lundi 2 janvier 2012

La société de l'Injouissance (suite)



(Note du 2 janvier 2012 : ce qui change et demeure, en se délocalisant peut-être, en 2012.)




15.


Bien entendu, ces mécanismes individuels de l'effacement des limites du vrai et du faux par le refoulement de toute vérité vécue individuelle sous la présence réelle de la fausseté qu'assure l'organisation de l'apparence (d'abord dans la famille, et socialement ensuite), qui favorisent finalement l'effacement des limites du Moi et du monde, par cet  avortement du Moi qu'a assiégé et qu'assiège la présence-absence du monde, n'expliquent pas, seuls, le monde tel que nous le voyons : les structures sociales, l'enrégimentement et la division du travail, avec la violence scientifique, technologique, guerrière, sociale, architecturale, relationnelle, qui sourd d'eux comme leur fiel évident, et dont ils sont, tout aussi bien, le fruit, complètent le tableau de l'aliénation, à chaque génération répétée, de l'individu.


16.


La société de l'Injouissance, c'est l'exploitation de ce filon immense de la souffrance et de la misère matérielles, caractérielles, poétiques, amoureuses, intellectuelles, relationnelles et sociales, refoulées, et du ressentiment, et de leurs manifestations réactives-infantiles qui se débondent, pour s'ignorer, dans la consommation des marchandises et des comportements sociaux spectacularisés.


17.


Le passage de l'exploitation de la force de travail à l'exploitation de ce filon, à l’exploitation de cette souffrance et de cette misère transformées en potentiel de consommation, ce passage d'un type d’exploitation à un autre représente un saut “qualitatif” historique (pour la première fois il ne s’agit pas de produire du surplus mais d’écouler du surplus) qui nécessite une mise au point théorique : jusqu'à la première moitié du XIXe siècle, la production était majoritairement réservée aux classes dominantes, et même jusqu'à la fin de la première moitié du XXe siècle, on pouvait, en s'abusant un peu, le croire encore.
La deuxième partie du XXe siècle a vu le développement, totalement évident pour tous, de la société spectaculaire-marchande : “le capital à un tel degré d'accumulation qu'il en devient image” ; et on a pu comprendre ce fait que l'essentiel de la production (tous les biens de consommation mais aussi l'architecture, l'aménagement du territoire, les loisirs etc.) étaient maintenant destinés d’abord aux pauvres, comme le notait ainsi Guy Debord en 1967 : “Pour la première fois une architecture nouvelle, qui à chaque époque antérieure était réservée à la satisfaction des classes dominantes, se trouve directement destinée aux pauvres.”


18.


La définition de la société de l'Injouissance comme exploitation du ressentiment et des fantasmes nés de la misère de la vie, des mœurs et du caractère, et de la division du travail (ancienne et actuelle) — ce qui (combiné avec l’imprégnation par la famille et le milieu) est le secret de la servitude volontaire moderne – l’ensemble se déroulant sur la base de la dissolution de l’ancien ordre moral et religieux laissant ainsi apparaître les formes infantiles que cet ordre coercitif masquait tout en entretenant les conditions de leur reproduction — cette définition, donc, s'applique évidemment à la vie sentimentale et sexuelle, et explique l'existence de l'industrie gigantesque qui est née de l'exploitation de ce gisement particulier.
Mais cette définition de la société de l'Injouissance comme résultat de l'exploitation du ressentiment et de la misère caractérielle – et matérielle, bien sûr – des anciens esclaves-producteurs, et des fantasmes que ce ressentiment et cette misère avaient provoqués, s'applique, pratiquement, à l'ensemble des activités “économiques”.
Voilà la mine. Voilà le filon.


19.


On savait déjà qu'“à l'acceptation béate de ce qui existe peut aussi se joindre comme une même chose la révolte purement spectaculaire” et que “ceci traduit ce simple fait que l'insatisfaction elle-même est devenue une marchandise dès que l'abondance économique s'est trouvée capable d'étendre sa production jusqu'au traitement d'une telle matière première.” (Debord ; souligné par nous).
Dans la définition que donnent les Libertins-Idylliques de la société de l'Injouissance, celle-ci est déterminée par le fait qu’elle est ce traitement de toute la gamme des émotions réactives, de toutes les pulsions secondaires infantiles et de leurs manifestations, et pas seulement de la révolte ; la société de l'Injouissance est donc essentiellement cela : ce traitement “économique” par les uns et les autres, des fantaisies réactives des uns et des autres, du ressentiment des uns et des autres ; la nef des fous où tous les fous sont égaux, même si, bien sûr, certains le sont, comme toujours, plus que d'autres.


20.


Pas seulement le complot : essentiellement  la misère...


21.


L'injouissant, le névrosé spectacularisé, est une proie facile où tout est bon, tout est exploitable ; mais c'est aussi un exploiteur en puissance de cette souffrance et de cette misère matérielle, caractérielle, poétique, amoureuse, intellectuelle, relationnelle, et de ce ressentiment de ses congénères ; il est prêt à tout pour assouvir son propre ressentiment, ses propres compulsions que lui donnent sa souffrance et sa misère personnelles.


22.


Ainsi, dans ce nouveau mouvement du jeu, les  prolétaires, c’est-à-dire les salariés, ici ou là dans le monde, peuvent parfaitement, individuellement ou collectivement, par leurs passions boursicoteuses ou leurs fonds de pension, causer la ruine des anciens bourgeois d’ici ou d’ailleurs. Le mot d’ordre semble être : impuissance poétique et génitale pour chacun, et satisfactions sadiques-anales pour tous.


23.


La théorie du spectacle décrivait les spécialistes du pouvoir du spectacle, pouvoir absolu à l'intérieur de son système du langage sans réponse, comme étant corrompus absolument par leur expérience du mépris et de la réussite du mépris ; car ils retrouvaient leur mépris confirmé par la connaissance de l'homme méprisable qu'est réellement le spectateur.
Dans la théorie de la société de l'Injouissance, les spécialistes du pouvoir n'ont bien entendu pas perdu leur mépris du spectateur, qui est lui aussi toujours aussi méprisable : simplement ce mépris s'est démocratisé.
À tous les niveaux de la société, il y a de moins en moins de dupes et de plus en plus de chacals et de prédateurs. Pour le dire autrement : le désert croît.


24.


Dans La société du spectacle, Debord notait aussi, très justement, que : “L'aliénation du spectateur au profit de l'objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s'exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir.” Mais il ajoutait plus inexactement : “L'extériorité du spectacle par rapport à l'homme agissant apparaît en ce que ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représente. C'est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout.”
Mais l’Employé, l'Homme du spectaculaire-diffus (tout comme l’Homme du spectaculaire-concentré, dans son tyran) découvrait déjà dans l'agent du Spectacle, dans la vedette, une expression hypertrophiée de ce qu'il refoulait péniblement chez lui, et cette découverte le mettait déjà dans un état d'excitation particulièrement hystérique ; et l'Injouissant, aujourd'hui, bien davantage encore, se sent partout chez lui, non seulement parce qu’il a été totalement formé par le Spectacle et n’a jamais connu que lui et que le monde dans sa totalité est reconstruit pour lui, à son goût, par lui-même et ses semblables, mais, plus encore, parce que la société de l'Injouissance et ses agents – les "people", les vedettes, du sport, du sport sexuel, de la consommation ostensible du néant etc. – extériorisent, plus parfaitement qu'il désespère de pouvoir le faire lui-même – sur une scène maintenant mondialisée – ses délires et ses fantasmes d'enfant malheureux, frustré, terrorisé, abattu, plein de ressentiment, et, qui plus est, dernier avatar d’une longue lignée de chiens couchants, le plus souvent féroces et dangereux.
Dans le secteur avancé de cette société de l'Injouissance, il est même devenu, lui-même, dans la rue ou sur les écrans, la vedette.


25.


Ainsi s’est accompli ce vieux fantasme revanchard des masses asservies. Les anciens esclaves-producteurs – qui étaient eux-mêmes les fils des serfs et des domestiques de l'Ancien Régime – rêvaient d’imiter leurs anciens maîtres et de se tuer (puisqu’étant faits du même mauvais bois historique, sado-masochiste, qu’eux, la grande question était, et est, toujours, de détruire et de se détruire) non plus à la tâche mais, si possible, dans l’orgie ; on leur a donc (et ils se sont) organisé le temps des vacheries modernes, où tout, veaux, vaches, cochons, poulets, compagnes et compagnons de débauche, spiritueux et vins, est en toc ou en plastique, et a le même mauvais goût ; et dans ce mouvement tout s’est vicié : la table, même sans excès, les empoisonne, et le lit lui-même est mortel. Dans cette grande moquerie, les “consommateurs-rois” ont maintenant tout ce dont ils rêvaient, et leurs aïeuls avant eux, à l'identique de leurs anciens maîtres, mais en plastique et en dangers.


26.


Même le droit – qu'ils subissaient plus ou moins depuis des générations – d'abuser des plus démunis, des pauvres et de leurs enfants, ils peuvent – grâce à des agences de voyages – aller l'exercer à l'autre bout de leur laisse.
Tous les fantasmes des maîtres anciens – fantasmes qui leur paraissent si brillants mais qui étaient produits, eux aussi, par le désespoir de vivre dans le monde de la Séparation – ils les rejouent en toc et en kitsch.


27.


La dernière “avant-garde” (de masse, bien entendu...) est libertine au sens où le libertinage pouvait être avant-gardiste il y a 200 ans. Elle a ses clubs et ses plages. Elle rejoue, en miteux, la misère des derniers aristocrates qui avaient pour eux leur race et une longue tradition de la domination – et une sorte d'élévation qu'elles leur donnaient, même dans ces misères – et, aussi, la grandeur d'être les premiers à explorer ouvertement, et littérairement, ces noirceurs du désespoir.


28.


Et quand elle ne présente pas comme dernière nouveauté, et n'essaie pas de singer, les arriérations et les misères aristocratiques nées sur le terreau des lieux de la domination, elle le fait avec les inclinations des pauvres et de la séparation (et particulièrement de l'éternelle séparation – même au simple niveau géographique et matériel – des sexes), inclinations qui depuis des siècles se reproduisaient dans les lieux de l'asservissement, de l'enfermement et de la punition : les prisons, les couvents, les pensions, les corps de l'armée ou de la marine, les cuisines ou les intérieurs domestiques etc. dans lesquels étaient relégués, d’un côté, les hommes pauvres et, de l’autre, les femmes pauvres ou, pour les autres, ceux qui n'étaient pas les aînés.
Les seuls lieux de l'épanouissement des individualités, et, conséquemment, de la rencontre et de la critique de la séparation (et particulièrement de celle, majeure, entre les hommes et les femmes) qui étaient également ceux du goût, de la volupté, de l'intelligence et de l'égalité — d'une égalité basée justement sur le goût, la volupté, et l'intelligence – ce que furent en partie, et différemment, des palais, ou des ermitages dans des forêts de bambous, de l'ancienne Chine ou du Japon, les cours de l'amour courtois ou, plus tard, les salons, par exemple —, elle les ignore ; bien entendu.




Extrait de La société de l'Injouissance ; R.C. Vaudey. (Hors commerce ; 2005).
À paraître aux Éditions Sensualistes.