C. Vaudey. La société de l'injouissance.


In Avant-garde sensualiste 3. Janvier 2005/juin 2006